La bataille pour la succession d'El Chapo risque de tourner au massacre

Alors que les clans rivaux multiplient les embuscades, enlèvements, et trahisons, la bataille pour l'héritage de Guzman ressemble bizarrement à un épisode de Game of Thrones.

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09 mai 2017, 1:05pm

Quand des policiers masqués ont sorti Damaso Lopez Nunez de sa résidence huppée de Mexico mardi dernier, les autorités mexicaines ont jubilé. Mais cette célébration en haut lieu peinait à masquer le degré d'inquiétude qui flottait autour de cette arrestation.

La capture de l'ancien bras droit de Joaquin « El Chapo » Guzman est un sérieux coup porté au cartel de Sinaloa, qui vit des heures compliquées depuis l'arrestation du baron de la drogue mexicain en janvier 2016. Des observateurs attentifs de la lutte contre les cartels craignent que l'arrestation de Nunez aggrave encore la sanglante lutte qui fait actuellement rage pour le contrôle de l'empire d'El Chapo.

Le président mexicain et le responsable de la lutte antidrogue ont exprimé ce sentiment mitigé lors de leurs allocutions respectives relatives à l'arrestation. Le président Enrique Pena Nieto s'est réjoui de « la détention d'une nouvelle personnalité clé dans la lutte contre le crime, » alors que le secrétaire à la Défense, Salvador Cienfuegos, a appelé à la prudence, estimant que la recrudescence des violences dans l'État de Sinaloa « pourrait durer à cause de la lutte pour le pouvoir » à venir.

Alors que les clans rivaux multiplient les embuscades, enlèvements, et trahisons, la bataille pour l'héritage de Guzman ressemble bizarrement à un épisode de Game of Thrones. Maintenant que Lopez, son successeur attendu, est sous les verrous, le conflit risque de s'accélérer.

Lopez arrêté par la police mexicaine à Mexico, le 2 mai 2017. (REUTERS/Carlos Jasso)

Surnommé « El Licendiado » (un terme utilisé pour les titulaires d'un master au Mexique), Lopez aurait apparemment amassé beaucoup d'argent et de pouvoir aux côtés de Guzman, avant de se retourner contre sa famille. Il est accusé de trafic de drogue et de blanchiment d'argent, et les États-Unis souhaiteraient le faire extrader.

« Damaso est une personnalité très importante du cartel de Sinaloa, » explique José Reveles, un journaliste mexicain à l'origine d'un ouvrage référence sur El Chapo. « Son fils et lui s'occupent des finances du cartel et bénéficient d'une grande influence sur la branche armée du cartel. Ils ont même une armée privée, appelée les Forces Spéciales des Damaso, qui ont leurs propres uniformes et blasons. »

Lopez serait devenu l'un des lieutenants les plus proches d'El Chapo après l'avoir aidé à s'échapper de prison en 2001.

En tant que directeur de la prison de haute sécurité de Puente Grande, Lopez aurait permis à El Chapo d'avoir accès à des téléphones, des drogues, du Viagra, des prostitués et des plateaux-repas. Après son évasion, probablement rendue possible en se cachant dans un bac de linge sale, Guzman est devenu le parrain du fils de Lopez, Damaso Lopez Serrano.

Au cours des 13 années qui ont suivi, Guzman a remporté de féroces batailles contre ses rivaux et anciens alliés, avant d'être finalement recapturé dans un hôtel de Mazatlan en 2014. Mais il s'est à nouveau échappé l'année suivante – cette fois-ci grâce à une moto dans un tunnel élaboré.

Guzman a été recapturé l'année dernière, des mois après avoir accordé une interview à Sean Penn au fin fond de la jungle. Il a depuis été extradé vers New York, où il est désormais placé à l'isolement dans le Metropolitan Correctional Center de Manhattan.

Sentant une opportunité, Lopez aurait lié une alliance avec le cartel des Beltran Leyva et le Cartel de Jalisco Nueva Generacion (CJNG), deux anciennes organisations soeurs de celle d'El Chapo. Les Beltran Leyva cherchaient à se venger après avoir été sérieusement affaiblis lors d'une guerre sanglante avec le cartel de Sinaloa, il y a de ça plus de 10 ans. Le CJNG, plus récent, s'étend rapidement de partout dans le pays, après avoir rempli le rôle de bras armé du cartel de Sinaloa.

Alors que l'État de Sinaloa sombre dans la guerre civile, le taux d'homicide grimpe en flèche. On dénombre 377 homicides pendant les trois premiers mois de l'année 2017 – contre 246 sur la même période en 2016.

Jorge Kawas, un expert de la sécurité mexicaine, confie à VICE News que l'ambition et l'opportunisme de chacun vont probablement creuser les divisions qui existent actuellement dans le cartel de Sinaloa.

« C'est compliqué parce que, même s'il s'agit d'une organisation hiérarchique, un empire criminel de cette taille contient plusieurs factions qui ne partagent pas les mêmes intérêts, » ajoute Kawas tout en notant que le CJNG possède l'expérience et les connexions pour prendre la place du cartel de Sinaloa.

La première alerte pour le camp d'El Chapo remonte à juin dernier, quand des dizaines d'hommes armés ont pénétré dans la maison de la mère du baron de la drogue, dans la ville de La Tuna. Elle aurait été évacuée grâce à un petit avion, mais plusieurs villageois ont été tués durant l'assaut. Les Beltran Leyva ont été désignés comme les responsables de cette attaque.

Deux mois plus tard, un autre groupe d'hommes armés a kidnappé Ivan et Alfredo Guzman, les fils d'El Chapo, qui mangeaient dans un restaurant huppé de Puerto Vallarta. Cette fois-ci, le CJNG a été désigné comme le principal suspect, mais certains pensent que Lopez aurait pu être lié aux kidnappings.

Les deux fils du baron ont finalement été libérés grâce aux négociations menées par Ismael « El Mayo » Zambada, un ainé respecté dont la richesse, l'influence et sa capacité à ne pas se faire arrêter pendant cinq décennies lui permettent de jouir d'un statut semblable à celui d'El Chapo. Une source au courant du fonctionnement interne des cartels a confié à VICE News que Zambada était resté neutre pendant toute la dispute.

S'il approche de la retraite, Reveles pense que c'est à Zambada que reviendra la décision finale quant au choix du successeur d'El Chapo. « Tout le monde veut son approbation. Il n'est plus directement impliqué dans la gestion des affaires, mais ses fidèles associés gèrent les affaires courantes. »

La tension est montée d'un cran en février, quand les fils de Guzman ont accusé Lopez de les avoir attirés dans un guet-apens. Dans une lettre manuscrite adressée à la presse mexicaine, ils assurent que Lopez les a invités à une réunion pour résoudre leurs divergences. Mais à peine arrivés, leurs véhicules se sont trouvés criblés de balles. Les deux frères indiquent que leurs gardes du corps ont été tués, mais ont réussi à s'échapper par les montagnes.

Quelques jours plus tard, des assaillants ont tué leur tante, Romelia Salazar, au volant de sa Mercedes blanche, à Guadalajara. Salazar est soupçonnée d'avoir blanchi des millions de dollars pour le compte de Guzman et ses fils. Elle aurait été ciblée pour faire du mal au clan Guzman, notamment à leur porte-monnaie.

Mais l'obsession de Lopez pour les fils Guzman va finalement avoir raison de sa chute.

Si Lopez a toujours été très discret, il semble avoir baissé sa garde au cours des jours précédant son interpellation – des sources sécuritaires mexicaines ayant fait fuiter des images de lui à Televisa, la plus grande chaine de télévision locale.

Filmée grâce à un téléphone portable, la séquence de 26 secondes montre Lopez, rasé de près, dans un restaurant de fruits de mer de Mexico. Ces images ont été tournées par un hacker que Lopez avait engagé pour lancer une guerre de propagande contre les fils Guzman sur les réseaux sociaux.

Malheureusement pour Lopez, le hacker – placé sous protection – était un informateur des services de renseignement américains et mexicains. Il leur a donc permis d'avoir accès aux premières images de Lopez depuis près de 20 ans. Quand elles ont été diffusées à la télévision, cela a affolé la femme de Lopez qui voulait donc changer de maison. C'est comme cela que les autorités ont trouvé l'appartement dans lequel il se cachait.

Alors que la tête du cartel est à nouveau vacante, des analystes pensent que le fils de Lopez, un playboy ambitieux surnommé « Mini Lic », pourrait tenter sa chance.

« Il va faire des erreurs parce qu'il est très audacieux et insouciant, » prédit Reveles. « Il se montre beaucoup sur les réseaux sociaux avec ses Maseratis et Mercedes, ses armes plaquées or et ses piles de billets. Il pense avoir le monde à ses pieds. »

Reveles estime aussi que les fils de Guzman – surnommés « Los Chapitos » — « ont l'expérience mais pas la maturité pour mener le cartel. Ils ont été très gâtés quand ils étaient jeunes. Ils n'ont pas dû travailler pour parvenir au top, parce qu'ils ont hérité de tout. »

Avec des jeunes gangsters qui se battent pour se venger, sauver l'honneur de la famille et récupérer une incroyable manne financière, la spirale de violence est sans limite selon Reveles.

« Je crains que cela tourne au massacre, » lâche finalement l'expert.


Duncan Tucker est un journaliste freelance installé au Mexique.

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