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Des femmes nous racontent la première fois qu’elles se sont fait traiter de salopes

« Tu es soit team agace ou team salope. J’ai décidé d’être team je m’en câlisse. »
31.10.18
Des femmes nous racontent la première fois qu’elles se sont fait traiter de salopes
Photo by Imani Clovis via Unsplash

Dans le livre Slutever, l’auteure et collaboratrice de VICE Karley Sciortino indique qu’elle a la chance de se faire appeler « salope » douze fois par jour, ce qu’elle considère sarcastiquement comme un des bénéfices d’être une « sexperte » à l’ère des trolls du web. Elle suppose aussi que toutes les femmes, au moins une fois dans leur vie, se feront accoler à ce mot, presque comme un rite de passage.

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Moi, ma mère me surnommait la Sainte-Nitouche, et mon père, la princesse. Je n’étais pas une salope, j’étais celle qui imposait son refus sur tout ce que je ne voulais pas. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que, quand j’ai décidé d’être réellement une pute, c’était pour braver ce qui est perçu comme la pire des choses possibles pour une femme. Surtout pour tout connaître de la vie parce que je pensais que les putes détenaient les secrets de l’univers (malheureusement non).

Souhaitant savoir si Sciortino était la seule à réfléchir à l’effet de ce terme sur elle, j’ai questionné des femmes pour savoir si elles se rappelaient la première fois que le mot salope avait été utilisé contre elle. Leurs noms ont été changés pour préserver leur anonymat.

Quand les parents donnent la honte en cadeau

Aurore : « Ma mère appelait les nouvelles blondes de mon père "les guédailles" ou "les plugs à ton père" (parce qu'elles se font fourrer, qu'elle m'avait expliqué). J'avais six ans, mon frère, cinq. Vers l'âge de neuf, dix ans, ma mère a commencé à me dire qu'elle refusait que j'aie l'air d'une "guédaille" en portant des shorts courts et des camisoles à bretelles spaghetti. »

Lindsay : « J’ai eu une phase de maquillage flyé, vers 12 ans. Mon père m'a dit de me calmer parce que si je continuais, je serais une poubelle à sperme, comme ma tante qui élevait son fils seule. Il faut dire que la religion n'aidait pas mes parents à accepter les différences ou les gens qui se démarquent des autres. Ils sont Témoins de Jéhovah. »

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Asumi : « Je viens d’une famille hyper conservatrice et je devais demander la permission de mon père, à 17 ans, pour faire un simple voyage dans la ville de Québec avec mon premier copain, qui est, aujourd'hui, mon mari. Mon père m'a regardée sévèrement et m'a dit : “Je ne t'ai pas élevée pour que tu ailles faire la pute.” J'étais restée sans mot, choquée d'entendre ça, alors que j'étais l'enfant parfaite dont tout parent typique aurait rêvé. »

Paris : « J'étais au primaire. Je me faisais traiter de pute. Peut-être à cause de mes prémisses pubères et de mon envie de séduire? Avoir des seins, être extravertie… N'en faut-il pas plus pour s'attirer des "insultes" sexuelles? J'étais blessée par ces mots et j'en avais fait part à ma mère qui n'en avait pas fait grand cas. Un jour, je me mettais du gloss en attendant l'autobus et ma mère est sortie de la maison pour me dire qu'elle comprenait pourquoi je me faisais traiter de pute si je me grimais de même.

« Puis, plus les années avançaient, plus on m'attribuait des qualificatifs péjoratifs : j'étais développée, j'avais l'air d'une femme et j'étais sexuellement curieuse.

« C’était un cercle vicieux. Plus j'expérimentais, plus on pouvait me traiter de salope et plus je vieillissais, plus je me sentais "mise au défi"… Et plus j'attaquais ma mère qui me méprisait d'être une adolescente active sexuellement. Tout cela mis ensemble a fait de moi une jeune femme vraiment tourmentée dans sa féminité, sa sexualité, son identité et ses désirs. »

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Lotta : « À huit ans, j'ai surpris une conversation de brosse entre ma mère et mon père où elle disait que j’étais une salope et que je finirais danseuse (ce qui est une insulte pour elle). J'ai jamais su la raison de son mépris. J'ai jamais osé demander. Je me souviens d’avoir eu de la peine, parce que j'étais brainwashée à penser que c'était une des pires affaires qu'on pouvait me dire dans la vie. C'était pas la première fois que je les entendais dénigrer des femmes sur leur sexualité. Ça a eu un énorme impact sur mon estime personnelle et ma sexualité, pendant vraiment longtemps. »

Apprendre autre chose que la racine carrée à l’école

Bérénice : « J’étais au secondaire et, pour l’Halloween, j’avais déniché une robe de sorcière noire et longue sur laquelle j’avais ajouté des toiles d’araignées. J’avais osé un rouge à lèvres rouge vif, moi qui ne me maquillais presque jamais. Je me sentais belle et féminine. Dans la classe, un gars m’a demandé : « T’es déguisée en quoi? » Je l’ai laissé deviner en me disant que franchement, c’était évident! Il a répondu : « En pute! » Tous ses amis ont ri de moi. À la pause, je suis allée retirer mon rouge à lèvres… Et même si je savais qu’ils étaient tout simplement cons, ça a pris des années avant que j’ose en remettre. »

Mélanie : « Par la secrétaire de mon école en secondaire deux, parce qu'on voyait le bas de mon dos dans mon cours de maths et qu'elle m'avait envoyée chercher un grand t-shirt au secrétariat. Elle m'a dit : "T'as juste à pas t'habiller comme une danseuse."

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« Je me faisais régulièrement traiter d'agace ou de salope parce que j'avais une poitrine plus développée que les autres. J'ai été très tôt consciente de mon pouvoir de séduction, mais j'étais pourtant très prude. C'est une drôle de bibitte à apprivoiser, cette histoire de pouvoir de séduction. J'ai eu bien du mal, je me suis presque toujours retrouvée du côté de la honte. J'ai vraiment été traumatisée par certains événements : pendant quelques mois, chaque fois que j'allais à ma case, je devais passer devant une rangée de gars qui commentaient immanquablement mon cul, mes seins. C'était tellement gênant. Il y a aussi les deux ou trois losers qui ont inventé qu'ils avaient fait des activités sexuelles avec moi, sûrement sous la pression de leurs amis qui posaient trop de questions. Parce que j'avais ce corps-là, on m'attribuait une attitude que je n'ai jamais eue.

« Ça a contribué à shaper une grande part de mon identité : ma posture, mon amour propre, ma sexualité. J'ai appris à aimer mon corps qu'au milieu de ma vingtaine. J’ai porté longtemps des cols roulés pour éviter d'avoir l'air d'une pornstar. »

Mikayla : « C’est quand j'étais en secondaire quatre. Les beaux gars de l'école me suivaient dans les corridors pour me dire que j'étais bandante et que j'avais un cul de pute. J'étais pas mal prude et évidemment vierge. Je regrette de ne pas avoir eu assez de répartie pour les remettre à leur place. Je ne comprenais pas, car, à cet âge-là, les seules fois que j'avais entendu le mot “pute”, c'est quand on parlait des filles de mon pays natal, l’Ukraine, victimes de trafic humain. Finalement, la situation est devenue telle que, puisque j'étais Ukrainienne, pour beaucoup de gens, j'étais une pute tout simplement aussi. »

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Charline : « Quand je suis arrivée dans une nouvelle ville, à 12 ans, j'étais bien dans ma peau, sociable, dégourdie. Je plaisais aux gars. Une fille est venue me voir avec une de ses amies et m'a regardée en me disant : “Tu es une salope." Je me souviens encore de ce que je portais : des shorts en jeans avec un t-shirt noir avec une fleur de tournesol dessus, que j'adorais. Dans la même période, on m'a donné un coup de poing sur le nez, par jalousie. C'est là que j'ai senti quelque chose se briser en moi… Je m’en souviens comme si c’était hier. »

Chrysanthème : « J’ai eu une réputation de salope à partir de l’âge de 15 ans. Parce que je parlais de sexe, parce que je disais qu’il n’y avait rien de mal à la masturbation féminine. Je me suis fait traiter de salope même par un coach de volley. Je lui avais dit que des gars me traitaient de salope et il m’a répondu en riant qu’il n’y avait rien de mal à ça si c’était vrai.

« On m’a tellement stické cette étiquette dans le front que j’y ai cru, et je ne baisais plus pour mon plaisir, mais pour l’étiquette, pour être à la « hauteur » de ma réputation, jusqu’à ce que je rencontre des hommes qui voyaient autre chose en moi qu’une salope. Je porte encore un peu la lourdeur de cette réputation dans mon petit cœur. Ça m’a pris du temps avant de croire que je valais plus qu’une baise ou une pipe. »

Tout le temps team agace ou team salope

Rose : « Ça a commencé vers 12 ans. J’étais une agace parce que je refusais les avances des garçons. À 18 ans, j’étais une salope parce que j’acceptais les avances des hommes. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de juste milieu. Tu es soit team agace ou team salope. J’ai décidé d’être team je m’en câlisse. »

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Caroline : « À 17 ans, j’avais acheté une robe toute cute pour la fête de mon chum. On allait manger dans un buffet. J'attendais le bus et une gang de gars m'ont regardée et m'ont chuchoté que j'étais une pute. C'est vrai que ma robe était courte. J'ai essayé de me défendre, mais ça a fini en larmes. Les gars m'ont regardée brailler sans rien dire, un peu surpris. À l'époque, ça m'avait profondément blessée d'essayer de me sentir cute, mais que ça aie été traduit en “Tu es une pute.” Je n'ai pas remis la robe. Je l'ai donnée. »

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Soraya : « J'étais à un genre de rassemblement avec les femmes d'un bord et les hommes de l'autre. Je devais être en début secondaire. Une fille me voit en train de regarder les hommes du coin de l'œil. Elle m'attrape comme si je faisais un truc vraiment honteux et me dit : “Regarde-les pas de même tout le temps, ça fait fille facile! Sois subtile sinon ça fait trop pute!” J’ai vraiment eu honte. »

Marie-Pierre : « Je viens d’une époque où c’était normal pour certaines mères de traiter leurs filles de salopes, traînées, guidounes… C’était pour la mienne une manière de me rabaisser. C’était quotidien. Elle avait aussi un immense plaisir à téléphoner chaque matin à son amie la voisine d’en face pour se lamenter sur le fait que j’étais une dépravée et une salope. La voisine et elle me regardaient partir pour l’école et se moquaient de moi. J’étais en simple jeans et t-shirt comme toutes les autres filles. À l’exception peut-être que j’ai eu une poitrine très jeune et ça avait l’air de déranger… »

* Les noms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.