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Bicep a sorti le disque le plus saillant de 2017

Comment deux gamins de Belfast ont passé de l'âge d'or de la house au filtre UK Garage pour donner naissance à un des plus beaux albums électroniques de l'année.

par Patrick Thévenin
21 Décembre 2017, 4:22pm

C’est une histoire comme la house les adore. Il y a dix ans, Andy Ferguson et Matt McBriar étaient juste deux gamins de Belfast, potes d’enfance et de rugby, qui partageaient la même passion, celle de la house music. Une musique qu’ils découvraient au fur et à mesure de leurs nuits blanches, comme au Shine, le gros club techno local où ils se prirent une claque magistrale signée Underground Resistance ou lors de leurs virées obsessionnelles sur le net et leurs achats compulsifs de vinyles oubliés. Sans imaginer qu’un jour ils se retrouveraient au centre du dancefloor avec un des meilleurs album électro de l’année sous le bras, un label de disque à leur nom, un live saturé de lasers colorés en tête d’affiche des meilleurs festivals et un agenda de DJ’s à en faire fantasmer plus d’un.

En 2008, il y a dix ans donc, séparés géographiquement par leurs boulots - Mat est parti vivre à Dubaï, Andy à Londres - et lassés d’échanger des fichiers via Skype ou Facebook, ils décident d’ouvrir Feel My Bicep. Un blog où ils pourront, avec leur bande de potes éparpillés tout autour du monde, partager leur amour des vieux titres oubliés de house, de disco, d’italo, de techno ou d’ambient qu’ils découvrent au fur et à mesure qu’ils plongent leur nez dans la grande aventure des musiques électroniques.

Ce qui devait n’être qu’un secret bien gardé entre amis devient vite un succès dont seul internet à la recette, un site obligé qui au plus fort du buzz cumule à 100000 visites mensuelles, où sont postés parfois plus de 100 morceaux par semaine et qui va propulser ses deux créateurs comme des acteurs essentiels du renouveau house actuel. Un succès en forme de coup du destin qui va pousser Matt et Andy qui n’avaient jamais envisagé à la musique autrement qu’en terme de passion à en faire carrière.

Début des 2010, avec prudence le duo s’essaie à la production, en sort une poignée de 12“ - entre les nappes radieuses d’un Moby et les vocaux perchés d’un Bizarre Inc. pour faire court - qui essaient maladroitement de capturer une atmosphère, celle des premiers pas de la house anglaise entre la fin des années 80 et le début des 90. Celle qui se baladait entre Sheffield et Manchester, celle qui tripatouillait les premiers samplers sommaires, celle qui s’inscrivait comme la bande son hédoniste et naïve du deuxième Summer of Love et des raves illégales qui commençaient à agiter l’Angleterre, celle des premières pilules d’ecstasy qui commençaient à agiter la jeunesse de l’époque, celle d’une génération qui avait envie de tout quitter pour juste danser et se défoncer.

Tim Sweeney leur file un premier coup de main en faisant de leur morceau « Darwin » et ses envolées vocales qui ne font pas dans la dentelle, un obligé de Beats In Space et deux ans plus tard avec leur premier gros tube « $tripper » la mayonnaise Bicep prend forme avec un son qui va devenir leur signature. Un mix rusé et bien ficelé qui emprunte au DIY des débuts de la house anglaise mélangeant breakbeats, nappes extasiées, mélodies ensoleillées et samples vocaux en injonctions à aller toujours plus haut. A la même période, éloignés l’un de l’autre, ils décident de quitter leurs jobs respectifs - Matt dit adieu à Dubaï pour rejoindre Andy à Londres - de monter leur propre studio, d’abandonner les logiciels pour investir dans de la machine en dur et d’un commun accord se donnent un an pour réussir à vivre de leur musique. Pari gagné.

Six années plus tard, leur premier album sobrement intitulé Bicep, sur lequel ils ont passé deux ans et pour lequel ils ont produit plus de soixante morceaux pour n’en garder que douze au final, est une plongée en profondeur dans l’histoire de la house où des bribes de 808 State se disputent au dub éthéré d’un Burial, où le « Chime » d’Orbital se retrouve mélangé à la techno progressive de MFA, où les breakbeats énervés d’un Moby à ses débuts côtoient les tessitures sonores d’un Caribou, où les envolées new-age d’un morceau comme « Rain » évoquent la transe naïve de Banco De Gaïa…

La force de Bicep étant de surfer sur une période bénie de la house, celle allant grosso-modo de 1989 à 1992, d’en avoir digéré toutes les influences et quelque part fantasmé tous les clichés - les nappes de synthés mélancoliques, les cymbales qui font les fières, les samples mystiques - de les avoir passé au filtre de la UK garage ou de l’électro progressive et d’en proposer une relecture contemporaine passée au prisme de la nostalgie actuelle pour la rave, d’un « c’était mieux avant » filtré par les réseaux sociaux.

Le duo inventant de toute pièce une sorte de dystopie sonore, une énième variation du retour vers le futur, à la manière de l’épisode « San Junipero » de la série Black Mirror. Comme si ces gamins n’avaient qu’une idée en tête : faire revivre, avec la technologie d’aujourd’hui, une période bénie où l’ecstasy ne s’appelait pas encore MD, quitte à finir en bande synchro pour une pub Apple.


Patrick Thévenin est sur Noisey.