Le filtre Snapchat pour changer de genre alimente la transphobie

« Il y a une différence entre le fait d’encourager les gens à prendre le genre moins au sérieux et celui d’ignorer les réalités auxquelles les personnes transgenres sont confrontées. »

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22 Mai 2019, 7:27am

Photo de Zackary Drucker pourThe Gender Spectrum Collection.

Il y a deux semaines, Snapchat a déployé une nouvelle fonctionnalité qui permet aux utilisateurs de voir une version d'eux-mêmes avec le sexe opposé. Les captures d'écran ont envahi les réseaux sociaux. Un mec a même utilisé la version « féminine » de lui-même pour draguer sur Tinder.

Les filtres de genre ne sont pas nouveaux – cette forme de technologie est utilisée depuis des années par des applications comme FaceApp – mais la popularité du filtre Snapchat suscite l’inquiétude de certains membres de la communauté transgenre et non-binaire.

Dana Vivian-White, non binaire, siège au conseil d'administration de l'Action collective pour des espaces sûrs et pense que la plupart des personnes cisgenres apprécient le jeu du genre sans vraiment penser aux conséquences qu’il peut avoir sur les personnes transgenres et non-binaires. « Il y a pourtant une différence entre le fait d’encourager les gens à prendre le genre moins au sérieux et celui d’ignorer les réalités auxquelles les personnes transgenres sont confrontées. Cela ne sert qu’à perpétuer des idées fausses sur les identités transgenres », déclare Vivian-White.

Alors que les personnes cisgenres peuvent utiliser le filtre « sans aucun déclencheur », ce n’est pas le cas de Lisbeth Plague. Le filtre provoque chez cette femme transexuelle une dysphorie. « Je suis paranoïaque à l’idée que quelqu’un me dise : "Allez, c’est marrant, on va voir ce que ça donne sur toi ! " »

« Bien que j'aie aimé utiliser le filtre parce qu'il m'a aidé à soulager ma dysphorie de genre, la façon dont de nombreuses personnes cis l'utilisent est contre-productive » – Rebecca

Eric Stanley, professeur à l'université de Californie à Riverside, étudie le genre et la sexualité, et plus particulièrement les mouvements sociaux queers et transgenres. Selon lui, la réponse des réseaux sociaux au filtre de genre semble être la dernière itération des pratiques courantes de transphobie et d'homophobie.

« J’ai vu d’innombrables vidéos de personnes utilisant le filtre et profitant de l’occasion pour attaquer les transgenres et dire que le résultat est "le travail du diable", dit Maliyah London, une femme transexuelle. Nous sommes la cible de cette plaisanterie, qui nous caricature de façon cruelle et insensible. »

Une porte-parole de Snapchat a affirmé que l'entreprise « comprend que l'identité est profondément personnelle » et qu'elle travaille pour s'assurer que ses filtres sont « divers et inclusifs » en offrant une variété d'effets différents.

Le problème n'est peut-être pas le filtre lui-même, mais l'intention de la personne qui l’utilise, explique Rebecca*, une transsexuelle qui a demandé que son prénom soit modifié par souci de confidentialité. « Bien que j'aie aimé utiliser le filtre parce qu'il m'a aidé à soulager ma dysphorie de genre, la façon dont de nombreuses personnes cis l'utilisent est contre-productive », dit-elle au sujet des personnes qui l'utilisent pour faire des blagues transphobes et induire les gens en erreur sur les applications de rencontre.

« C'est vraiment hypocrite quand des cis l'utilisent pour traiter la question du genre comme une plaisanterie, tout en fermant les yeux sur les luttes des personnes trans et non-binaires » – Vanessa Clarke

« Je pense que c’est l’occasion d'offrir aux gens un espace pour explorer l'expression de leur genre, déclare Celeste Divinity, une femme transgenre. Cependant, d'après ce que j'ai vu, trop souvent, les cisgenres s'en servent pour adopter des comportements inappropriés vis-à-vis des personnes transgenres. »

Divinity trouve qu'il est injuste de voir des hommes hétéros utiliser le filtre pour piéger leurs amis sur des applications de rencontres, d’autant plus que ces mêmes hommes diabolisent les femmes trans en ligne parce qu'elles sont sur ces mêmes applications. « J’ai été bannie de Tinder au simple motif que j’ai modifier mon profil après ma transition », poursuit-elle. Bien que Tinder offre 37 options d'identité sexuelle, des personnes transgenres ont déjà été exclues de l'application pour aucune autre raison discernable que leur sexe dans le passé.

Josh Langdon, un avocat queer LGBTQ qui défend les personnes transgenres dans les affaires concernant leur identité, estime que Snapchat aurait dû s’adresser à la communauté transgenre et non-binaire avant de lancer son filtre. « Il s'agit d'une transphobie passive-agressive, en ce sens qu'elle fétichise le genre », dit-il.

D'autres, comme l'auteure intersexuée Vanessa Clark, pensent que c'est la responsabilité des cisgenres de comprendre leur propre rôle dans l'utilisation de l'application. « C'est vraiment hypocrite quand des cis l'utilisent pour traiter la question du genre comme une plaisanterie, tout en fermant les yeux sur les luttes des personnes trans et non-binaires. » (En 2018, la Campagne des droits de l'homme a publié un rapport détaillant la violence perpétrée contre la communauté transgenre. Le rapport documente au moins 22 personnes transgenres tuées aux États-Unis cette année-là, et note que ce nombre est probablement sous-estimé, car les personnes transgenres victimes de violence ne sont peut-être pas correctement identifiées comme transgenres).

« Le moins que les personnes cis puissent faire, c’est d'être plus respectueuses et plus attentives envers nous – pas seulement en ligne, mais aussi dans la vie », conclut Clark.

* Prénom modifié

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