Culture

Les jeunes joueurs du Red Star racontent leur 9-3

De jeunes footballeurs et footballeuses collaborent avec « Ban », une exposition de photos présentée à Saint-Denis. En s’inspirant des images, ils racontent des histoires et s’agacent avec brio de l’étiquette « jeune de banlieue ».

par Laetitia Drevet
23 Octobre 2019, 7:46am

Nathan, jeune joueur du Red Star, a choisi de travailler sur une photo d'Aurélien Gillier, qui immortalise des courses hippiques dans le quartier nord de Ouagadougou. Photos Red Star sauf mention

« Ce nombre, neuf-trois, que je porte avec fierté. » Debout face à ses camarades, Lina, 14 ans, a sous les yeux un carnet marqué de l’étoile rouge du Red Star. D’une voix haute et assurée, elle lit le texte qu’elle a écrit la semaine passée. Posée à côté d’elle, la photo signée Marvin Bonheur dont elle s’est inspirée : un jeune homme vu de dos qui porte un t-shirt jaune floqué « 93 ». Elle poursuit : « Notre banlieue remplie de jeunes talents sur lesquels les lumières des projecteurs ne vont pas. » Dans la salle de réunion au rez-de-chaussée du stade Bauer, terrain de jeu des équipes du Red Star, pas un mot ne fuse pour interrompre la lecture. Pendant un mois, une quinzaine de jeunes joueurs licenciés au club audonien s’y sont réunis les mercredis et samedis après-midi pour apprendre les bases du commissariat d’exposition. Ils ont contribué à mettre sur pieds « Ban », un événement qui réunit en ce moment 12 photographes à l’Orfèvrerie, à Saint-Denis.

« Ban comme "être au ban", "être à part" », précise Marie Benaych, commissaire et co-organisatrice de l’exposition. Pour ces jeunes de 14 à 16 ans, quasiment tous originaires de Seine-Saint-Denis, le thème est familier. « Ban comme banlieue, ça m’a tout de suite inspiré », affirme Abdoulaye, 15 ans, assis droit comme un i sur un bras de canapé. En plus de l'agence des tirages à l'Orfèvrerie, ces jeunes ont pensé et rédigé les textes qui ponctuent la visite. Des écrits sincères, sans ornement, imprégnés de leur vie quotidienne et parsemés de « neuf-trois », d’histoires de potes, et du ras-le-bol de l’étiquette « jeune de banlieue » qui leur colle à la peau. « Le cliché ici, c’est la violence. Dans la tête des gens c’est souvent "t’habites dans le neuf-trois, t’es un voyou" », souffle Lina. Assis autour d’une large table de travail, les autres approuvent entre deux gorgées de Coca.

Même son de cloche du côté des photographes. « J’en ai marre de lire dans la presse des histoires violentes où l’on accentue des incidents mineurs juste pour faire le buzz, pointe Henrike Stahl, l’une des photographes et organisatrice de l’exposition. J’ai voulu avoir un regard doux sur la banlieue, des belles couleurs et pas de trash. » Si toutes les séries n’immortalisent pas de périphéries urbaines, plusieurs y sont consacrées, comme celles d’Adrien Vautier, qui capture les environs de Dublin, et de Marvin Bonheur, photographe originaire de Seine-Saint-Denis. Il a fait du 93 son thème d’inspiration. Pour lui, l’exposition gagne en crédibilité grâce au commissariat assuré par « des jeunes qui sont les premiers concernés ». « Leur travail est percutant. On voit des gars avec des profils de durs qui écrivent des choses très douces », résume-t-il.

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Les jeunes du Lab à l'Orfèvrerie pour élaborer la scénographie de l'exposition du Red Star avec Henrike Stahl.

D’autant que plusieurs commissaires en herbe se sont découvert un tout nouveau goût pour l’écriture. « Pour une fois qu’on nous demande d’écrire sur des choses qu’on connaît… Quand on a vécu c’est plus facile d’écrire », assure Nadir, 15 ans. Pour ses textes, il s’est inspiré de ce qu’il voit dans son quartier et du rap qu’il écoute, surtout Lacrim et Fianso. Shane, la jeune auteure qui a encadré les ateliers, leur a donné peu de consignes. Ni forme, ni longueur imposées. « Au lycée, on n'a pas beaucoup de temps, et puis il y a la notation. Ici on est libres », compare Nadir. Beaucoup ont écrit en prose, mais quelques-uns se sont essayés aux vers, comme Abdulaye, inspiré par le portrait d'une femme par Henrike Stahl : « La femme pleure / Le mariage force / La tristesse envahit / Les chaînes lient / Le travail blesse / Parce que je n’ai jamais vu la neige / Le viol enchaine / Le village me manque ».

La collaboration Ban/Red Star est née l’été dernier, aux Rencontres de la photographie d’Arles. Pendant plusieurs mois, un groupe de jeunes du Red Star avait travaillé en étroite collaboration avec le photographe Mohammed Bourouissa. Au cours de plusieurs ateliers organisés avec l'artiste, ils avaient composé un « triptyque culturel » mêlant foot, art et environnement. Ils avaient ensuite rejoint l'artiste à Arles pour une performance en publique, et avaient profité du voyage pour visiter l'exposition d'Henrike Stahl. « J’étais assez époustouflée. Vous êtes là, avec une idée bien nette de pourquoi vous avez fait assemblé vos photos de telle façon, et une bande de gamins débarque avec une idée toute autre mais tout aussi plausible », souligne la photographe allemande. L’idée d’une collaboration avec le Red Star Lab est lancée. Cette branche du club permet aux jeunes licenciés d’avoir accès, en plus des entrainements sportifs, à des ateliers culturels. « C’est le mantra du Red Star depuis sa fondation : travailler le corps et éveiller l’esprit », sourit Christelle Quillévéré, responsable du Lab.

Un moyen aussi de se débarrasser de l’idée qu’il faudrait acquérir un tas de connaissances académiques, utiliser un langage particulier ou prendre un visage pincé pour pouvoir discuter d’art. « Ici on met les mots qu’on veut sur les images, des mots à nous », raconte Lina. Certains textes sont écrits en forme de courtes histoires ancrées dans le paysage des photos, avec une trame et quelques personnages. La série d’Aurélien Gillier, images saisissantes de courses hippiques dans les quartiers nord d’Ouagadougou, a inspiré quelques contes. Jérémy imagine : « C’est une bande de six potes qui habitent au Burkina Faso. Leur jeunesse n’a pas toujours été facile (…) Un soir, un des six arrive en courant et dit : "J’ai trouvé des chevaux !" Il y en a six, comme dans leur rêve (…) » Et même si on cause beaucoup photo, le foot reste omniprésent dans la petite salle de travail. « Ban » comme banlieue, mais aussi « ban » comme banc de touche. « Au sens propre comme au figuré, c’est une idée qui revient beaucoup », précise Romain Bitton, le troisième larron de l’équipe d’organisation. Comme dans l’un des textes de Franck, 14 ans. Exclusion, solitude, faux semblants… celui-là n’est pas inspiré d’une photo mais de l’idée qu’il se fait du mot « ban ». «J’ai toujours voulu être le centre du monde. Je l’étais que quand je n’étais pas moi-même (…) J’ai pratiquement toujours été mis sur le banc de touche. (…) À force de faire semblant, est-ce que c’était vraiment moi ? »

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Shane, encadrante de l'atelier, avec, de gauche à droite, Yazid, Ilias, Hassan, Jérémy et Alexandre qui découvrent le texte d'un de leurs camarades.

Pour les aider, plusieurs professionnels ont passé une tête au stade Bauer : les rappeurs ASF et Elyo, du Panama Bende, des galeristes et plusieurs photographes exposés. Ce jour-là, Jérémy Planchon et Fanny Kroener sont venus présenter leur métier de marchands d’art et leur dernier projet en date : des t-shirts à l’effigie d’œuvres de Mohamed Bourouissa. Ils ont pour vocation de rendre l'art accessible au plus grand nombre. « 69 euros pour un t-shirt, rigole Abdulaye, qui manque d’en faire tomber son cookie. Je peux avoir quasi le même à 5 euros chez Primark ! » S’ensuit une discussion animée sur les affres du marché de l’art, les propriétés d’une série limitée, et un rapide résumé de la loi de l’offre et de la demande. « Il ne s’agit pas de faire cours, mais d’engager des discussions et de faire réfléchir », souligne Marie Benaych.

À chaque atelier, les textes sont relus, retravaillés, peaufinés. Puis chacun lit son œuvre à haute voix. « Pendant le premier atelier, ils n’osaient pas », se souvient Shane. Et puis les langues se sont déliées. « Finalement c’est un peu comme quand on joue au foot, avec moins de gens qui nous regarde », avance Nadir. Il déclame un texte inspiré par une photo d’Henrike Stahl, celle d’un jeune homme vêtu d’un t-shirt siglé « Algeria » : « Ô mon Algérie ! Combien de fêtes on a fait pour toi. D’après eux on fait chier la France et le monde, je dirais juste qu’on la fait vivre un peu. Ma fierté les dérange et ils aimeraient que je rentre chez moi. » Acquiescement général et félicitations du public. À voir et à lire jusqu’au 10 novembre à l’Orfèvrerie.

Quelques photos présentées à l'exposition :

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Photo Marvin Bonheur.
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Photo Henrke Stahl.
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Photo Aurélien Gillier.

« Ban », jusqu’au 10 novembre à l’Orfèvrerie, 112 Rue Ambroise Croizat, 93 200 Saint-Denis.
Photographes : Henrike Stahl, Anton Renborg, Valerie Kaczynski, Leo d’Oriano, Jerome Taub,Adrien Vautier, Louisa Ben, Marvin Bonheur, Tabatini et Alcaide, Aurelien Gillier, Antoine
Massari, Lucien Courtine.

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