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Société

10 questions que vous avez toujours voulu poser à un prêtre auteur d’heroic fantasy

« L’Evangile est comme une épée : je protège les autres du mal, de la tristesse et de la solitude. Voilà les monstres que je pourfends. »

par Jonathan Konitz
04 Juillet 2019, 7:16am

Photo de l'auteur

D’aussi loin qu’il se souvienne, le père Matthieu Bobin a toujours baigné dans l’heroic fantasy. « Je jouais déjà au chevalier à l’école primaire avec mes copains. Aujourd’hui, à 33 ans, cet univers ne m’a toujours pas quitté ». Les Playmobil en armure disposés sur son bureau – une blague d’anciens camarades de séminaire – en témoignent.

Pour autant, rien ne prédestinait le père Matthieu à devenir auteur d’heroic fantasy. Si ce n’est la remarque d’une amie qui lui reproche de passer trop de temps devant Age of Empires, Warcraft et cie. « J’avais 17 ans, je perdais mon temps. Je n’écrivais rien, ne rencontrais personne ». Matthieu décolle alors le nez de son écran d’ordinateur, dévore les grands classiques de l’heroic fantasy, Le Seigneur des Anneaux et Le monde de Narnia en tête. Petit à petit, l’auteur commence à poindre sous la carapace du gamer.

Il faudra attendre l’été de ses 18 ans pour que ses premiers récits voient le jour. En vacances, sa frangine lui réclame une histoire pour tuer le temps. « Au début, ça ressemblait à du jeu vidéo, je tricotais mon récit au jour le jour mais elle a complètement accroché. Nous avons recommencé l’année d’après, sauf qu’elle m’a demandé d’écrire cette fois. J’ai réalisé 30 pages d’une traite. » Magarcane, l’histoire d’un jeune garçon en quête de son frère et d’identité dans un monde peuplé d’Orcs, était née. Débutée en 2009, la saga compte cinq tomes à l’heure actuelle.

Aujourd’hui, le père Matthieu est installé dans la Sambre, dans les Hauts-de-France. J’ai profité qu’il n’avait aucun mariage à célébrer, ou de flash mob à organiser, pour l’interroger sur son activité de prêtre auteur d’heroic fantasy.

VICE : Bonjour père Matthieu. Entrons dans le vif du sujet : vous êtes face à Dieu, il vous laisse le choix entre mener une vie trépidante de chevalier pourfendeur de monstres ou de garder celle d'homme d'Eglise. Que choisissez-vous ?
Père Matthieu : Je garde ma vie actuelle, mais alors sans aucune hésitation ! Pour moi, être prêtre, c’est être chevalier. J’ai donné ma vie au service du bien. J’aide les gens en les écoutant, en les aimant, en leur faisant connaître l’amour de Jésus. Et puis l’Evangile est comme une épée : je protège les autres du mal, de la tristesse et de la solitude. Voilà les monstres que je pourfends. Faire le bien, ce n’est pas vraiment évident, il faut parfois se battre contre soi-même.

« Le sexe et la violence, c’est la relation avec autrui, le respect que l’on porte à son corps et à celui des autres, ça travaille au cœur de tout le monde. La question est de les aborder avec un regard chrétien, même si je ne parle pas de Jésus ou de Dieu »

Quelle est l’attitude de l’Eglise, et de vos ouailles, vis-à-vis de votre travail d’auteur ?
Je n’ai eu que des encouragements de la part de l’Eglise. Mon travail est un point de contact avec les paroissiens, les gens, le monde. Ce n’est que du positif. Quelques-uns de mes fidèles connaissent mon travail d’auteur, d’autres le découvrent par le bouche-à-oreille ou des médias cathos. Ils me lisent, ça les fait marrer. Parler de mon travail avec eux, c’est une occasion de partager, et c’est très important pour moi cette notion de partage. J’ai aussi eu quelques remarques sur la qualité littéraire de mes livres. Certains me reprochent qu’il y a trop de baston, d’autres pas assez, et même manège pour le scénario. Ça reste bienveillant et ça peut m’être utile pour mon travail d’écriture.

Comment partagez-vous votre temps entre vos activités de prêtre et l’écriture ?
J’ai un créneau de deux heures par semaine, le lundi, durant mon jour de repos. J’essaie de m’y tenir. En plus de cela, plusieurs fois par an, je prends une semaine de vacances à la montagne ou chez un ami, et j’avance mon histoire tous les jours. Au début, je publiais un livre tous les ans, puis tous les deux ans et maintenant c’est tous les trois ans. J’espère sortir le tome 6 de Magarcane en octobre 2020. L’écriture n’est pas le cœur de ma vie. C’est une passion importante pour moi, mais je suis prêtre avant tout.

Vous imposez-vous des limites, des thèmes à ne pas aborder, tels que la violence ou le sexe ?
C’est complètement l’inverse ! C’est précisément les thèmes qu’il faut aborder car ils touchent les gens. Le sexe et la violence, c’est la relation avec autrui, le respect que l’on porte à son corps et à celui des autres, ça travaille au cœur de tout le monde. La question est de les aborder avec un regard chrétien, même si je ne parle pas de Jésus ou de Dieu. Par exemple, j’ai écrit trois chapitres où j’aborde le sexe de manière cash. Et bien les jeunes ont beaucoup aimé car je transmets un message positif. Le problème est que j’aborde trop de thématiques, du coup mes bouquins sont trop épais.


Vous vous rendez dans des salons du livre ? Comment réagissent vos lecteurs en apprenant que tu es prêtre ?
J’essaie de faire un salon du livre catho par an, quand mon agenda n’est pas trop chargé en mariages ou en baptêmes. Je réalise aussi des séances de dédicaces dans des bibliothèques ou librairies laïques. Sur place, les visiteurs se posent des questions, ils sont intrigués par le fait que je sois prêtre et par le thème de l’heroic fantasy. Je n’ai aucun souvenir de remarques négatives.

Où puisez-vous votre inspiration ? Dans des récits bibliques ?
Evidemment, je puise dans les récits bibliques, ça me travaille depuis que je suis jeune. De par mes études littéraires – Khâgne, Hypokhâgne, licence de philo –, je peux vous dire que les écrivains bibliques sont absolument géniaux. Leur narration contient un message extrêmement puissant pour la vie. Mais il peut être difficile à déceler car ces écrivains n’avaient pas les mêmes codes d’écriture que nous, ils peuvent nous paraître abscons ou complexes. A côté de ça, j’ai lu plein de romans, vu des films, vécu mes propres expériences. Autant d’éléments qui nourrissent mon écriture.

« Raconter des histoires, ça me rend plus attentif à la manière dont les gens qui ont écrit la Bible faisaient pour transmettre la foi »

Essayez-vous de glisser un message religieux au travers de vos récits chevaleresques ?
Oui, mais plutôt que de glisser un message religieux, j’essaie de montrer que la vie est religieuse. Une des étymologies du mot « religion » vient du latin « religare » qui signifie « relier ». Et pour être heureux, on a besoin d’être relié à soi-même, aux autres et à Dieu. Ce n’est pas quelque chose qui est à côté de la vie ou qui devrait être cantonné à la sphère privée. L’un des buts de mes bouquins est de montrer que la religion fait partie de la vie : quand le personnage principal rencontre un problème, il y réfléchit, mais il se tourne aussi vers les autres et il prie. Je visite l’imagination pour mieux parler du réel. Si au début mon message était plutôt discret dans le premier tome, le dosage augmente dans les suivants.

Le fait d’être auteur d’heroic fantasy vous apporte-t-il un autre regard sur la religion (ou inversement) ?
Peut-être que je suis plus sensible à la dimension narrative de la religion. Raconter des histoires, ça me rend plus attentif à la manière dont les gens qui ont écrit la Bible faisaient pour transmettre la foi. D’une certaine manière, faire de l’heroic fantasy, c’est un retour aux sources. Inversement, le fait d’être un homme d’Eglise, c’est un prisme de lecture de l’heroic fantasy. Cela me permet d’en voir les limites : si un roman permet de véhiculer de super idées, il peut aussi contenir des choses antihumaines. Je dirais que lire la Bible et l’heroic fantasy provoquent un enrichissement mutuel, chez moi en tout cas.

Sur les murs de votre chambre, plutôt crucifix ou posters de chevaliers ?
Plutôt des crucifix, même si mes sœurs et ma mère m’ont offert des épées en plastique et des casques en bois qui traînent à droite à gauche ! D’ailleurs, mon pot à crayons est un casque de chevalier, avec à côté une icône de la vierge Marie...Les deux univers cohabitent.

Entre nous, les droits d’auteur ça paie mieux que la quête, non ?
C’est une vraie question ? *Rires* Il faut savoir que la quête ne revient pas aux prêtres. Elle va au diocèse et à la paroisse, qui après avoir réglé différentes dépenses (factures de chauffage et d’électricité, projets pastoraux, etc.) nous donnent de quoi vivre. Mais effectivement, je reçois des droits d’auteur, qui augmentent car les livres se vendent de plus en plus. Du coup, j’ai une responsabilité vis-à-vis de cet argent. J’en donne une part à des associations, j’essaie de faire le bien avec. Mais ne vous emballez pas, je ne suis pas un super-héros. Je ne donnerai pas de chiffres, mais ça paie moins bien que mon activité de prêtre.

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