Crime

J'ai passé 848 jours dans la pire prison équatorienne

« Ils ont sorti leurs machettes, le sang gicle, le sol en est couvert. Des corps s’y traînent, pitoyables, certains rampent en implorant un improbable secours, d’autres sont inertes. Une boucherie. »

par Daniel David Tibi
10 Septembre 2019, 7:15am

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Son calvaire a duré 848 jours. Le 27 septembre 1995, la vie de Daniel David Tibi bascule dans l’enfer. Alors âgé de 37 ans, ce Français installé depuis plusieurs années en Équateur est accusé de trafic de drogue. Pas d’avocat pour se défendre, pas de procès et l’impossibilité de prévenir les autorités françaises. Il devient un détenu de la sulfureuse prison de Guayaquil, au milieu des membres de gangs et autres criminels qui ne jurent que par la loi du plus fort.

Dans son ouvrage Dans l’enfer d’une prison équatorienne, Daniel David Tibi, aujourd’hui âgé de 61 ans, raconte sa descente aux enfers, son quotidien où la violence et les humiliations émanant des détenus et des gardiens sont constantes. Sa libération le 23 janvier 1998 et les excuses officielles de l’Etat équatorien – survenues deux ans et demi après sa sortie – ne pourront jamais atténuer les cauchemars qui le hantent encore et toujours.

La rédaction de VICE vous propose un extrait de l'ouvrage de Daniel David Tibi, Dans l'enfer d'une prison équatorienne, aux éditions Mareuil. Un soir de Noël qui dégénère et se termine dans un bain de sang.

***

Le vacarme est épouvantable ; une cohorte de Colombiens en délire. On l’entend de loin. Les détenus s’en donnent à cœur joie, chants et danses, et de l’alcool, beaucoup d’alcool. Leurs compagnes ne sont pas les dernières à consommer. Tout cela ne devrait pas tarder à virer en orgie romaine si j’en juge par le comportement des taulards, de leurs ébats qu’ils ne cherchent pas même à dissimuler, et celui des harpies dépoitraillées qui sont venues les rejoindre. Moi qui imaginais passer une paisible soirée en famille. Nous nous hâtons de regagner la cellule, et même une fois la porte fermée derrière nous, la musique et les cris de liesse nous parviennent à peine atténués. Je me mets en cuisine et annonce à la cantonade : « Encodado de pollo pour tout le monde, ce soir ! Du poulet cuit dans du lait de coco, vous allez vous régaler ! »

Notre repas terminé, je me hasarde hors de la cellule. Les Colombiennes ont perdu de leur superbe ; leur maquillage n’a pas résisté à l’extravagance de cette journée. Certaines sont ivres mortes, effondrées au pied de leur chaise, d’autres vocifèrent ou sont assises sur les genoux de leur homme qu’elles embrassent à pleine bouche. Je suis témoin de scènes outrancières, peu compatibles, en tout cas, avec la solennité censée accompagner une fête chrétienne – ne célèbre-t-on pas aujourd’hui la naissance de Jésus de Nazareth, autrement dit, la Nativité ? Les taulards, sans exception, sont imbibés à l’excès et certains s’empoignent ici et là en s’insultant copieusement. Affligeant. Je commence à craindre le pire, je sais que tout cela va aller crescendo au fil des heures. Je regagne la cellule, et nous enferme à double tour. « Tout va bien ! », fais-je à Nathalie qui a pris la petite sur ses genoux et lui caresse la tête pour l’apaiser. « Quelques petits débordements, rien de méchant. Ils se lâchent, c’est tout. Faut les comprendre... » Je sens bien que mes propos ne la rassurent même pas à moitié.

Maintenant, ce sont des cris puis des hurlements qui proviennent du couloir, et le bruit d’un corps qui heurte la porte violemment. On l’entend nettement s’affaisser. J’ordonne à Nathalie de rester calme et à Isaure de rester au plus près de sa maman. Avec d’infinies précautions, j’ouvre la porte... Un spectacle de cauchemar : devant moi, une femme hurle de terreur, les yeux exorbités, le visage ensanglanté ; elle a très probablement reçu un coup de machette, elle est défigurée et respire avec difficulté par deux orifices sanguinolents : son nez a été sectionné. Tranché net. Son corps tout entier est secoué de spasmes. Un peu plus loin, des hommes se battent avec une férocité dont seuls les fauves sont capables ; ils ont sorti leurs machettes, le sang gicle, le sol en est couvert. Des corps s’y traînent, pitoyables, certains rampent en implorant un improbable secours, d’autres sont inertes. Une boucherie.

« Je me réveille vers 9 h 30 et me hasarde à l’extérieur. Le calme qui règne maintenant n’est pas moins inquiétant que la fureur de la nuit. Personne dans le couloir. Toutes les portes sont closes »

La panique est totale. Des visiteurs courent en tout sens, tentant de trouver refuge dans des cellules qui pour la plupart sont fermées, et ils cognent en vain de leurs poings sur le bois dur, essayant d’échapper aux lames qui fendent l’air et s’abattent de partout. Des blessés baignent dans leur sang au milieu d’immondices, ils sont parfois achevés d’un coup asséné avec précision par leur bourreau. Je reste pétrifié devant ce carnage. Je ne sais comment réagir. Isaure a échappé à sa mère et elle est là, accrochée à ma jambe, secouée de tremblements – « Rentre ! », je lui hurle. Elle est tétanisée ; je la prends dans mes bras, pénètre à l’intérieur de la cellule, claque la porte, vérifie la solidité du verrou et serre Nath contre moi. Elle est livide... « Ça va aller, lui dis-je. Ici, on ne risque rien. » Je n’en suis pas si sûr avec cette horde de fous furieux qui continuent de hurler, qui achèvent les blessés tout en croisant le fer avec les survivants. J’aurais dû accepter la proposition de Pancho et lui acheter une machette.

Il faudra patienter de longues heures avant que ne revienne un calme relatif. Nous les passons serrés l’un contre l’autre Nathalie et moi, la peur au ventre ; Isaure est blottie contre nous, elle plaque l’une de ses poupées sur son visage. Je n’ose sortir de peur d’être pris à partie. Puis c’est le silence, ce que l’on appelle communément « un silence de mort ». Nous finissons par nous endormir, enlacés sur le même lit.

Je me réveille vers 9 h 30 et me hasarde à l’extérieur. Le calme qui règne maintenant n’est pas moins inquiétant que la fureur de la nuit. Personne dans le couloir. Toutes les portes sont closes. Il y a du sang partout, sur le sol, sur les murs. J’ai envie d’aller trouver Pancho pour lui acheter une arme puis me ravise : je ne peux pas laisser seules Isaure et Nath ne serait-ce qu’un seul instant. Je les rejoins dans la cellule, elles dorment encore. Je prépare un petit-déjeuner et attends qu’elles se réveillent. Je m’en veux de n’avoir pensé qu’à moi, d’avoir tellement appréhendé de passer ce soir de Noël en solitaire. En fait, je n’ai pas laissé le choix à Nathalie. Et je l’ai exposée, ainsi que sa fille, à un danger mortel. Le mieux, maintenant, c’est qu’elles repartent à Quito. Et le plus vite possible.

On frappe à la porte. Je l’entrouvre, Pancho est là, il vient s’enquérir de la bonne santé de ses locataires. Les nouvelles circulent vite en prison ; comme tous les autres taulards, il sait que la soirée s’est terminée en bain de sang au pavillon A.

— Ta femme et ta fille, ça va ?

— Oui, si on veut... — Et toi ? — Oui, moi ça va. Tu sais ce qui s’est passé ?

— Une bagarre a éclaté entre un Colombien et un Équatorien. Les copains de chacun sont arrivés à la rescousse et c’est parti en vrille...

— Combien de morts ?

— Au moins quatre, on ne sait pas exactement. Et seize blessés qui ne vont pas trop fort. Parmi eux, il y a des visiteurs... C’est moche ! Tu sais, je crois que les gars ne vont pas en rester là. Ça va saigner encore. C’est pas prudent de rester là avec ta famille...

— Ouais, t’as raison. Merci Pancho. À plus tard...

Nathalie ouvre les yeux quand je referme la porte de la cellule derrière moi ; Isaure est réveillée, elle est encore terrorisée. Je les force à prendre leur petit-déjeuner. J’ai réfléchi, et leur dis : « On ne peut pas rester ici, c’est trop dangereux. Ils peuvent remettre ça à n’importe quel moment. On va aller passer la journée à Atenuado Alto. Là-bas, on sera vraiment en sécurité. »

Nathalie ne dit rien. Nous préparons nos affaires et quittons la cellule escortés de Pancho qui, ensuite, doit aller prendre part à un conseil avec les Colombiens d’Atenuado Bajo. Il y a des représailles dans l’air. L’atmosphère, d’ailleurs, on s’en rend bien compte alors que nous traversons le couloir, n’augure rien de bon ; c’est le calme qui précède la tempête. Les matons sont sur le pied de guerre. Ils craignent que tout cela ne dégénère en mutinerie.

Arrivés à Atenuado Alto, je vais trouver Fernando et lui narre les événements de la nuit, agrémentés des précisions que Pancho m’a fournies. Lui aussi est terrifié. Il nous propose de passer la journée dans sa cellule, ce que j’accepte.

Un peu plus tard, nous faisons la connaissance de son épouse qui, finalement, a consenti à venir lui rendre visite accompagnée de sa fille. Les conversations, que ce soit dans le couloir ou dans les cellules, portent exclusivement sur le massacre de la nuit dernière. Comme chacun y apporte sa touche personnelle, on ne sait pas vraiment quel est le bilan. Selon certains, il y aurait cinq fois plus de morts que ce qui a été annoncé. Allez savoir...

Peu avant midi, les journalistes, presse écrite et télé, investissent la prison ; tant les matons que le directeur tentent de minimiser les événements. Le soir, nous visionnons les premières images de ce que les médias appellent « La mantaza del día de los Santos », « La tuerie du Jour des Saints ». Défilent les corps des détenus assassinés – ils sont nombreux – et les témoignages des blessés transférés à l’hôpital de Guayaquil. Ils rapportent que certains sont morts faute de soins.

Voilà qui alimente les conversations à n’en plus finir. Mais tous autant que nous sommes entre ces murs, avons conscience que nous risquons encore notre vie à chaque instant. Je décide Nathalie sans avoir à déployer beaucoup d’efforts de regagner Quito le soir même. Et, à nouveau, l’implore de me sortir de là, de trouver un avocat digne de ce nom. Je lui demande également d’entrer en contact avec ma sœur qui vit en France afin qu’elle entreprenne des démarches auprès du Quai d’Orsay. « Je sais, tu entendras dire que le fait de me retrouver ici n’est pas lié au seul hasard, que j’ai sans doute commis je ne sais quoi... Je peux le concevoir : ce qui m’arrive est tellement incroyable ; mais je t’en conjure, ne les écoute pas, viens-moi en aide, fais quelque chose... »

C’est la mort dans l’âme que je raccompagne Nathalie et Isaure jusqu’à la grille. Je les serre dans mes bras comme si c’était la dernière fois. Je sais que je ne reverrai pas la petite avant ma sortie. J’ai le cœur écorché, je suis brisé en mille morceaux, ma vie est un désastre. J’ai envie de hurler...

Voilà quatre jours que le massacre du pavillon A s’est déroulé et les détenus ne parlent que de ça. Pancho ayant dépensé tout l’argent que je lui ai donné, je vais pouvoir rester dans sa cellule jusqu’au 2 janvier. Malgré le danger, je savoure le privilège de me retrouver sans compagnon durant quelques jours et quelques nuits. Je reste cependant sur mes gardes. Je sais que le chapitre n’est pas clos et que la violence peut encore embraser le pavillon à la moindre étincelle.

Je fais la connaissance des compatriotes de Pancho qui deviennent imprévisibles dès lors qu’ils ont un coup dans le nez ; remarquez, même à jeun, ils sont capables de vous dire, sur un ton très aimable et avec le sourire, qu’ils vont vous tuer. Et ce n’est pas une façon de parler ou même une plaisanterie. Non, ils le feront s’ils vous l’ont annoncé. Ce sont des gens de parole. Sinon, les Colombiens sont d’une compagnie agréable, plutôt joyeux, et ce, quelles que soient les circonstances. La mort ne leur fait pas peur, ils ne lui accordent pas la moindre importance.

Un gars dont le visage ne m’est pas inconnu s’approche de moi, mais il m’est impossible de le situer. Je crois bien que c’est un Colombien lui aussi, il affiche un large sourire, me tend la main :
« Hola ! Don Daniel... Que hace usted aqui ? » Ce que je fais là ? Bonne question. Ça y est ! J’y suis. Ce type, c’est Pacheco. Je l’ai connu à Quito quand il travaillait pour Herman, cet ami qui, comme moi, est dans le commerce des pierres. Un ami si fiable, d’ailleurs, qu’il a attesté de mon innocence devant un notaire, à Quito, victime d’un coup monté.

— Pacheco... Ça, c’est une surprise ! je lui réponds.

Enfin, n’exagérons rien. Pacheco est garde du corps, il loue ses services lors d’un négoce ou d’un transport, mais il est aussi un peu tueur à gages. Je poursuis.

— Ne me dis pas que tu es là pour le seul plaisir de ma compagnie...

— Oh non ! J’ai volé le camion d’un transporteur de voitures, chargé de berlines jusqu’à la gueule, et je me suis fait coincer à la frontière.

— C’est pas bien ça, Pacheco.

— De m’être fait gauler ? Non, je suis d’accord, c’est pas bien...

Je lui raconte le calvaire qu’est devenu ma vie. Pas le genre à s’émouvoir. Il se marre. Lui, il a réussi à obtenir une cellule dans ce pavillon après une semaine seulement passée à la Quarantaine. Bien sûr, il a dû payer le prix fort, mais ça lui paraît normal : c’est la règle du jeu. Il prend les choses avec le sourire, aussi à l’aise que s’il se trouvait dans une maison de repos. Il a l’intention d’ouvrir une tienda, sa femme ne devrait pas tarder à arriver de Bogota et elle l’approvisionne- ra deux fois par semaine.

— Et alors ? Où est le problème ? Ça ou autre chose. Et puis, à ma sortie, j’aurai devant moi un petit magot pour redémarrer.

Je ne suis pas spécialement inquiet pour Pacheco. Il faut vraiment être du cru pour aborder la détention avec pareil détachement. Je ne m’y ferai jamais.


Je me suis arrangé avec l’un des matons de mon pavillon pour qu’il me porte tous les jours présent à la contada. Cela me coûte un peu d’argent, mais ainsi je suis plus libre de mes mouvements, je vais et je viens, je vois les uns et les autres sans avoir à me soucier des horaires.

Fernando Cabrera et moi passons toujours des heures sur la maquette du Wasa, c’est l’un des rares détenus de Guayaquil avec qui je prends un réel plaisir à discuter. Et c’est réciproque. Je rends aussi visite de temps à autre à Ricardo et son oncle, et lorsque je franchis le seuil de l’atelier, ils me réservent toujours un accueil chaleureux. J’écoute Don Machado, ses histoires que je commence à connaître par cœur, on boit du café, on parle de tout et de rien. Pendant ces instants-là, ma haine se cristallise un peu moins sur le juge, les policiers et, surtout, sur Henri. Quand je rencontre l’un des Camarones, je m’enquiers de l’avancement de la procédure : pour eux comme pour moi, elle est toujours au point mort. Rien n’a bougé. Parfois, je me retrouve devant une glace, et le type qui s’y reflète, ce n’est pas moi : il a vieilli, il a les traits creusés, les pommettes saillantes et le regard vide. Des yeux de poisson mort. Il faut dire que cela fait maintenant deux mois que j’erre la nuit dans le couloir du pavillon, et lorsque je m’allonge sur un banc, c’est toujours avec la crainte d’être poignardé par un fumeur de crack ou l’un de ces pillos, toujours là à me tourner autour comme des mouches. Mon désarroi est à son paroxysme, je ne me sens plus capable de me projeter dans l’avenir. Je doute de tout et de tous, la confiance en moi m’a abandonné. Bientôt l’estime de moi-même ?

Et Nathalie... Que dire de Nathalie ? Même en elle je n’ai plus confiance. Je sens bien qu’elle ne s’acharne pas pour me faire sortir d’ici, qu’elle ne se bat pas bec et ongles auprès des autorités françaises ou équatoriennes. Elle est encore sous l’influence pernicieuse de Henri, sans doute. C’est le père des deux filles, elle est incapable d’en faire abstraction, aussi tordu soit-il. C’est sa conscience qui la conduit encore à Guayaquil, ce n’est plus l’amour qu’elle me porte. Je le sens. Elle ne peut pas me leurrer à ce sujet. Alors, parfois, un sentiment d’abandon me submerge, et je n’ai plus la force de lutter contre le courant. Je me laisse partir à la dérive. Je suis de plus en plus loin du monde des vivants, je m’éloigne de leurs rivages...

« À l’étage supérieur, les détenus d’Atenuado Alto, eux, sont fringants comme à l’accoutumée ; bien habillés, rasés de frais. Le pavillon est toujours en ordre, propre, impeccable comme après le passage d’une escouade de femmes de ménage »

La dernière fois que je me suis senti un peu léger, c’était à l’occasion du jour de l’An. Pacheco est venu me chercher et nous avons rejoint sa femme. C’était marrant de l’entendre vouvoyer tant son mari que ses enfants et de la voir boire comme un trou. On a passé une partie de la nuit à plaisanter. Mais j’avais encore présents à l’esprit ces instants de terreur passés en compagnie de Nathalie et d’Isaure. Quels que soient les moments et les circonstances, je suis incapable de lâcher prise, de me laisser aller, de faire abstraction de ce qui m’entoure. J’ai bu plusieurs verres avec eux, puis j’ai prétexté un mal de crâne et j’ai regagné la cellule de Pancho. Je me suis endormi sur le roman de Gabriel García Márquez. Le lendemain, quand j’ai ouvert la porte, j’avais l’impression qu’elle donnait sur une décharge publique. Bonne année Daniel !

Ce matin, je vais jusqu’à la tienda d’Atenuado Bajo acheter du pain et du lait. Manuel est réveillé, assis sur son banc, cigarette au bec. Il est, me semble-t-il, à nouveau en proie à la dépression.

— Et ce conte, Manuel, t’en es où ? — Bientôt fini, bougonne-t-il. J’ignore les raisons pour lesquelles je me sens si proche de cet homme, dont on ne peut pas dire qu’il soit le plus enjoué des compagnons.

— Manuel, quand on sera sortis d’ici, toi et moi on va se faire une vraie fiesta... En attendant, viens, je t’offre un petit-déjeuner dans mon pavillon.

Il résiste, puis finit par accepter mon invitation. Il se lève, et alors que nous marchons dans le couloir, je le sens inquiet, il lance des regards de bête traquée partout autour de lui et à tout instant.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Manuel ?

— Ben, pour tout te dire, depuis que je suis arrivé ici, je ne suis jamais sorti d’Atenuado Bajo... J’ai toujours eu peur d’aller dans les autres pavillons. Et tu vois, ce qui s’est passé à Noël, ça n’arrange pas les choses.

— Je ne te savais pas si casanier. Et si trouillard, Manuel. Deux œufs brouillés, des oignons et du café, voilà ce qu’il te faut pour envisager l’avenir avec optimisme.

Je lui explique cependant qu’il m’est de plus en plus difficile de côtoyer tous ces gens, que j’ai du mal à me retrouver.

— Tu vois, moi c’est pareil, me dit-il. Je pense que c’est lié au temps qu’on a déjà passé ici. Et que tous les taulards de Guayaquil, ils ont dû connaître ça à un moment ou à un autre. Mais le pire, c’est de vivre au quotidien avec la nausée de tout ce qui t’environne, de te sentir écœuré en
permanence.

— Oui, je vois de quoi tu parles... Nous allons voir Don Machado qui s’affaire dans son atelier.

Quand je lui ai souhaité une bonne année, il y a quelques jours, il m’a regardé comme si je lui avais sorti un propos ordurier. C’est vrai qu’adresser ses vœux à un homme incarcéré depuis aussi longtemps a quelque chose d’incongru. Nous le regardons Manuel et moi travailler, puis, dans la mesure où il se montre peu disert ce matin, nous le quittons pour aller traîner nos pas un peu plus loin. Les Alban sont devant leur cellule, la mine déconfite – ils ont dû prendre une sacrée cuite. On dirait deux culbutos et ils empestent l’alcool à trois mètres. Ils nous proposent de boire un verre en leur compagnie, je les envoie paître.

— Tant pis, Frances, on boira sans toi... Cela ne m’émeut pas outre mesure.

Depuis que j’ai quitté la cellule de Pancho et regagné mon pavillon, je suis particulièrement démoralisé et toujours une proie de prédilection pour les pillos. Je ne supporte plus la vue du vieil Estupiñan en short, affublé de son éternel marcel qui a été blanc en d’autres temps. On ne se parle toujours pas ; je le croise lorsque je vais dans la cellule pour prendre une douche et récupérer du linge. Je pense que d’ici peu, ça va mal se finir entre nous.

Je suis de plus en plus souvent flanqué de la compagnie de Manuel – un peu comme si je l’avais pris sous mon aile. Un jour où nous allons rendre visite à Fernando Cabrera, à Atenuado Bajo, nous croisons Alarcon. Il paraît étonné de l’attelage que nous formons Manuel et moi. Et je constate à quel point son attitude est froide envers Manuel. Quel est le différend qui les oppose ? Je l’ignore. Mais ce n’est pas le genre de question qu’il convient de poser.

À l’étage supérieur, les détenus d’Atenuado Alto, eux, sont fringants comme à l’accoutumée ; bien habillés, rasés de frais. Le pavillon est toujours en ordre, propre, impeccable comme après le passage d’une escouade de femmes de ménage. Nous poussons jusqu’au patio, croisons quelques détenus en compagnie de leur famille ; certains me proposent parfois de les rejoindre, mais je refuse la plupart du temps. Je sais à quel point ces moments d’intimité sont précieux et je ne veux pas déranger. Lorsque l’on me demande si Nathalie est venue me voir ces derniers temps, il m’arrive de mentir et de répondre par l’affirmative. Quelque chose s’est brisé entre nous et, pour me préserver, je choisis d’y penser le moins souvent possible. Un jour, Fernando Cabrera m’ap- prend que la direction recherche des détenus ayant quelques connaissances en informatique. Le ministère a envoyé des ordinateurs pour informatiser les archives de la prison, mais personne ici ne sait les utiliser. On rigole lui et moi du comique de la situation et puis je lui dis que « cela pourrait m’intéresser ». Une idée vient de germer dans mon esprit, mais je me garde bien de lui en faire part. Je vais attendre d’en savoir plus.

Je parviens parfois à échapper à ma condition en me remémorant certains moments heureux de mon existence. Je nous revois, Nathalie, Justin, Cécile, Isaure et moi à Acatamès, au soleil, jouant dans le sable. C’était durant l’été 1993. Après quoi, j’allais m’allonger à l’ombre dans un hamac, j’écou- tais le bruit du vent au-dessus de ma tête, celui des rouleaux qui venaient se fracasser sur la plage. La plénitude, c’est ça. Tout était alors doux et tranquille. J’avais le sentiment que rien, jamais, ne viendrait bouleverser l’ordre des choses, que ma vie m’appartenait pleinement, que j’en étais le maître et qu’il n’y avait aucune raison au monde pour que quelque événement vînt modifier la trajectoire qui était la mienne. Je regardais courir les enfants, je les entendais pousser des cris – pourquoi les enfants crient-ils dès qu’ils se trouvent à proximité de l’eau ? Voilà qui reste un grand mystère. Ils étaient beaux, leur peau était cuivrée, ils respiraient la joie et la santé. Mes affaires allaient bien, l’argent coulait à flots. C’était il y a cent ans... J’achète ma relative tranquillité à quelques matons. L’un d’entre eux vient encaisser sa dîme, je le paie, pas même un « merci ». Il n’en faut pas plus pour que je sente un désir de violence m’envahir. C’est le moment où Pacheco pointe le bout de son nez. Toujours souriant, tou- jours élégant mais un peu bourré aujourd’hui. Il interpelle le maton. « Hé, toi ! Faut pas emmerder mon ami. Compris ? »

Le maton ne moufte pas. Il se méfie des Colombiens ; voilà qui est plutôt avisé. On m’a raconté que plusieurs de ses collègues s’étaient fait étriper en ville sur ordre de déte- nus qu’ils avaient maltraités. Alors, il se montre prudent. Un malheur est si vite arrivé. Les Colombiens et leurs sicarios, ces assassins qui ne reculent devant rien et vous déciment une famille entière pour quelques dizaines de dollars.

Pacheco veut m’entraîner dans sa beuverie. Son épouse et ses enfants sont partis, alors il se sent seul, en proie au blues. C’est curieux de voir un type comme lui abandonner sa carapace. C’est rare, surtout. Je ne cède pas. Je n’ai pas la moindre envie de boire. Alors, il me fait un caprice comme un gamin de dix ans. Aussi barjot et imprévisible que ses compatriotes, celui-là. De toute façon, Équatoriens ou Colombiens, ils me sortent tous par les yeux. Je n’ai de commun avec eux que la misère que nous partageons. J’ai envie d’être seul. C’est pourtant pas compliqué à comprendre.

Les nuits sur un banc – blanches, toutes, sans exception –, les pillos, l’odeur du bazuco, les moustiques assoiffés de sang... Mon énergie m’abandonne un peu plus chaque jour, mon moral est au plus bas. J’espère que Nathalie trouvera enfin la force de se bouger – l’envie ? – et que la procédure va enfin s’enclencher. Ne plus la voir depuis des semaines est un supplice quelle que soit la dégradation de notre relation ; pas plus l’un que l’autre, d’ailleurs, ne tenons à aborder la question. Nous sommes entrés dans l’apparence, les faux-semblants. Les non-dits. Cela arrive à nombre de couples, même « à l’extérieur », me direz-vous. Oui. Mais ici, lorsque l’on ressasse, tout prend une ampleur démesurée. J’ai lu quelque part, dans la Constitution ou le Code de procédure pénale, que tout détenu devait avoir un téléphone à sa disposition pour échanger avec l’extérieur. Cet article a dû échapper à la sagacité de notre directeur. Quand à la télé, j’assiste à l’intervention de tel ou tel homme politique. Quand j’écoute les discours lénifiants qui sont déversés, j’éprouve des envies de meurtre. Fernando Cabrera me jette parfois des regards inquiets quand il me voit basculer dans cet état. Il m’invite à me calmer. Mais je n’y peux rien – c’est plus fort que moi. J’ai envie de tuer, voilà tout...

J’espère que Nathalie viendra demain me rendre visite. Sera-t-elle porteuse de bonnes nouvelles ? J’en doute. Chaque jour, j’accomplis un travail sur moi-même pour rester calme. Cela m’épuise, nerveusement et physiquement. Mon corps a changé. Je suis décharné, mes côtes sont apparentes, mes muscles ont fondu et ma peau est flasque. Elle plisse sur mon ventre. Le visage que je vois dans la glace ne cesse lui aussi de se transformer... Si mes traits se sont creusés, ils se sont aussi durcis. C’est simple : je me fais peur. Et pourtant, je dois cohabiter avec ce type que je suis devenu et que j’aime de moins en moins. Il ne me ressemble pas. Je ne reconnais pas l’expression de son regard : elle est devenue mauvaise. Quelque chose en moi s’est brisé. Est-ce irréversible ? Que va penser Nathalie quand elle me verra dans cet état ? J’ai tout du psychopathe. L’empreinte de la prison restera-t-elle à tout jamais posée sur moi comme un masque ? Il est de plus en plus effrayant. Je prends conscience que je suis en train de devenir fou. Il m’est de plus en plus difficile de me raisonner, et cela va forcément finir par m’attirer des ennuis. Un jour ou l’autre, je vais finir par me faire tuer. Mais que vaut la vie dans de pareilles conditions ? En finir, n’est-ce pas la bonne option quand chaque instant est une torture ?

Plutôt mourir que vivre à genoux.

Dans l'enfer d'une prison équatorienne de Daniel David Tibi est disponible aux éditions Mareuil.

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