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Paige Heimark transforme des catastrophes meurtrières en gâteaux

L'artiste a décidé d’explorer le traumatisme causé par ces tragédies en reproduisant la centrale de Tchernobyl ou l'attentat d'Oklahoma City.

par Emma Orlow
18 Juillet 2019, 7:56am

Photos avec l'aimable autorisation de Paige Heimark

Paige Heimark est une artiste de la catastrophe. (Non, pas le groupe)

Alors que le commun des mortels se satisfait de faire un gâteau qui ne se casse pas la gueule – ou, pour les plus talentueux, de faire un glaçage qui claque, Heimark a décidé d’explorer le traumatisme véhiculé par les médias en reproduisant sous la forme de dessert quelques-unes des catastrophes les plus meurtrières causées par l’homme.

Heimark – qui pratique son art sous le nom d'Edible Freaks – utilise ses créations à l’architecture hyper réaliste comme un médium sucré, sculptant des gâteaux inspirés de ces tragiques événements pour affirmer que les catastrophes dont on est gavé sont devenues des produits de consommations lambda de l’ordre du divertissement populaire.

Lorsque la mini-série Chernobyl d’HBO a été diffusée en mai dernier, Heimark était déjà en train de bosser sur un gâteau pour commémorer le pire accident nucléaire que le monde ait jamais connu – accident aux conséquences dévastatrices et irréversibles sur l’environnement comme la santé des habitants de la région.

En plus de son étrange pâtisserie hommage à Tchernobyl, Heimark a fait une minutieuse reconstitution des ruines du bâtiment fédéral Alfred P. Murrah, éventré par l’attentat d’Oklahoma City en 1995, dans laquelle 168 personnes furent tuées (dont 19 enfants).

Pourquoi faire des gâteaux inspirés d’événements aussi glauques ? Heimark, diplômée en sculpture de l’université de Penn State, explique avoir commencé à toucher à la pâtisserie en travaillant dans des boulangeries de Philadelphie – un job alimentaire.

Faire de l’art comestible à partir de drames humains ressemble à une manifestation du mauvais goût ou du « ruin porn ». Mais pour Heimark – qui ne vend pas ses gâteaux à but lucratif – ces projets sont le véhicule de ses anxiétés face aux transformations de la société.

Comme elle le raconte : « L’acte de la consommation donne ce faux sentiment de pouvoir physiquement détruire l’horreur qui rôde dans notre subconscient. On mange la bête. En fait, c’est un acte de destruction mutuel, un peu comme les catastrophes que je représente. »

Du coup, on a discuté avec Heimark de cuisine, de ces gâteaux qui révèlent le sexe de l’enfant et de ses tueurs en série préférés.

MUNCHIES : Salut Paige, est-ce que tu peux m’en dire un peu plus sur ton parcours. Qu’est-ce que tu fais dans la vie, outre des gâteaux ?
Là, je travaille comme gestionnaire de bureau. Je vends aussi des dessins et des t-shirts. Je viens à la base de Philadelphie et maintenant je vis à New York.

Quand est-ce que tu as eu l’idée de construire une passerelle entre ta formation de sculpteur et les gâteaux que tu faisais en boulangerie ?
La première connexion, la plus spontanée, c’est que les deux activités se rejoignent parce qu’elles sont manuelles. On écrase et on malaxe des matériaux mous, sachant qu’ils vont changer de forme avec le temps, pour arriver à un produit final qu’on a imaginé. Il faut prendre en compte les mêmes facteurs ; températures, poids, etc…

L’équipement est similaire. On utilise des spatules pour le glaçage comme on le ferait pour le plâtre. On ajoute des chevilles à une pièce montée de la même manière qu’on le ferait pour une sculpture – mais avec du fil de fer. Il y a aussi beaucoup de prières en commun pour que l’ensemble tienne aussi bien qu’on aimerait qu’il tienne.

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Paige Heimark, artiste. Photo avec l'aimable autorisation de Paige Heimark.

J’ai beaucoup aimé la manière dont les gens ont réagi aux gâteaux. Ils ont été excités, ont ri aux éclats et ont pris des photos. C’est rare de voir cette réaction dans les arts visuels. J’ai aussi commencé à comprendre comment le processus de cuisson, de construction et de décoration d’un gâteau pouvait amener à se poser des questions intéressantes et à trouver des significations différentes.

Je me rappelle avoir coupé un gâteau de baptême en forme de croix et m’être demandé si le manger n’était pas une forme de blasphème. Pareil, pourquoi existe-t-il des gâteaux pour révéler le sexe d’un enfant ? Qui les achète ? Les gâteaux sont souvent synonymes de fêtes et c’est intéressant de noter ce qu’on choisit de célébrer avec un gâteau ou pas.

Qu’est-ce qui est le plus attirant dans le gâteau comme médium artistique ?
Pour moi, le gâteau est un support à la fois drôle et pratique. J’ai toujours aimé cuisiner parce que c’est une activité qui m’apaise et j’aime bien manger. En tant qu’artiste, j’aime expérimenter avec de nouvelles textures et trouver de nouveaux moyens non conventionnels d’impliquer le public dans la démarche.

Quand j’ai déménagé à New York, je n’avais plus beaucoup de thunes ni de place chez moi, mais je pouvais me payer de quoi faire des gâteaux et ma cuisine était dotée d’un plan de travail et d’un four. En gros, c’est un médium qui n’est pas trop cher, pas toxique et recyclable. Et puis c’est carrément moins prise de tête ! C’est juste du gâteau. On peut très bien recommencer et bouffer le premier essai qu’on a raté.

Est-ce que tu peux me parler des sculptures que tu as faites ?
J’ai fait une série de têtes de serial killers (Aileen Wournos, Dean Corll, Jeffrey Dahmer et Richard Ramirez). J’ai fait des gâteaux à plusieurs étages pour des soirées qui étaient décorés avec des tas de choses différentes ; des centaures en chocolat blanc, des vagins fondants, des tours radios en Rice Krispies et du brouillard en barbe à papa. J’ai fait un gâteau de A.P. Mike, de The Best Show. J’adore faire des gâteaux sur des films – par exemple, un troll de Troll 2. Un de mes préférés, que j’ai fait récemment, c’est Carrie, l’héroïne du film de Brian DePalma. Avec des potes, j’ai versé de la sauce à la framboise sur le gâteau en hurlant « Plug it up ».

Qu’est-ce qui t’as amené à faire des gâteaux inspirés de tragédies ? Comment sélectionnes-tu les événements qui feraient de bons gâteaux ?
Les histoires de catastrophes causées par l’homme sont aussi banales que des gâteaux d’anniversaire. Je les ai choisies parce qu’elles sont des moments de destruction qui sortent de l’ordinaire et symbolisent nos anxiétés culturelles les plus profondes. Derrière les gâteaux que je confectionne, il y a l’accident de voiture que vous ne pouvez vous empêcher de mater, la mauvaise nouvelle que vous ne pouvez vous empêcher de lire… Je prends un objet gourmand, familier et je lui donne une forme peu ragoûtante : le spectateur se retrouve alors confronter à une simultanéité de sentiments, du désir et du dégoût. Il est complice dans le fait d’avoir avalé les histoires atroces que racontent le gouvernement ou les médias.

Je choisis les catastrophes intentionnellement. Ce sont celles qui m’ont personnellement accompagné en grandissant. Mais, sur une échelle culturelle plus large et même s’ils viennent de contextes historiques totalement différents, ce sont deux rêves qui sont devenus des cauchemars. Pour Tchernobyl, c’est celui collectif de pouvoir contrôler l’énergie nucléaire pour transformer l’Ukraine période soviétique. Pour l’attentat d’Oklahoma City, c’est celui d’une certaine idée de la « liberté d’expression » pervertie par Timothy McVeigh et transformée en liberté de tuer. Ces deux catastrophes étant à l’origine d’un trauma particulièrement ancré dans la psyché d’une nation entière.

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Détail du gâteau Tchernobyl. Photo avec l'aimable autorisation de Paige Heimark.

Est-ce qu’il y a des gens qui se sont sentis offensés par les gâteaux ?
Je n’ai pas été confrontée physiquement à une personne qui pense que je fais quelque chose de mal. Mais j’ai clairement eu des réactions négatives. Un jour, un mec à qui j’ai dit que je faisais un gâteau sur Oklahoma City a fait la moue et m’a posé plein de questions spécifiques sur l’attentat. Je crois qu’il cherchait à savoir si je maîtrisais l’histoire de la catastrophe, si je comprenais l’atrocité dans son ensemble – sous-entendant que si je la comprenais je n’aurais probablement pas fait ces gâteaux.

L’histoire et le contexte des catastrophes font vraiment partie du processus, mais je peux comprendre qu’on puisse se sentir offensé. Beaucoup de gens pensent que faire des gâteaux sur ces catastrophes est de très mauvais goût, mais je suis plutôt à l’aise avec le mauvais goût.

Est-ce que tu as d’autres projets de gâteaux un peu creepy ?
Oui, j’espère en faire un du naufrage de l’Exxon Valdez et peut-être un de Pompéi ou de l’éruption du mont Saint Helens. J’aimerais aussi faire un gâteau du corps de John Wayne Gacy dans son costume de Pogo le clown.

Merci pour tes réponses.


Cet article a été préalablement publié sur VICE US.

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