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Comment expliquer la mystérieuse disparition des chaînes YouTube nord-coréennes

Les experts qui étudient la Corée du Nord se plaignent de la décision de Google d'avoir fermé deux chaînes qui diffusaient la propagande nord-coréenne.

par David Gilbert
18 Septembre 2017, 4:00pm

Les experts qui étudient la Corée du Nord se plaignent de la décision de Google d'avoir fermé deux chaînes YouTube qui diffusaient la propagande nord-coréenne. Mais une source chez Google indique que le géant américain de la tech aurait apparemment été contraint de procéder à ces fermetures en raison des sanctions américaines.

Uriminzokkiri, la première chaîne à disparaître le 8 septembre dernier, était apparemment gérée depuis la Chine et dirigée par l'État nord-coréen. Un court message posté sur YouTube précise désormais que la chaîne a été « fermée suite à une plainte ». La deuxième chaîne, Tonpomail, était contrôlée par des Coréens vivant au Japon et a été fermée le 12 septembre pour « violations des règles d'utilisation de YouTube ».

Publiquement, Google fait référence à des violations de ses règles et modalités d'utilisation. Mais, en privé, des sources chez Google et YouTube ont indiqué à VICE News que ces fermetures ont surtout été motivées en raison des sanctions imposées par le gouvernement américain.

Des analystes du gouvernement américain disent que ces chaînes permettaient d'en apprendre beaucoup sur le monde caché de la Corée du Nord, notamment sur leur programme de développement de missiles nucléaires. Certains chercheurs estiment que ces fermetures pourraient mettre en danger la sécurité nationale.

« Cette décision complique la tâche des chercheurs qui s'appuient sur des sources ouvertes pour établir ce qui se passe en Corée du Nord, notamment au niveau politique, militaire, économique et humanitaire, » dit Curtis Melvin, qui gère le blog North Korea Economy Watch et travaille à l'institut américano-coréen de l'université John Hopkins.

Pendant plus de dix ans, la politique américaine sur la Corée du Nord a consisté en la combinaison de sanctions unilatérales et d'autres décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies. Elles visent à punir et isoler Pyongyang pour ses tests nucléaires à répétition. La dernière vague de sanctions, imposées suite aux trois tests nucléaires réalisés en septembre, limite encore les importations de pétrole et de gaz, et interdit à tous les pays de renouveler les permis de travail délivrés aux ressortissants nord-coréens.

Difficile de savoir en quoi les sanctions ont contraint Google à fermer les deux chaînes, mais cela ne serait pas lié aux restrictions en matière d'échanges commerciaux avec la Corée du Nord. De nombreux experts pensaient que les chaînes avaient été fermées parce que le gouvernement nord-coréen gagnait de l'argent grâce aux revenus des publicités – mais aucune des deux chaînes ne diffusait de publicités avant les vidéos.

Officiellement, Google ne fait pas le ménage. « Nous devons respecter la loi, » a expliqué à VICE News un porte-parole de Google. « Nous supprimons les comptes qui violent à de multiples reprises nos modalités d'utilisation et quand la loi nous oblige à le faire. »

Le Département du Trésor américain, qui s'occupe de l'application des sanctions, a refusé de commenter l'affaire, mais a précisé qu'il ne contrôle généralement pas les matériaux informationnels.

« Nous sommes encore en train de nous demander ce qui se passe, jusqu'à ce que YouTube nous donne une explication qui n'est pas totalement foireuse. Il semblerait qu'ils soient juste stupides, et le lien avec les sanctions demeure très vague, » dit Joshua Stanton, un avocat à Washington, D.C., qui a mis au point la législation menant à l'adoption du North Korea Sanctions and Policy Enhancement Act en 2016. « Sauf si ces vidéos posent une menace ou permettent de gagner de l'argent pour financer la censure en Corée du Nord, je doute que le gouvernement veuille que YouTube efface ces vidéos. YouTube pourrait sans doute obtenir une autorisation auprès du Département du Trésor s'ils en avaient fait la demande. »

Stanton s'étonne d'autant plus de ces suspensions de comptes, puisque l'Associated Presse a passé un accord avec l'agence de presse nord-coréenne KCNA (qui est en réalité l'organe de propagande de l'État ermite) pour diffuser des images officielles. Pourtant, KCNA a été sanctionnée par le Département du Trésor au début du mois.

Des sources chez YouTube et Google ont indiqué à VICE News que les chaînes ont été fermées parce qu'une plainte a été déposée. Une simple plainte peut déclencher une enquête chez YouTube, et dans ces deux affaires, la décision a été de fermer les chaînes.

La source chez YouTube explique que, lorsqu'on pense qu'une chaîne est « directement ou indirectement » gérée par la Corée du Nord, elle doit être fermée. Même si les contenus ne sont pas monétisés, cela peut malgré tout représenter une violation des lois américaines.

La raison de cette décision, d'après une source chez Google, est « purement légale » et motivée par les sanctions américaines – mais impossible de savoir quelles sanctions particulières répondent ces fermetures de chaînes.

Une autre source chez Google indique que l'entreprise avait « les mains liées » et n'avait pas d'autre option que de fermer les chaînes. Google sait à quel point ces chaînes aident les chercheurs, mais aucune réouverture n'est prévue – sauf si des motifs légaux sont avancés.

La fermeture des chaînes a déclenché une vague de mécontentements chez les experts, qui ont vu une source vitale d'information disparaître du jour au lendemain.

Joshua Pollack, chercheur associé au Middlebury Institute of International Studies, estime que les fermetures portent un grave coup aux recherches, qui ont permis par le passé de suivre le développement de l'industrie de l'armement en Corée du Nord, de prouver que certains ne respectaient pas les sanctions, ou encore identifier la localisation de l'usine qui fabrique les lance-missiles.

Les chaînes diffusaient notamment des sujets de la Télévision centrale coréenne, permettant de suivre les activités des leaders nord-coréens et de repérer des marchandises importées malgré les sanctions.

Le gouvernement américain travaille aussi avec les chercheurs comme Pollack pour mieux comprendre ce qui se passe en Corée du Nord. Leur travail influence donc des décisions relatives à la sécurité du pays. « Une bonne partie de notre travail est soutenue par le gouvernement, donc il y a évidemment de nombreuses agences gouvernementales qui profitent de ce travail, » indique Pollack.

Dans une lettre ouverte à Google, Melvin a exprimé son mécontentement. « Sept années de données sur la fin du règne de Kim Jong-Il et l'avènement de Kim Jong-un se sont évaporées. Remettez s'il vous plaît ces données à notre disposition le plus rapidement possible. »

« La leçon à retenir de tout ça, » dit Melvin, « est de copier les données que vous trouvez sur la Corée du Nord, et n'en parlez pas pour éviter que cela ne tombe sous le coup d'une juridiction américaine et ne soit détruit. »