Illustration : Justin Yoon pour VICE FR

J'ai survécu à « une mort subite »

« Au douzième jour de coma, je me suis réveillé. Les premières images ce sont le mur de seringues, les écrans partout, le tuyau dans la bouche et mes habits vert. ».

par Alain; propos rapportés par Flamen Keuj
|
nov. 12 2018, 8:51am

Illustration : Justin Yoon pour VICE FR

« Ce n’est pas plutôt un malaise vagal ? Ça ressemble à ce que j’ai eu dans l’avion pour la Guadeloupe », m’avait expliqué le médecin du travail pendant ma semaine reprise, alors que je venais de passer presque deux semaines dans un coma artificiel. Bien sûr, je ne l’ai su qu’après, mais c’est bel et bien le stress au travail qui a failli me tuer et qui m’oblige aujourd’hui à porter un défibrillateur réglé à 168 pulsations par minute. Comme 60 000 Français chaque année, j’ai eu ce qu’on appelle une « mort subite », un phénomène rare où le corps s'arrête de vivre sans raison apparente. Mais comme seulement 3% des victimes, j'ai survécu – enfin je crois.

Le 17 novembre 2011, je pars au travail comme chaque matin. La nuit précédente j’avais eu quelques gênes au niveau du thorax mais je ne m’étais pas inquiété. À 9h30, je m’écroule sur le parking de l’entreprise. Je tente d'abord de me rattraper, puis je m'effondre. Par chance, il y avait ce jour-là une formation au premier secours dans l’entreprise et un stagiaire qui fumait sa clope est intervenu. Il m’a fait un massage cardiaque pendant 40 minutes avant que les pompiers arrivent. Ils n’avaient pas le matériel adéquat donc c’est le Service mobile d’urgence et de réanimation (SMUR) qui a pris le relais. Mon cœur est reparti après sept chocs électriques. En général, ils arrêtent à la huitième tentative – selon leurs dires. Direction ensuite le Centre hospitalier universitaire (CHU) d’Angers à faible allure. Les médecins préviennent ma femme en lui précisant que « c’est très grave » et qu’ils vont tenter de m’amener jusqu’au service réanimation. Elle demande si c’est un accident vasculaire cérébral, le médecin lui répond qu’il aurait préféré, avant de lui demander j’ai une carte de donneur d’organe.

Quarante-huit heures après mon admission, je fais un second arrêt cardiaque. Trois chocs électriques ont été nécessaires cette fois-ci. À partir de là, le corps médical s’attend à avoir un légume scotché au lit pendant des mois. Une première tentative de réveil a été effectuée mais ça n’a pas fonctionné, je souffrais, trop parait-il. En vue du prélèvement d’organe, ils m’avaient mis dans un espace confiné sous hypothermie, un peu comme De Funes dans Hibernatus. Avec ventilateurs et glaçons pour la conservation des organes. J’avais des machines pour me faire respirer, plein de tuyaux. La réanimation, c’est l’antichambre de la mort de toute façon.

« J’étais un cobaye qui s’accrochait à la vie, placé sous curares, le plus fort anesthésiant pour que les organes ne bougent plus. Tout était éteint pour que je ne libère aucune énergie. »

J’ai été alors plongé dans le coma le plus profond, selon les différents seuils de l’échelle de Glasgow. J’étais tellement fatigué qu’ils avaient mis des adhésifs sur mes paupières pour éviter le clignement d’œil. J’avais les intestins en vrac et du sérum physiologique pour que mes reins puissent fonctionner. J’étais un cobaye qui s’accrochait à la vie, placé sous curares, le plus fort anesthésiant pour que les organes ne bougent plus. Tout était éteint pour que je ne libère aucune énergie.

Au douzième jour je me réveille. Fatigué comme si j’avais couru deux marathons d’affilée. Les premières images, ce sont le mur de seringues, les écrans partout, le tuyau dans la bouche et mes habits vert. On se demande d’abord ce qu’on fait là. La seconde d’après c’est savoir si on est handicapé. Je fais un test rapide avec ma main qui réagit sur commande du cerveau. Ça bouge doucement et je parle plus ou moins bien. Je demande une ardoise pour écrire, puis j’appelle mon épouse et mes deux filles, en larmes évidemment. Quand elles arrivent à l’hôpital, je les présente aux médecins. Je lis sur les visages des infirmiers qu’ils se demandant comment un homme qui arrive de l’au-delà peut avoir récupéré ses facultés neurologiques si rapidement. Certes, la mémoire en a pris un petit coup. J’ai un trou à partir de la semaine qui a précédé mon coma. Je demande à ma fille qui rentre dans la chambre des nouvelles de ces partiels, les médecins ne comprenaient pas.

Quelques jours plus tard, je quitte le service réanimation pour celui de cardiologie. On m'implante un défibrillateur pour me sécuriser contre le stress, et dix jours plus tard je rentre chez moi. J’ai perdu quatre kilos et mon débit de parole est très faible. Pendant un mois je n’ai pas de vie sociale. Pourtant, peu après, mon médecin me trouve en forme. Selon lui, je suis apte à la reprise. Je ne lui dis pas non car je commence à tourner en rond, six mois après les faits.

Je reviens donc au boulot, d’abord à plein temps puis en mi-temps thérapeutique. Avec le retard accumulé, je me remets à bosser comme un malade jusqu’à ce que la médecine du travail me dise stop, après avoir passé un savon à mon patron. Au final je suis licencié pour inaptitude physique en décembre 2012. Au terme de plus de cinq ans de procédure, nous avons perdu aux prudhommes cet été. À côté de ça le tribunal des affaires de sécurité social n’a pas reconnu mon burn-out comme maladie professionnelle. J’avais pourtant des objectifs intenables qui variaient de 30 000 euros selon l’humeur du patron. J’ai toujours connu un peu de pression, mais là il n’y avait pas de respect de la personne. Deux commerciaux ont d’ailleurs démissionné suite à mon histoire. La société et son patron, à l’inverse, sont toujours là.

« Je survis plus qu’autre chose aujourd’hui. Ça m’est déjà arrivé de penser au suicide ou à la délinquance. Si je n’avais pas d’enfants, ça fait longtemps que j’aurais pris les armes pour sortir de l’impasse. »

Après mon licenciement s’est posée la question de la reconversion. J’ai toujours aimé dessiner et je me suis dit que c’était l’occasion de vivre de ce que je sais faire. Même si étudiant j’avais quitté les beaux arts dès la première année, je n’avais pas mis un frein au domaine artistique. Je me suis donc lancé sur des grands portraits, en extérieur. Au début je peignais mon panthéon personnel, les Gandhi, Martin Luther King, Stéphane Hessel. J’ai eu une commande auprès d’un bailleur à Angers pour neuf portraits. Ça a beaucoup plu et je m’y suis mis à fond. Sauf que c’est difficile de démarcher pour en vivre. Je me moque d’avoir du talent, j’ai besoin d’argent. Je suis considéré à 20% handicapé donc pas assez pour toucher l’allocation.

J’ai vécu un temps du RSA et j’ai donné quelques cours de maths. Trouver du travail n’est pas simple, les employeurs sont frileux et je les comprends. Alors qu’en réalité je suis le plus sécurisé de tous mais dans la tête des gens je ne suis pas un mec normal. Depuis la rentrée, j’ai décroché un poste de prof de math dans un lycée agricole. Un contrat d’un an, comme contractuel. Pas de quoi payer les études de mes deux filles. On va devoir vendre la maison. Je survis plus qu’autre chose aujourd’hui. Ca m’est déjà arrivé de penser au suicide ou à la délinquance. Si je n’avais pas d’enfants, ça fait longtemps que j’aurais pris les armes pour sortir de l’impasse.

On ne m’a pas proposé de suivi psychologique. Ma thérapie, c’est mon entourage et la peinture ma renaissance. À part un coup de fatigue de temps en temps je n’ai pas de séquelles. Il y a juste les intestins un peu fragiles. J’ai mal au ventre quand j’arrose trop mais ça s’arrête là. J’ai subi tout ce qui est possible de subir comme examen, mais en double. Mon histoire m’a malgré moi rendu essentiel aux recherches menées sur les maladies du thorax et la mort subite.

« Certains viennent me voir en me demandant si j’ai vu la lumière. Non rien de tout ça. »

J’ai conscience que je dois ma vie au corps médical, dans son côté humaniste. J’avais connu le côté mercantile avec mon ancien travail, ce n’est pas la même chose. Mon hygiène de vie m’a en partie sauvé également. J’ai toujours fait du sport et je mange Bio. Aujourd’hui je n’ai aucun traitement, à part le défibrillateur. C’est différend du pacemaker, il est réglé à 168 pulsations minutes et si le palpitant s’emballe ça choque. Ca n’est jamais arrivé jusqu’à présent.

Quand j’interviens pour des conférences, les gens sont presque soulagés de me voir arriver debout et parlant bien alors qu’ils s’étaient imaginés quelqu’un de complètement apathique. Certains viennent me voir en me demandant si j’ai vu la lumière. Non rien de tout ça. De toute façon je ne suis pas branché religion. Je ne suis pas un miraculé, je suis juste un ressuscité médical aux yeux de la science. Même si statistiquement, je fais partie de l’infime minorité à ne pas finir légume. Difficile d’échapper aux surnoms dans ce cas. Pour mon ex-patron c’était Jésus et pour mes filles je suis Néo, l‘Elu de Matrix. Je suis un peu prisonnier de mon histoire, bien qu’on essaye au maximum d’éviter le pathos avec mon épouse. J’ai appris à être considéré comme un cas exceptionnel.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.

Plus de VICE
Chaînes de VICE