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Une vie sexuelle épanouie avec le cancer, c’est possible ?

« Quand il a aperçu la cicatrice sur mon torse, il a débandé tout de suite et ça a tout cassé. »

par Tatjana Almuli; photos Tatjana Almuli
27 Novembre 2019, 8:34am

Toutes les photos : Tatjana Almuli

Si quelqu’un a le cancer, les docteurs veulent surtout qu’il survive. Tout le reste est hors sujet, y compris le sexe. Mais pour la plupart des jeunes qui ont le cancer, ça a beau être compliqué, c’est toujours important. Voilà les grandes questions qui en ressortent : la chimiothérapie a-t-elle une influence sur la libido ? Faut-il mettre une photo de profil avec le crâne rasé sur les sites de rencontres ? Doit-on parler des cicatrices à un premier rendez-vous ? Comment faire pour accepter son corps quand des changements interviennent, si cela arrive ? J’ai posé la question à quatre personnes qui ont vécu cette situation.

Iris, 30 ans : « J’ai mis une photo de profil le crâne rasé sur Tinder. Pourquoi faire semblant ? »

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Je suis tombée malade en 2016. J’ai eu un lymphome qui a été traité avec une chimiothérapie. Plus tard, j’ai aussi eu un cancer de la thyroïde et je me suis fait opérer. Quand j’étais malade, je vivais comme une somnambule : j’allais juste d’un rendez-vous à un autre à l’hôpital. Après la chimio, j’ai voulu reprendre ma vie. J’ai pensé que je pouvais retourner au travail comme si de rien n’était et recommencer à voir des hommes. Et pourquoi ce serait si difficile d'ailleurs ?

J’ai réinstallé Tinder le dernier jour de ma chimiothérapie et je suis allée à mon premier rendez-vous dix jours plus tard. J’ai mis une photo de profil avec le crâne rasé. Pourquoi faire semblant d’avoir des cheveux puisque je n’en avais pas ? Trois mois plus tard, j’ai eu mon premier cas de conscience. Je voyais un garçon que j’aimais beaucoup et je voulais coucher avec lui. Mais j’ai eu un mauvais pressentiment et je me suis demandée si je devais vraiment le faire, ou s’il n’était pas trop tôt. Je l’ai fait, mais physiquement c’était très douloureux. C’était comme si j’avais soudainement développé un vaginisme. J’ai consulté des médecins mais ils ne pouvaient rien faire pour moi et m’assuraient que ce n’était pas un effet secondaire de la chimio. Je me suis dit qu’inconsciemment, je n’étais peut-être pas prête et que je devais y aller plus doucement.

C’est quelque chose que je ressentais aussi dans d’autres domaines de ma vie : je ne me sentais pas encore capable de vivre ma vie à plein régime. Mon énergie était instable et je sentais que je devais prendre soin de moi et m’imposer des limites plus fortes. J’ai récemment parlé à un docteur qui m’a dit que la chimiothérapie pouvait effectivement avoir un effet asséchant sur le vagin, ce qui peut faire mal pendant l’amour. Mais je n’en pense pas moins que l'intimité et le sexe sont des manières de se reconnecter avec soi-même, que ce soit pendant ou après la maladie.

Kes, 37 ans : « Tant de docteurs m’avaient touché que mon sexe ne m’excitait plus pendant un moment »

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Il y a trois ans, on m’a diagnostiqué un cancer des testicules qui s’était étendu jusqu’à mes glandes lymphatiques. J’ai eu deux différents types de chimiothérapie et deux opérations. On m’a d’abord retiré un testicule, puis les ganglions lymphatiques.

Après la première chimio, j’étais plutôt optimiste. Je voulais retrouver ma vie normale aussi vite que possible. J’ai beaucoup fait la fête et je suis sorti avec plusieurs gars. Il y a eu un temps d’adaptation parce que je pouvais atteindre l’orgasme mais pas éjaculer. J’ai dû m’habituer à un nouveau type de relations sexuelles, tout comme les hommes avec qui j’ai couchés. Heureusement, ça n’a posé problème qu’à un de mes flirts.

Mais après la deuxième chimio, ça a été plus difficile. Je broyais du noir, j’étais anxieux et je ne savais pas où me mettre. J’ai n’ai couché avec personne pendant neuf mois et je n’en avais pas envie du tout. Ma libido était au plus bas. J’ai eu de la chance de trouver un docteur qui m’a dit que mon niveau de testostérone était bas, sans doute à cause de la chimio. Ça s’est rapidement amélioré quand j’ai mis du gel à la testostérone. Ma dépression et mon anxiété se sont globalement estompées et j’ai commencé à retrouver du désir sexuel.

Mais ça n'a pas tout arrangé. Tant de docteurs m’avaient touché que mon sexe ne m’excitait plus pendant un moment. La maladie et tout ce qui va avec a eu une grande influence sur ma vie, j’ai été soudainement confronté à ma propre mortalité et j’ai perdu confiance en mon corps.

Inge, 32 ans : « C’est plus difficile avec des nouveaux mecs »

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Médicalement, je suis en plein dedans. J’ai découvert au printemps dernier que j’avais un cancer du sein. Je me suis déjà fait opérer une fois et je suis actuellement en traitement hormonal. Avant et après mon opération, j’ai choisi de ne pas fréquenter d'hommes. On m’a fait un traitement aux rayons X qui m’ont fait des marques sur la poitrine. C’était pas très sexy et je n’avais pas envie que ma maladie soit le sujet principal de conversation lors d'une rendez-vous.

Bien que je sois toujours sous traitement, je me sens bien. Le sexe me manquait trop pour que je fasse une croix dessus, donc j’ai recommencé à voir des hommes il y a quelques semaines. J’ai un partenaire régulier qui est au courant de ma maladie depuis le début. Je n’ai pas vraiment remarqué de différence avec lui, sauf qu’il fait un peu plus attention quand il me touche la poitrine. On peut parler de ma maladie, mais on peut très bien ne pas aborder le sujet non plus, on s’amuse et c’est tout.

C’est plus difficile avec des nouveaux mecs. Récemment, j’ai couché avec quelqu’un sans lui en parler avant. Quand il a vu ma cicatrice sur la poitrine, il a débandé tout de suite et ça a tout cassé. Ça s’est assez bien fini, il m’a fait un petit massage et j’ai fini par lui parler de tout le processus. Mais en fin de compte, ce n’est pas vraiment ce que je cherchais. Je veux pouvoir m’éclater au lit sans penser à tous mes soucis.

Marvin, 32 ans : « À force de m’écouter, j’ai finalement retrouvé ma libido »

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Quand j’avais 27 ans, on m’a diagnostiqué un cancer des testicules. Je me suis fait opérer très rapidement et au début, je n’avais pas d’autre traitement. C’est venu plus tard, quand ils ont trouvé des métastases. Après l’opération, je vivais dans ma bulle, je n’avais pas beaucoup d’énergie et je ne me sentais pas proche de mon entourage. Mon médecin généraliste m’a recommandé une association pour les gens qui ont lutté contre le cancer. J’ai donc fréquenté un groupe de soutien et j’ai parlé à des gens de mon âge des choses que nous affrontons tous.

Ce n’était pas juste la peur que le cancer revienne. La sexualité était un sujet important pour moi. Je me sentais défiguré après l’opération et je pensais beaucoup à l’idéal masculin auquel je ne correspondais plus avec un seul testicule. Avant de tomber malade, j’étais très présent dans le milieu gay, je faisais beaucoup la fête et j’avais beaucoup de partenaires sexuels. Je m’éclatais vraiment. J’ai essayé de me forcer à retourner là-dedans mais ça ne marchait plus. Je ne me sentais pas bien dans ma peau, je devais redécouvrir et accepter mon corps de A à Z. Ma libido était beaucoup plus basse et je luttais contre cela. C’était comme si je m’étais transformé en une personne différente avec des besoins différents.

En m’écoutant vraiment et en y allant doucement dans ma vie amoureuse et sexuelle, j’ai retrouvé ma libido et j’ai commencé à vouloir sortir à nouveau. Maintenant, j’ai un partenaire avec qui je suis depuis un an. Avant, le sexe ne voulait rien dire pour moi et je me concentrais juste sur le physique. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus important d’avoir une connexion forte avec la personne avec qui je couche.

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