Hitler adorait les loups-garous, les vampires et l'astrologie – tout ça pour mieux lobotomiser les Allemands

FYI.

This story is over 5 years old.

Hitler adorait les loups-garous, les vampires et l'astrologie – tout ça pour mieux lobotomiser les Allemands

Un livre récemment paru analyse les relations surprenantes entre l'occultisme et les nazis.

Dans Hitler's Monsters, le professeur d'histoire Eric Kurlander analyse la façon dont Adolf Hitler a utilisé la passion des Allemands pour l'occultisme et le paganisme en sa faveur. Le livre dépasse la simple enfilade d'anecdotes au sujet de partisans du Troisième Reich amoureux des horoscopes pour évoquer plus largement la tendance de tout un peuple à douter de la science « traditionnelle » pour mieux embrasser des sciences dites « marginales », permettant aux dirigeants de donner un ancrage rationnel à des croyances délirantes, à l'image de la supériorité raciale des Aryens. Adoptée dans les années 1930 pour s'éloigner de l'accusation de pseudoscience, l'acception « science marginale » englobe des champs très divers, de la parapsychologie à l'astrologie, et s'ancre parfaitement dans la remise en cause de nombreuses théories scientifiques par Adolf Hitler et son gouvernement.

Publicité

Hitler's Monsters, qui sortira le 18 juillet prochain chez Yale University Press, est avant tout le récit d'un courant conservateur épris de romantisme, celui du mouvement völkisch, qui finira par succomber aux sirènes du nazisme et des groupes paramilitaires friands de théories absurdes, mystiques, à l'image de la « théorie de la glace éternelle » d'Hans Hörbiger, qui est parti du principe que la glace était à la racine de l'ensemble de la science naturelle et de l'histoire humaine. Kurlander évoque également la volonté de Reinhard Heinrich d'exclure du Parti nazi des partisans de l'occultisme – tentative avortée, étant donné que leurs croyances étaient largement partagées par les partisans du nazisme.

Loin de l'image véhiculée par la pop culture de sorciers nazis exubérants comme dans Indiana Jones ou Wolfenstein, le mysticisme nazi avait quelque chose de bien plus insidieux. On pourrait parler d'une idéologie immunisée contre tout contradicteur, et capable de modeler les convictions d'un peuple autour des notions de mythe et de destinée commune. J'ai eu l'occasion d'interviewer Eric Kurlander afin d'en apprendre plus sur son livre, qui en dit long sur la façon dont une nation en crise peut se tourner vers la mythologie pour échapper à une réalité qui se délite sous ses yeux – et ce, quelles qu'en soient les conséquences.

VICE : Bonjour Eric. Pouvez-vous me dire si Hitler croyait en l'existence de loups-garous et de vampires ?
Eric Kurlander : De nombreux indices confirment que de nombreux Allemands – et parmi eux de nombreux dignitaires nazis – croyaient en l'existence d'êtres et de forces surnaturels. Je ne dis pas que l'ensemble du parti nazi y croyait, mais l'influence de ces croyances était réelle. Imagine-t-on Churchill ou Roosevelt nommer l'une de leurs unités la Werwolf [loup-garou en allemand, ndlr] ?

Publicité

À nos yeux, les monstres sont générés par des œuvres culturelles. Les gens qui se baladent avec un maquillage de style gothique ne pensent pas que les vampires représentent les races dégénérées que sont les Slaves et les Juifs, qui auraient envahi l'Allemagne pour la parasiter. Aux yeux des nazis, il y avait des monstres « bienfaisants » – les loups-garous ou d'autres monstres folkloriques protégeant la nation en péril – et des « malfaisants » – comme les vampires.

Pourquoi ces croyances ont-elles spécifiquement touché l'Allemagne ?
En France et en Grande-Bretagne, la mode était à la spiritualité post-traditionnel, transcendante – une spiritualité bien plus privée, et apolitique en fait. On peut prendre l'exemple de la philosophie de Rudolf Steiner, occultiste de renom, qui a essaimé jusqu'aux États-Unis, mais qui a perdu une large partie de sa dimension politique et raciale.

Quelle est la place de la théorie de la glace éternelle dans tout cela ?
Ce qui est fascinant dans l'étude de l'imaginaire des populations d'Europe centrale, c'est de constater que bien souvent, des mythes mondiaux comme l'Atlantide ou le Saint-Graal revêtent une dimension raciale et hiérarchique – à l'image de ce que peut représenter le peuple des Hyperboréens aux yeux des nazis, défenseurs de la pureté raciale aryenne. Des mythes nordiques ont fait leur chemin jusqu'à être englobés dans cette théorie dite de la « glace éternelle » – une théorie qu'Hitler et Himmler souhaitaient adopter en tant que cosmologie officielle. Certains spécialistes avancent même que le Führer n'aurait pas fourni assez d'équipements aux soldats sur le front de l'Est car il était persuadé que les peuples nordiques résistaient bien mieux au froid.

Publicité

Photo via Yale University Press

Vous évoquez régulièrement le mouvement völkisch et les mythes allemands classiques – ceux évoqués par les frères Grimm – qui ont souvent à voir avec l'idée de forêts remplies de magiciens et de forces du mal.
Je n'ai jamais dit qu'il y avait une filiation claire entre le mouvement völkisch et le nazisme, mais les deux s'entremêlent sur certaines thématiques. La question à poser est la suivante : « Comment le mouvement völkisch a-t-il été récupéré par certains penseurs du surnaturel ? » Répondre à cette question, c'est s'intéresser aux liens entre mythes et intérêt pour les origines ethno-historiques et le principe de « race ». Des forces surnaturelles peuvent servir à rationaliser une pensée raciste – ça a été le cas sous le régime nazi, avec un mélange détonnant entre racisme, pensée impérialiste, science marginale et ésotérisme.

Peut-on donc parler d'une simple récupération par les nazis ?
Oui, clairement. De nombreux domaines passionnaient les Allemands et les Autrichiens avant d'être récupérés par les nazis, à l'image de la parapsychologie, de l'astrologie. Dans un monde où le « matérialisme » juif et le rationalisme étaient vilipendés, la croyance en un Reich millénaire avait tout pour se répandre. Des scientifiques de renom avaient beau dire que ces théories ne rimaient à rien, un type comme Himmler se contentait de répondre : « Allons, ne soyez pas aussi intolérants envers les idées alternatives. »

Devrait-on donc évoquer l'astrologie de manière un peu moins « naïve » et innocente ?
C'est une bonne question. L'étude de l'astrologie sous le nazisme dépasse le cas de Rudolf Hess, homme de main d'Hitler parti en Écosse pour négocier la paix avec le Royaume-Uni parce que son astrologue lui avait dit. Heinrich Himmler a souvent suivi les conseils d'un astrologue nommé William Wulf, un artiste raté devenu astrologue par simple avarice. Même Goebbels, l'un des types les plus rationnels du parti nazi, savait pertinemment que l'astrologie pouvait servir dans une logique politique et propagandiste.

Quelles leçons tirez-vous de la transformation de la mythologie en outil de propagande par les nazis ?
Cela montre qu'en temps de crise, le surnaturel et la foi – sous couvert de « scientificité » – représentent des solutions simples à des problèmes complexes, et ont tendance à favoriser les réponses politiques les plus terribles. Je ne dis pas qu'une telle approche est uniquement du fait de la droite la plus dure – le fascisme est, dans de nombreux domaines, l'héritier de la gauche. Je rappelle simplement qu'il faut reconnaître la puissance de la foi, du mythe, qui peuvent constituer des réponses adéquates, même si des évidences empiriques prouvent le contraire.

Merci beaucoup, Eric.