Photos: Yann Castanier / Hans Lucas 

À l'ombre des « gilets jaunes », l'ultra droite

Six militants d'extrême droite étaient devant la justice la semaine dernière pour des violences et des dégradations commises lors de l’acte 3 des gilets jaunes, le 1er décembre dernier.

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17 janvier 2019, 11:06am

Photos: Yann Castanier / Hans Lucas 

« Je préfère me rebeller chez moi plutôt que d’être un suceur de bite ». Aloys Vojinovic écoute la présidente du tribunal de la 23e chambre raconter son interpellation. Le jeune homme est un des six inculpés soupçonnés d’appartenir à une mouvance d’ultra droite, qui a répondu le 9 janvier de certaines exactions qui ont eu lieu lors de la manifestation des gilets jaunes du 1er décembre, à Paris.

Au début de l’audience, la juge égrène les noms des six concernés. Louis David, 27 ans. Xavier Maire, 24 ans. Marc de Cacqueray, 20 ans. Charles Ferrand, 23 ans. Vianney Grégoire et Aloys Vojinovic, 22 ans. Parmi eux, seul ce dernier a été gardé en détention à Fresnes après leur comparution immédiate le 10 décembre dernier – lorsqu’ils avaient demandé le renvoi de l’affaire, comme l’a raconté StreetPress – en raison de son casier judiciaire. Les cheveux coupés à ras et le visage poupin, le jeune homme fait le signe de Jul en voyant ses potes.

Il leur est reproché à tous un « délit d’association de malfaiteurs en vue de commettre des dégradations, des violences et des vols aggravés », ainsi qu’une infraction pour « participation à une entente en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Les six prévenus sont soupçonnés d’avoir commis ces exactions dans « un groupe de 70 à 80 militants ultranationalistes », identifiés par les services de renseignements lors de l’acte III des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018. Ils se sont donné rendez-vous au Parc Monceau via une messagerie cryptée et, une fois réunis, sont allés en cortège vers la place de l’Étoile, ont dressé des barricades et ont provoqué des échauffourées sur les avenues Wagram, Hoche, MacMahon et sur la place des Ternes.

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Deux groupes constituaient ce cortège. D’un côté, les Zouaves, « un groupuscule de combat » selon les services de renseignement, implanté à Paris depuis avril 2018. Cette bande de 20 à 30 membres est composée d’ex-cadres du Groupe union défense (GUD), organisation nationaliste-révolutionnaire violente, et d’anciens membres de Génération identitaire, un mouvement politique d’extrême droite également brutal, comme l’a prouvé l’enquête d’Al-Jazeera. Les Zouaves sont d’ailleurs « parfois renforcés par des hooligans de l’ancienne tribune Boulogne du PSG », indique la note blanche des services. Les chefs principaux suspectés sont Marc de Cacqueray et Charles Ferrand.

Le reste du cortège était composé d’une quarantaine de membres du Bastion social, venus de villes de province. Ce mouvement néofasciste a aussi été créé à partir du GUD et s’est fédéré à d’anciennes sections, sauf celle de Paris qui a donné naissance aux Zouaves, pour s’installer dans six villes de France en un an et demi : Lyon, Strasbourg, Chambéry, Aix, Marseille et Clermont. Dans chaque ville, il y a eu des procès de leurs membres à la suite de violences.

Parmi les six prévenus du jour, les quatre Parisiens ont confirmé avoir fait partie du GUD local. Mais aucun n’admet faire partie des Zouaves, même si des autocollants ont été retrouvés chez Aloys et Charles. « Je connais uniquement ce groupe de nom, indique le premier. Ce sont des supporters du PSG qui surfent sur l’esthétique ». Pourtant, là encore, une photo sur Facebook de Ouest Casual – spécialisée dans les faits d’armes des hooligans de toute l’Europe et des fachos –, dénichée par Vice montre que celui-ci est bien considéré comme un Zouave par ses pairs. Il a également traîné du côté de Génération identitaire, comme l’a montré la deuxième partie du documentaire d’Al-Jazeera.

Procès zouaves
Capture d'écran groupe Facebook Ouest Casual.

Des autocollants des Zouaves et un t-shirt du Bastion social ont aussi été retrouvés chez Charles Ferrand, avec la mention « staff » dans le dos. Un vêtement qu’il a récupéré après avoir aidé lors d’un concert. « Je servais des bières », dit-il seulement. Vianney Grégoire, lui, est bien adhérent au Bastion social à Lyon. Tout comme Xavier Maire à Strasbourg. « Je n’ai aucune responsabilité, nuance l’Alsacien. Je suis allé une ou deux fois dans le local et j’ai participé à des maraudes ». La présidente note toutefois que c’est bien lui qui a appelé la police à quatre reprises quand il y avait eu des attaques ou des menaces envers le local du Bastion.

« Chaque famille alsacienne possède Mein Kampf depuis la Seconde Guerre mondiale » – Xavier Maire

Il a également une carte d’adhérent au Front national. À ce moment-là, son avocat Me Frédéric Pichon vitupère : « Les voilà ! Vous les avez vos fachos ! ». Provocateur, ce dernier connaît bien son sujet. Il a été une figure du Printemps français, le mouvement opposé au mariage pour tous. De plus, l’homme était sur la liste Front national en Île-de-France pour les élections européennes et sur celle du Rassemblement Bleu Marine aux municipales à Versailles. Surtout, l’avocat a été le président du GUD.

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Plusieurs fois, le tribunal se sert de photos pour faire admettre les faits aux prévenus. Souvent sans succès. Vianney Grégoire, par exemple, conteste apparaître sur une photo où un projectile est lancé, même si l’auteur des faits possède le même tour de cou « avec une tête de mort » et les mêmes chaussures que lui. « C’est très commun », défend-il.

Une grande partie des dégradations via les tags concerne Louis David. Cet étudiant à la Sorbonne a déjà écopé d’une amende de 400 euros pour le port illégal d’un couteau en 2016. Lors de sa seconde audition, il a reconnu avoir lancé des palets lacrymogènes sur les policiers et réalisé une dizaine de tags comme « ACAB » (« All cops are bastards »), ou « Maïdan 2018 », en référence à la révolution ukrainienne. Il y avait aussi « Sectaire », la signature personnelle du graffeur en herbe.

– « Elle a une signification particulière votre signature, demande la présidente.
– Non.
– Ça veut dire quoi 'sectaire' ?
– C’est un nom, comme dans le milieu du graffiti, il peut y en avoir certains qui s’appellent 'Psychose' ou 'Asile'.
– Oui, mais on y met quand même un sens, non ?
– Pas nécessairement », élude le prévenu. »

Alors que son comparse Marc a fait quelques tags dont « Libre, social, national », slogan bien connu chez les militants d’extrême droite, Louis David a lui inscrit « Meinhof forever » avec sa bombe, du nom d’Ulrike Meinhof, la révolutionnaire allemande d’extrême gauche de la bande à Baader. « J’ai lu il y a quelques mois le recueil de ses lettres, c’était une forme d’hommage », indique-t-il. Une référence qui peut sembler contradictoire vu le passé de l’étudiant. « J’ai milité au sein du GUD pendant quelques années. J’ai arrêté de fréquenter la mouvance d’extrême droite depuis 4 ou 5 mois. Il n’y avait pas forcément de message dans ce que j’ai tagué, c’était personnel », éclaire-t-il. Des brouillons de tags, comme des croix gammées, ont aussi été retrouvés chez lui par les enquêteurs. « Je reconnais que c’est malsain, tente de se justifier l’étudiant. Ce n’est pas spécialement très intéressant. C’étaient des brouillons. J’ai dessiné tout et n’importe quoi ».

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La présidente parle ensuite de la banderole derrière laquelle il a été photographié : « Peuple aux abois, tuons le bourgeois ». Cette bâche était en tête du cortège d’extrême droite. Une petite mob a même pris la pose autour d’elle, avec l’Arc de triomphe en fond. Les photos ont été retrouvées sur le portable et l’ordinateur de Xavier Maire, qui a nié en être l’auteur mais a pourtant reçu le 2 décembre un message : « Envoie les photos d’hier ». Quant à la banderole, elle a été retrouvée chez Louis David.

– « Après la manifestation, des gens sont venus chez moi. Je ne les connaissais pas tous et c’est probablement là que ce sac avec la banderole s’est retrouvé chez moi, se justifie ce dernier.
– À vous entendre, tout ça est un pur hasard », doute la présidente. »

« C’est un militant du GUD avec qui je me suis disputé pour des raisons idéologiques, car je pense que l’extrême droite n’est pas assez radicalisée » – Louis David au sujet d'Aloys Vojinovic

Chez l’étudiant de 27 ans, les enquêteurs retrouvent aussi une liste de dix noms avec la mention « Vient ». Parmi eux se trouvent des noms de personnes présentes lors de l’audience. Un lien avec la manifestation ? « C’est pour une soirée d’anniversaire », se défend Louis David . « Il y a des noms comme Aloys. C’est celui présent aujourd’hui ?, questionne la présidente. Un ange passe. L’ancien militant du GUD finit par répondre : « Il y a d’autres Aloys ». « Ce n’est pas forcément le prénom le plus fréquent qu’on connaisse », rétorque-t-elle avec un sourire. Elle reprend sur un message que le prévenu envoie à 18h21 le samedi à un certain « Marcao ».

– « Qui est-ce, demande ingénument la présidente.
– C’est un ami, qui m’a envoyé un message, répond lentement David.
– Il est à l’audience aujourd’hui ?
– Oui… Il y est.
– Marc de Cacqueray, souffle-t-il rapidement (à sa gauche, assis sur son siège, le concerné fait la moue). »

Les deux hommes se donnent rendez-vous au bar qu’ils appellent « Le 150 », autrement nommé « l’atelier de Vaugirard ». Tous les autres prévenus s’y rendent également. Marc de Cacqueray lui envoie un texto le lundi suivant : « Cimer pour avoir participé au gueta et à la first line. BG. On remet ça bientôt ». Lorsque les magistrats demandent aux deux concernés ce que signifient « first line », ils racontent que c’est en raison des tags de Louis David diffusés sur BFM TV. Rien en revanche sur le « gueta », alors que les Zouaves se sont vantés sur les réseaux d’avoir fait un guet-appens contre des antifascistes ce jour-là. « On vient de déchirer des antifas et on les a fait courir », envoie même par SMS Vianney Grégoire à un de ses contacts.

Les liens entre les différents prévenus intriguent le tribunal. Les magistrats les soupçonnent de tous bien se connaître. Eux nient en bloc, avec quelques ratés. Comme lorsque Louis David dit ne connaître que « Marc et Charles ». La présidente lui rappelle qu’il a admis connaître Aloys Vojinovic lors de son audition. « C’est un militant du GUD avec qui je me suis disputé pour des raisons idéologiques, car je pense que l’extrême droite n’est pas assez radicalisée ». « Ce n’était pas vraiment le bon terme, se rattrape-t-il face aux juges. J’étais en en désaccord avec plusieurs positions, comme la politique sociale ».

Par la suite, Charles Ferrand récuse ses liens avec Louis David. « Non je ne le connais pas. Je pense qu’il me connaît de vue. Il n’y a aucun contact SMS entre moi et M. David. À partir de là, sommes-nous amis ? », demande-t-il rhétoriquement. En plus du Lyonnais Vianney Grégoire, il ne connaît que le Strasbourgeois Xavier Maire, avec qui il a été colocataire durant un an. Ces trois-là se sont retrouvés à Marseille le 24 mars 2018, une date concomitante à l’ouverture du Bastion social local, selon une photo que Vice a pu se procurer.

Face au tribunal, la présidente rappelle que Charles Ferrand a nié connaître l’Alsacien lors de sa première audition.

– « Pourquoi?, demande la juge.
– Dans les auditions, on ne sait pas comment ça va être interprété. Donc j’ai préféré me taire. Mais devant vous, je vous dis toute la vérité, assure-t-il.
– Sauf que vous ne vous êtes pas tu, ça vous avez le droit. Vous avez dit que vous ne le connaissiez pas.
– Oui, mais c’est ce que je veux dire, il vaut mieux nier parfois. Mais devant vous, je dis toute la vérité ».

Le délibéré intervient à 2h45 après douze heures d’audience. Les prévenus sont relaxés pour l’association de malfaiteurs, ils sont en revanche reconnus coupables de la « participation à une entente en vue de commettre des violences ou des dégradations ». La plupart prennent trois mois de prison avec sursis. Marc de Cacqueray écope lui de six mois de sursis, complétés par 105 heures de travail d’intérêt général. Son ami Aloys est condamné à trois mois ferme, sans mandat de dépôt et repart libre après une trentaine de jours à Fresnes. « Je rentre chez moi ? », dit-il en souriant.

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