Le jour où Michael Jordan aurait perdu un million de dollars en jouant au golf
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Le jour où Michael Jordan aurait perdu un million de dollars en jouant au golf

Juste avant les finales NBA de 1993, l'un des potes de golf de Jordan a publié ''Michael et Moi : notre addiction au jeu...Mon appel au secours !'' Un livre à scandale qui présente His Airness comme un accro aux paris en tous genres.
11.9.17

Ce 9 juin 1993, alors que les Chicago Bulls de Jordan se rendent à Phoenix pour le premier match des Finales NBA contre les Suns, NBC propose, comme tous les médias américains à l'époque, un focus sur His Airness. Rien de surprenant jusque là, sauf que, contrairement aux programmes qui sont d'habitude consacrés à Jordan, celui-ci passe en trois minutes d'un montage hagiographique compilant ses moments de triomphe à une vidéo où il apparaît, maussade derrière ses lunettes de soleil, et refuse de s'excuser. Ce deuxième extrait, une interview avec Ahmad Rashad, donnait une image bien moins reluisante du plus grand basketteur de tous les temps.

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Au cours de cet entretien qui se tenait à la mi-temps d'un match qu'il terminera meilleur marqueur, Michael Jordan s'explique à propos d'une visite qu'il aurait fait à Atlantic City la veille du deuxième match de la finale de la conférence Est, visite tardive ou expresse selon que l'on décide de croire le meilleur joueur de basket du monde ou les sources des tabloïds new-yorkais. A cette occasion, Jordan s'exprime de manière neutre qui dissimule mal son bouillonnement intérieur. En effet, Richard Esquinas, alors directeur sportif de San Diego, venait de publier un livre Michael & Moi : Notre Addiction au Jeu…Mon Appel au Secours ! , dont le titre laisse peu de place au doute quant au contenu. Inutile de dire que le bouquin a fait les choux gras de la presse, qui en a publié les meilleurs passages. « Je me suis senti trahi par cet individu », déclare Jordan à propos de Richard Esquinas. « Je ne le considère pas comme un ami, parce qu'on ne fait pas ça à ses amis. »

Photo Jeremy Brevard-USA TODAY Sports.

Au cours des deux années précédentes, les activités de Jordan et de ses amis avaient défrayé la chronique de manière peu flatteuse. Esquinas, un homme se décrivant lui même comme un « gamin de la rue » de Columbus, qui était devenu le manager général de la San Diego Sports Arena, était un homme ambitieux, prêt à tout pour se faire connaître dans le milieu de la NBA et auprès du grand public. A tout, même à dévoiler sa vie privée et celle de MJ avec. Une vie faite de golf et de jeux d'argents. Ainsi, à en croire les dires d'Esquinas, l'ancienne star des Bulls aurait contracté une dette de 1,2 millions de dollars au cours d'un marathon de golf de 10 jours à San Diego – dette que Jordan aurait supposément réduite à 908 000 dollars, puis négocié à 300 000, et dont il n'aurait enfin payé que 200 000.

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Une belle réduction, mais la somme n'en reste pas moins conséquente. Pire, elle fait suite à plusieurs précédents presque tout aussi coûteux. Avant de découvrir Esquinas, les fans de basket avaient déjà fait connaissance avec James "Slim" Bouler, un escroc golfeur dont on ne sait trop s'il était proche de la pègre ou carrément trafiquant de drogue. En décembre 1991, le FBI avait ainsi saisi un chèque de 57 000 dollars de Jordan adressé à Bouler. Les deux hommes avaient commencé par prétexter un prêt d'argent. Plus tard, Jordan a admis, lors du procès de Bouler qui vaudra finalement à ce dernier neuf ans de prison, que le chèque devait rembourser une dette de jeu.

Dans la même veine, Eddie Dow avait fait plus fort encore. Lui aussi originaire de Caroline du Nord, lui aussi golfeur, et lui aussi escroc et parieur, Dow avait été retrouvé en possession de trois chèques de Jordan pour un total de 108 000 dollars. Mort, officiellement lors d'un cambriolage chez lui en février 1992. Bref, toute une galaxie de parasites plus ou moins louches semblaient graviter autour de Jordan. C'est aussi la raison pour laquelle les allégations d'Esquinas ont poussé la ligue à rappeler Frederick Lacey, l'ancien juge fédéral qui avait enquêté sur les histoires de jeu d'argent de Jordan en 1992, pour éclaircir l'affaire.

En mars 1992, Jordan avait donc comparu devant Lacey et des dirigeants de la NBA. Il avait promis d'être un peu plus regardant sur son entourage. Après réflexion, la ligue a décidé de ne pas sanctionner sa superstar qui s'en est sorti avec un simple mea culpa : « J'espère avoir retenu la leçon. »

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Mais en 1993, les circonstances sont différentes. La ligue se satisfait que Jordan ne fasse pas de paris sur des matches NBA, et surtout essaye de justifier qu'il parie sur à peu près tout le reste. L'enquête de Lacey révèle pourtant que, bien que Jordan n'ait enfreint aucune règle de la ligue – « Il n'a enfreint aucune loi que nous prévoyons de promulguer non plus », ajoutera le commissaire de la NBA David Stern – il fait quand même beaucoup d'argent hors du terrain.

Le problème avec ces petites affaires, c'est que Jordan est tellement célèbre que la moindre de ses incartades éclabousse du même coup la Ligue. C'est la raison pour laquelle Stern et les autres patrons de la NBA tentent par tous les moyens de relativiser la passion de Jordan pour la flambe par des déclarations dignes d'un jésuite : « Les paris sont d'ailleurs encouragés par presque tous les Etats, a ainsi déclaré Stern au Chicago Tribune en juin 1993. Ils subviennent aux besoins des élites, des plus défavorisés et des seniors ». Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf qu'au milieu des Bisounours, un homme s'élève pour se faire entendre : Robert Costello, l'avocat d'Esquinas, qui déplore que la NBA ne l'ait jamais appelé pour mener son enquête. « De quelle genre de procédure s'agit-il ? », s'emporte ainsi l'ancien procureur, excédé par ces largesses. Pire encore, Bouler, alors en train de purger une peine de neuf ans de prison pour blanchiment d'argent et trafic d'armes, s'invite à la fête en déclarant au Washington Post en août 1993 avoir parié et joué au golf avec MJ pendant six étés.

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« La ligue a les mains liées », a expliqué une source anonyme de la NBA au Post. « Je soupçonne que Jordan fasse l'objet de favoritisme parce que la Ligue a besoin de Michael pour promouvoir la NBA. Ils ne peuvent donc pas se permettre de se le mettre à dos. Je me demande si dans la même situation, un autre joueur ne ferait pas l'objet d'investigations plus poussées. »

Si le joueur incriminé avait été d'une toute autre envergure que Jordan, il y a de fortes chances qu'il se soit fait purement et simplement dézinguer. En effet, les joueurs de NBA ont interdiction de parier sur des matches. Or, Esquinas a explicitement dit à Lacey qu'il pensait que Jordan avait parié sur une rencontre de NCAA (le championnat universitaire, ndlr). Malgré ces accusations graves, il na jamais été soupçonné de parier sur des rencontres NBA. La Ligue a ensuite joué sur les termes juridiques pour éviter toute sanction à Jordan, en arguant qu'il fallait que le joueur ait jeté le discrédit sur la Ligue pour que cette dernière sévisse.

Le commissaire de la NBA Russ Granik a simplement souligné que la ligue était principalement préoccupée par les mauvaises fréquentations de Jordan et toute la mauvaise publicité qui pourrait en découler. Mais rien de plus. Autre détail important, selon Esquinas, Jordan aurait parié sur le match universitaire du 29 mars 1992, soit deux jours avant de rencontrer les dirigeant de la ligue et de leur promettre d'arrêter de fréquenter tout le beau monde des Bouler, Dow et autres Esquinas.

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Photo John David Mercer-USA TODAY Sports.

« Les seules personnes qui affirment que Michael Jordan a un problème avec les jeux d'argent sont les personnes qui ne connaissent pas Michael, a déclaré Bouler au Post. Certaines personnes aiment manger. D'autres aiment pêcher. D'autres encore préfèrent la chasse. Certains aiment boire de la bière. Et il y a certaines personnes qui aiment parier de l'argent. Michael Jordan aime parier de l'argent. »

Au cours de l'interview avec Rashad, diffusée lors de la mi-temps du premier match des finales de la NBA, Jordan a rebondi sur cette déclaration de Bouler avec une exaspération à peine dissimulée. « Les jeux d'argent sont légaux, » a-t-il dit, un sourire crispé sur les lèvres, « les paris sont légaux. »

« Si j'avais eu un problème, ma femme m'aurait quitté », a déclare alors Jordan. Rashad rit légèrement. Jordan accélère le rythme : s'il avait eu un problème, a-t-il dit, sa famille le lui aurait dit, sa femme lui aurait dit. « Si j'avais un problème, je serais en train de mourir de faim, j'aurais mis en gage ma montre, mes bagues de champion NBA et j'aurais vendu ma maison, a-t-il continué. Ma femme m'aurait quitté, mes enfants seraient en train de mourir de faim. Je n'ai pas de problème. J'aime les jeux d'argent ».

« Je serais malade si j'avais perdu 1,2 million, a-t-il ajouté. Et il serait malade de réduire la dette à 300 000 dollars. » Jordan n'a jamais nié devoir 300 000 dollars à Esquinas, ni lui avoir payé 200 000 dollars, mais il réfute le chiffre de 1,2 million de dollars : « Il a beaucoup exagéré, et j'ai ma petite idée pour expliquer qu'il ait tant exagéré… »

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– « Pour vendre des livres ? », a proposé Rashad

– « Une chose est sûre en tout cas, c'est réussi », a répondu Jordan, lapidaire.

Esquinas a auto-publié Michael & Me grâce à une société appelée Athletic Guidance Center Publishing et a embarqué avec lui comme co-auteur Dave Distel, éditeur de longue date au Los Angeles Times. Ce n'est pas ce que j'appellerais un bon livre, même si son mélange de grandeur macho bâtie à grands renforts de phrases mièvres - « J'ai toujours soutenu que je battais Jordan psychologiquement » - et de larmes de crocodile – « j'ai écrit ce livre car c'était bon pour ma guérison de mon addiction au jeux d'argent et c'était un bon moyen de tendre la main à un ami qui, je le sentais, souffrait du même problème » – en fait probablement un livre en avance sur son temps. Ça se lit comme une romance chaste et stressante. Avec plaisir et tension.

C'est en août 1991 que, d'après Esquinas, les choses se sont emballées. Jordan était en Californie du Sud pour un match caritatif et une séance photos. Les deux hommes jouaient au golf n'importe où quand ils le pouvaient à cette époque, alternant victoires, défaites et dettes à cinq chiffres. « Ce qui est sûr c'est que nous ne nous contentions pas du métro, a écrit Esquinas dans Michael & Me. Nous voyagions en première classe. » Esquinas s'est envolé pour Chicago ce mois-là, puis pour la Caroline du Nord, à bord du Jet privé de Jordan, « jouant aux cartes tout au long du trajet », pour aller jouer des parties de golf qui allaient enclencher les sordides événements qui allaient suivre. Et la machine à scandales avec.

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Esquinas perd gros pendant ces matches, qui ont eu lieu « de Chapel Hill, à Raleigh, jusqu'à Durham et Dieu sait encore où. » Les deux amis font route dans une Datsun 300ZX Bi-Turbo à 150km/h voire plus, talonnés par tout l'entourage de Jordan, « portant ses lunettes de soleil de luxe. » Comme le raconte Esquinas, les deux sont euphoriques, enivrés par leurs jeux permanents – Esquinas raconte qu'il avait 20 000 dollars d'avance sur Jordan à ce moment-là – mais aussi par un fort sentiment d'invincibilité. Il faut dire qu'à l'époque, Jordan n'était pas seulement champion NBA, il était aussi une icône en Caroline du Nord et dans tout le pays. Il pouvait conduire à 200km/h sans se soucier des autorités, puisqu'il lui suffisait d'un sourire ou d'un autographe pour éviter les amendes. « On n'a jamais été arrêtés, a écrit Esquinas. On conduisait aussi rapidement et follement qu'on jouait notre argent. »

Toute l'histoire d'Esquinas avec Jordan se déroule de cette manière, jusqu'à ce que les dettes deviennent trop grosses et que les choses deviennent bizarres. Au cours de ces folles journées, Esquinas raconte qu'ils finissent par repartir assez tôt d'une soirée organisée par un proche de Jordan malgré l'attention que leur portaient des femmes « qui les aguichaient fortement. » Tout cela se passe quelques jours avant le All Star Game de 1991. De retour à l'hôtel, écrit Esquinas, MJ ne résiste pas à l'envie de poursuivre la nuit par une petite partie de cartes. « Nous devions démarrer notre partie à 8 heures le lendemain et donc nous devions quitter l'hôtel à 6h30 », affirme Esquinas. Encore une fois, nous avions nos priorités. »

C'est le propre de l'addiction. Elle porte sur des choses en apparence innocentes, qui pourraient être considérées comme des pêchés mignons appréciés par d'autres personnes plus raisonnables. Sauf qu'elles deviennent destructrices une fois devenues indispensables aux personnes accros. Ainsi, Jordan se met à ce moment à parier sans arrêt sur les jeux de cartes, sur le golf ou n'importe quel autre jeu, même si pour cela, il doit frayer avec une bande d'inconnus insociables, des parasites, des joueurs ou finalement n'importe qui un peu avide d'action. « N'importe quel glandu peut se rapprocher de lui tant qu'il jette lui le défi, a raconté un ancien des évasions de la "Mike's Week" de Jordan à Newsweek en 1993. Michael nageait au milieu des requins. »

Photo John David Mercer-USA TODAY Sports

Le père de Jordan, James, a été cruel et souvent en conflit avec son fils tout au long de sa vie, mais il était d'accord avec Michael sur le fait qu'il n'avait pas de problème d'addiction aux jeux d'argent. Au lieu de cela, James a déclaré qu'il avait une « problème de compétition », une addiction à la gagne. Ce trait de caractère pathologique a mené Jordan à la gloire, mais donc également à des moments de déchéance hors des terrains. Dans le livre de Roland Lazenby's sur Jordan, Michael Jordan : The Life, paru en 2014, il raconte que Jordan faisait des paris avec ses coéquipiers, lors des tournées sur la côte ouest, à propos de quelle actrice il brancherait à Los Angeles. « Il paraît qu'il avait récolté l'argent sur au moins un pari de ce genre. »

Bien qu'une partie de ces gros chèques et de ces dettes assumées aient bel et bien existé, l'histoire du Michael Jordan "addict à la compet" reste une fabrication médiatique, basée essentiellement sur des rumeurs et des légendes. Factuellement, il n'y a pas de preuves que Jordan ait fait quoi que ce soit d'illégal, ou ait parié au-delà de ses moyens. « Est-ce que je pariais avec des idiots de mauvaise réputation ? Oui en effet », a déclaré Jordan à l'écrivain Bob Greene après avoir fait sa promesse à la ligue en 1992. Il n'y pas de loi contre cela, et il n'y a même pas de règle au sein de la NBA l'interdisant. C'est juste le genre de choses que les gens ont tendance à critiquer ou juger, ce qui a poussé tous ceux dont le succès dépendait de la réussite de Jordan à défendre la star.

« Nous n'avons pas de mauvaise personne dans cette équipe de basket-ball », déclarait ainsi Jerry Krause, le manager général des Bulls, au New York Times lorsque les allégations d'Esquinas ont été publiées pour la première fois. « Dans nos rangs, nous ne comptons que des personnes de classe, des personnes de caractère. Nous sommes extrêmement fiers de la façon dont ils réagissent face aux événements. Le comportement de Michael Jordan a été irréprochable. » Krause a concédé plus tard qu'il n'avait aucun moyen de vérifier si ces allégations étaient avérées, mais cela ne comptait pas vraiment. Le livre d'Esquinas, sorti juste après les révélations des dettes de Jordan envers des personnes louches comme Bouler ou Dow, a contribué, tout comme le très supérieur The Jordan Rules, à mettre en lumière ce qui apparaît aujourd'hui comme un des moments les plus critiques de la carrière de Jordan.

Toute cette bizarrerie, ce désespoir, et ce triste bashage gratuit et jaloux ont découlé des ragots qui avaient été vendus sur le dos de Jordan avec tant de succès. Mais peu à peu, la vérité a commencé à filtrer et les masques sont finalement tombés. Les motivations soi-disant altruistes d'Esquinas étaient devenues aussi louches que les circonstances des anecdotes qu'il relate dans son bouquin. En revanche, cette affaire a laissé une trace indélébile dans la vie de Michael Jordan et sur son image de marque. Elle a contribué à mettre en lumière un aspect sombre de sa personnalité et le prix que la plus grande star que le basket ait jamais connu a dû payer dans sa vie quotidienne pour atteindre des sommets de virtuosité. Celui d'une passion dévorante pour le jeu et la gagne, dont on ne connaîtra jamais le montant précis.