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Drogue

Ce que les dealers canadiens pensent de la légalisation

Maintenant que la weed est légale au Canada, des dealers de cannabis confient leurs craintes et leurs attentes par rapport au futur de leur métier.

par Billy Eff
17 Octobre 2018, 3:17pm

Cet article a été publié sur VICE Québec.

Si les consommateurs de cannabis canadiens peuvent maintenant se rendre en magasin ou en ligne afin d’acheter ce dont ils ont besoin en toute légalité, pourquoi continueraient-ils d’appeler leur dealer ? Que deviendront les revendeurs de cannabis illégal ? VICE en a rencontré quelques-uns pour discuter du futur qui les attend.

Le meilleur prix gagnera toujours

D’après Antoine*, la création de la Société québécoise du cannabis (SQDC) ne changera pas grand-chose à ses activités. La weed se vend en magasin environ 5,25 dollars canadiens le gramme [environ 3,50 euros, NDLR]. Sur le marché noir au Québec, le cannabis est vendu 5,83 dollars canadiens le gramme en moyenne, le prix le plus bas du pays. « Les vrais stoners vont continuer à venir me voir. Même s’il faut que je baisse mes prix, c’est pas grave, explique-t-il. Mais [à la SQDC] ils ne pourront pas acheter plus que 30 grammes à la fois. Donc, le gars qui fume une once [28 grammes] par semaine, il va venir me voir moi, ça lui coûtera moins cher, et il en aura autant qu’il veut. »

De toute façon, comme l’explique Antoine, rares sont les dealers qui vendent exclusivement du cannabis. « Les gars ont tous un autre activité, tu ne fais pas assez de cash juste avec la weed. Soit ils vendent de la poudre ou des pilules, ou ils ont un autre job, donc ça change rien pour eux. » D’après Robert*, un autre revendeur, le prix en gros a baissé, mais les petites quantités vendues dans la rue se vendent au même prix. « Ça me coûte moins cher qu’avant pour une livre [450 grammes] et je vends toujours 3,5 grammes autour de 25 dollars canadiens, dit-il. C’est donc positif! »

La loi ne fait pas peur

Par contre, les peines pour la vente illégale sont maintenant beaucoup plus sévères qu’elles ne l’étaient auparavant. Vendre du cannabis provenant d’une source illicite, ou à un mineur, pourrait entraîner jusqu’à 14 ans de prison. Toutefois, l’aspect juridique ne semble pas inquiéter la plupart des dealers rencontrés. « C’était déjà illégal et je le faisais, je vais donc continuer à le faire illégalement », dit Antoine.

« Faudrait que t’en vendes un bateau entier pour qu’ils te mettent 14 ans de prison. C’est une peine que tu donnes à un pédophile tueur en série, ça, lance Jesse*, qui ne vend que de la weed. Les juges ne vont pas changer de comportement, maintenant que c’est légal. »

De son côté, la police québécoise prévient déjà ceux qui voudraient contrevenir à la loi qu’elle entend traiter la question avec le plus grand sérieux. Une nouvelle équipe de 50 membres des forces de l'ordre sera affectée à la lutte contre le marché noir du cannabis. « C’est criminel, vous ne risquez pas qu'une simple amende, explique le sergent Daniel Thibodeau. Ça ne change pas. D’en produire, d’en vendre, d’en trafiquer ou d’acheter illégalement ou de dire : “Hey, je vais en vendre à mon pote, je vais me faire un p’tit profit.” Non, c’est illégal ! Je veux pas que des gens bien intentionnés se mettent dans la panade. »

À cause des peines plus sévères, certains dealers sont prêts à cesser de vendre du cannabis, jugeant que le jeu n’en vaut plus la chandelle. « Les prix vont remonter, mais les peines aussi, donc c’est peut-être là qu’il va falloir diversifier son portefeuille, dit Steve*. Je vais peut-être fabriquer autre chose, on va voir. Peut-être qu’on va faire des Viagras, des Cialis, des pilules légales. C’est moins compliqué que la weed, je pense. »

Plusieurs dealers se sont aussi plaints du fait qu’il leur est quasi impossible de se reconvertir dans le marché légal. « On a voulu avoir des permis, mais c’est impossible à avoir, c’est juste les amis [du gouvernement] qui ont ça », ajoute Steve. Les règles de la SQDC rendent très difficile l’embauche de gens qui ont un casier judiciaire lié au trafic de cannabis dans l’industrie légale.

La qualité avant tout

Pour d’autres, la certitude qu’ils garderont la fidélité de la plupart de leurs clients vient du paramètre qualitatif. Selon Mathieu*, on pourrait prendre exemple sur le vin : d'un côté la Société des Alcools du Québec (SAQ) et de l'autre les importateurs privés de vin. « Le but de la SAQ, c’est de vendre de la quantité, pas de la qualité. Quand tu veux un bon vin de qualité, sans produits chimiques, tu commandes auprès d’un importateur privé, explique-t-il. Quand les gens vont vouloir de la weed artisanale, ils viendront me voir. Il y a plein de vendeurs comme moi qui vont continuer. »

Il est vrai qu’avec seulement six fournisseurs autorisés pour le Québec, la production ne sera probablement pas très artisanale. De plus, plusieurs grands consommateurs de cannabis ont bâti une relation personnelle avec leur revendeur qu’ils ne pourront pas vraiment avoir avec la personne qui les sert à la SQDC. Cela donne donc un avantage aux dealers (les plus compétents, du moins).

Ce qui est certain, c’est que tout le monde s’accorde pour dire que le marché noir du cannabis ne disparaîtra pas de sitôt. La légalisation profitera avant tout au gouvernement et aux fumeurs occasionnels, mais il est probable que les vrais passionnés de weed continueront de faire affaire avec leur dealer habituel, avec qui ils ont une relation de confiance et avec qui ils peuvent négocier les prix. Pour pallier leurs pertes financières, la plupart des vendeurs se recycleront et diversifieront leur offre.

Comme le résume Antoine : « Je pense qu’on va s'en sortir. »

* Les noms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.

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