À l'intérieur de la communauté où les jeunes vivent dans l’« anarchie »
Rafa Pará a vécu à Poole's Land pendant quatre mois. Toutes les photos sont de l’auteure
Drogue

À l'intérieur de la communauté où les jeunes vivent dans l’« anarchie »

Dans une propriété achetée par un hippie, de nombreux marginaux ont dit adieu aux conventions et aux idéaux capitalistes.
Manisha Krishnan
Toronto, CA
06 septembre 2017, 4:30am

Pour les habitants de Poole's Land, le simple fait de chier constitue un acte de rébellion.

Cette propriété de sept hectares, située dans une forêt tropicale de la communauté de Tofino, en Colombie-Britannique, n'est pas reliée à la fosse septique de la région depuis son ouverture, en 1988. Ses habitants, qui sont actuellement une centaine, utilisent des toilettes sèches.

Ils se soulagent donc dans des toilettes remplies de cèdre qui, selon Michael Goodliffe, le responsable de Poole's Land, permet de tout désinfecter. Lorsque je lui demande ce qu'ils font une fois que les toilettes sont pleines, il me répond : « On utilise une pelle ». Je persiste : « Et ça ne vous dégoûte pas ? » Ce à quoi il me répond : « Ce qui me dégoûte, c'est le fait de verser des eaux usées non traitées dans l'océan » – une pique lancée aux autres habitants de la ville. Il enchaîne sur une anecdote : un des campeurs a ajouté un côté rituel au nettoyage des toilettes en accomplissant cette tâche pénible vêtu d'un costume, d'une cravate et d'un chapeau.

Les règles d'entrée. Il y avait bel et bien de l'alcool sur le site.

Inutile de préciser que les habitants de Poole's Land défient les conventions. On pourrait même dire qu'ils ont brûlé lesdites conventions et tout idéal capitaliste dans l'un de leurs énormes feux de camp – sans jamais regarder en arrière.

Vous vous demandez sans doute ce qu'est exactement Poole's Land.

La première fois que j'en ai entendu parler, le sujet faisait le gros titre d'un journal : « Cette commune de Colombie-Britannique vous loge gratuitement et vous rémunère en drogues ». L'article présentait Poole's Land comme un écovillage où les gens peuvent vivre gratuitement en contrepartie de travaux effectués sur place, ou y travailler et être rémunérés en champignons hallucinogènes.

Je m'y suis rendue l'espace d'une journée afin de savoir si c'était vraiment le cas. Il s'avère que la réponse varie en fonction des personnes que vous interrogez. Tout le monde m'a affirmé que les résidents n'étaient plus payés en champignons, ce qui déçoit apparemment beaucoup des nouveaux arrivants ayant lu le même article que moi. Pour 10 dollars la nuit, Poole's Land est un endroit peu onéreux pour les surfeurs de passage à Torino ou pour les jeunes exerçant des jobs d'été en ville. Mais d'autres y vivent depuis des années et s'y sentent chez eux – les résidents forment une sorte de famille. L'endroit tend également à attirer les marginaux, les pauvres ou les malades mentaux.

Michael Goodliffe, responsable de Poole's Land.

Les gens comme Goodliffe, qui vivent à Poole's Land depuis des décennies, n'apprécient guère que leur petit bout secret de paradis soit qualifié de « communauté de la drogue » – bien que la drogue fasse partie intégrante de leur quotidien. Autour de nous, tout le monde roule un joint ou fume un bang. Pendant que j'y suis, j'en profite pour faire un tour dans leur petite culture de cannabis. Là-bas, des gens prennent des champignons ; d'autres tripent sous LSD et MDMA.

Une Française m'apprend qu'elle s'apprête à lancer des bolas enflammées – ce qui me semble risqué, même dans les meilleures conditions – avant de préciser nonchalamment qu'elle vient juste de prendre de l'acide. L'ambiance rappelle celle d'une fête d'auberge de jeunesse dans les bois. Mais ce n'est pas tout ; on dirait que les gens sont là pour se libérer de la monotonie d'une vie rythmée par le travail, la fondation d'une famille, l'achat d'une maison. Comme l'explique une résidente et ancienne sous-chef, Cheyanne, 24 ans : « Ces gens ne sont pas des hippies cinglés et drogués, ce sont des gens paumés qui s'entraident ». Ils veulent se laisser porter « non pas par les drogues, mais par la vie ».

Cheyanne et Thomas Jackson au milieu de plants de cannabis.

Acheté en 1988 par Michael Poole, un authentique hippie amoureux des hallucinogènes, pour la modique somme de 50 000 dollars, le terrain boisé est magnifique. Il y a des cèdres, des sapins de Douglas, des étangs, des ours et des pumas, de même que des chemins de terre et des promenades de bois. En me baladant – et en essayant de ne pas me prendre les pieds dans les racines ou les planches de bois posées en vrac – je vois des abris de fortune, des tentes, des remorques, de minuscules cabanes en bois, des maisons dans les arbres et des vans. Les résidents partagent également une cuisine et préparent des plats à partir des légumes cultivés dans leur propre jardin. La cuisine est à peu près le seul endroit où l'on trouve un réseau décent.

La cuisine

Malgré la beauté des environs, je ne peux m'empêcher de remarquer que les terrains de camping sont tout sauf impeccables. Il y a une bonne quantité de déchets, de matières recyclables et de mégots de cigarette. Je tombe sur une serviette suspendue à une corde à linge, couverte de taches brunes. On m'apprend qu'il n'y a qu'une seule douche chaude et que peu de gens l'utilisent.

« Je ne me suis pas douché depuis deux ans – je me lave simplement dans l'océan », déclare Hubert, un surfeur de 23 ans aux traits fins et aux dreads blondes. Hubert a emménagé à Poole's Land il y a sept mois, mais a vécu dans un van pendant trois ans avant cela. Il dort dans une petite cabane en bois avec son labrador noir et projette actuellement de vendre des planches de surf, donc Poole's Land l'aide à mettre en place un atelier.

Hubert

Sans sourciller, Hubert, Goodliffe et quelques autres me montrent l'étang brun situé à proximité et m'expliquent qu'ils boivent et se baignent dedans. (La couleur est due aux cèdres morts au fond de l'eau).

« Mis à part l'apparence et la couche de vase, c'est comme de la pluie », explique Josh Pawton, un Néo-Zélandais de 23 ans relativement nouveau à Poole's Land. Quelqu'un d'autre intervient : « Nous n'avons pas encore eu de diarrhée ».

Matt, un brun âgé d'une vingtaine d'années à la personnalité joyeuse, décrit Poole's Land comme une « anarchie », ce qui est selon lui la meilleure et la pire qualité de l'endroit. « La frontière est mince entre ce qui est autorisé et ce qui ne l'est pas. »

Matt, à côté d'un étang dans lequel il boit.

Il poursuit en expliquant que c'est une zone sans jugement. Comme pour appuyer son propos, il mentionne un ancien résident qui pensait pouvoir contrôler la météo avec son esprit ; un autre qui croyait avoir une autorisation pour se rendre dans l'espace intergalactique ; un dernier qui prétendait travailler pour Anonymous et qui a laissé à Matt son passeport et un tas d'équipement photo onéreux.

Même si ça a tout l'air d'un fantasme hippie, Poole's Land a une réputation moins flatteuse en ville.

Il y a quelques années, la communauté a accueilli une star des vidéos virales, Kai the Hatchet Wielding Hitchhiker, a.k.a. Caleb Lawrence McGillvary, qui a par la suite été condamné pour meurtre.

« Le bus magique »

« Très souvent, lorsque vous dites à un employeur potentiel que vous vivez à Poole's Land, c'en est fini. C'est dû à des raisons d'hygiène – si vous êtes serveur, mais que vous vivez sous une tente dans la forêt… » déclare Adam, 25 ans. Apparemment, les rumeurs vont bon train : « Si votre vélo a disparu, vous le retrouverez à Poole's Land », racontent les gens du village.

Quant aux drogues, Goodliffe, qui a grandi dans une commune isolée du Manitoba, au Canada, me répète à maintes reprises que l'endroit n'est pas très fréquenté par les dealeurs.

Quand je lui demande pourquoi il se démène autant pour changer cette réputation, il me répond : « Car elle nuit à l'intégrité de l'endroit. Notre mission est de garder les gens en sécurité, pas de vendre de la drogue. (Des kits de naloxone sont mis à disposition sur le site).

Goodliffe a déjà expulsé des gens qui avaient apporté de la coke dans les locaux, ou qui avaient donné des hallucinogènes à des personnes souffrant de maladie mentale, ce qui est, selon lui, très dangereux.

« Mon père a consommé du LSD tout au long de sa vie. Je connais les effets à long terme, et la maladie mentale en fait partie. »

Maddy Tesmer, 19 ans, vit dans ce van.

Il est d'avis que Poole's Land est un choix logique pour les personnes atteintes de maladie mentale – elles s'y sentent acceptées et ont les moyens d'y vivre.

« Elles n'ont pas d'argent et recherchent une communauté », ajoute-t-il, précisant que l'un des résidents souffre de schizophrénie paranoïaque.

Je demande à Goodliffe s'il n'est pas étrange de vivre parmi des vingtenaires, mais il est persuadé qu'il se sentirait moins à sa place dans un cadre traditionnel. « Les gens de mon âge veulent tous vivre dans une maison et bosser de 9 à 19 heures. Ils ne sont pas vraiment comme moi », déclare-t-il.

Tout le monde ne compte pas rester à Poole's Land sur le long terme. Thomas Jackson, un jeune homme de 23 ans originaire de London, en Ontario, n'est là que depuis trois semaines et a déjà prévu de partir. (Les toilettes sont trop rudes à son goût).

Un feu de camp.

Naturellement, ce qui rend Poole's Land vraiment spécial selon lui, c'est le fait qu'il n'y ait pas de réseau. « Cela vous ramène dix ans en arrière, déclare-t-il. Les gens sont obligés de se parler. »

Tandis qu'il me conduit à travers la forêt vers une maison dans un arbre appelée la « Pyramide », il s'arrête et me dit : « Le truc avec l'isolement ou le mode de vie hippie, c'est qu'à la fin, vous allez vieillir. Vous éprouvez tout de même des tensions au quotidien. Vous n'allez pas y échapper. »

Peut-être pas, mais Poole's Land semble être l'endroit idéal pour essayer.

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