Jean Rollin, cinéaste libertaire et psychédélique

Jean Rollin, cinéaste libertaire et psychédélique

La réédition des B.O du maitre du cinéma bis à la française permet de revenir sur un pan oublié de la musique française des années 60 et 70.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR
17.1.18

Longtemps, on a voulu éluder, consciemment ou non, la capacité d’enregistrement du cinéma. Encore aujourd’hui, on voudrait lui faire dire ce qu'on veut qu'il nous dise, au lieu simplement de l'écouter. Par extension, la musique au cinéma a souvent été vectrice d'un apport émotionnel, d'une valeur ajoutée alors qu'on oublie très souvent de voir ce qu'elle a à nous dire, sur les contextes dont elle a été fabriquée, mais aussi sur l'époque. Les B.O des films de Jean Rollin sont en cela particulièrement parlantes. Rééditées récemment chez les Anglais de Finders Keepers et chez les Messins de Specific Bis, elles disent autant des soubresauts politiques d’une époque libertaire - pour la première - que de la manière dont la musique utilitaire dans les films a évolué avec le temps - pour la seconde.

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Les obsessions vampiriques

Le statut si particulier du cinéma de Jean Rollin (et par extension de la musique qu'on y entend) est à aller chercher dans le parcours hors-norme du cinéaste-écrivain. Ses films, qu’il a réalisés de 1958 jusqu’à sa mort en 2010, donnent à la fois dans le fantastique minimaliste et l’érotisme éthéré, se jouent des conventions narratives et linéaires (et disons le franchement, de bon goût) et versent même parfois même dans le porno pur et dur (certains films « de commande » du cinéaste sont réalisés sous pseudonyme). Au long de sa carrière, Rollin n’aura eu de cesse d’alterner productions purement alimentaires (dont l’inénarrable Lac Des Vampires réalisé en 1981 et particulièrement prisé des amateurs de nanars) et tentatives plus personnelles, ses obsessions se cristallisant principalement autour du motif du vampire féminin. Cela lui donna matière à convoquer un fantastique bariolé, à rebours des normes et des codes de l’époque, qu’il définit ainsi : « L’essence même du fantastique est d’être improbable, irréaliste, nonsensique, illogique, en un mot de pratiquer la véritable liberté, qui est poésie folle. » Un cinéma de la transgression donc, dans lequel il n'est pas étonnant de retrouver une musique allant du psychédélisme le plus bariolé au free jazz le plus cacophonique, de sons concrets et de library music dérangée - ce qui ne l'empêche pas de déployer une beauté et un charme étranges.

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Dans Le Viol du Vampire, dans lequel le cinéaste reprend des thèmes du Capitaine Fracasse d’Abel Gance qu'il a découvert enfant et qui l'a marqué au fer rouge, Rollin place des citations explicites du peintre surréaliste Clovis Trouille. Dans Les Amours Jaunes, un de ses tout premiers courts métrages, il tente de mettre en images des poèmes de Tristan Corbière. Ces influences disparates sont à aller chercher directement dans le vécu de Jean Rollin, né dans une famille d’artistes, avec un père acteur, une mère mannequin, un demi-frère plasticien, et un grand-père vendeur de matériel pour peintres. Sa mère a été l’amante de Bataille, que le cinéaste citera dans Les Deux Orphelines Vampires où l'on voit les deux héroïnes lire L'Histoire de l’œil. Plus tard, la liaison de sa mère avec Maurice Blanchot l’inspirera aussi.

De son propre aveu, le cinéma de Franju sera sans doute sa plus grande influence lorsque Rollin passera derrière la caméra. Inutile de dire qu’on ne trouve pas dans la filmographie de Rollin de film du niveau des Yeux Sans Visage, mais cela dit de l’ambition artistique de l’homme, présente très tôt chez lui alors même qu'il bifurque rapidement vers des productions bis (réalisés avec la compagnie de production Eurovision), du fait de la réception critique et publique catastrophique de ses premiers films expérimentaux dans les années 60 – il songera même un temps à abandonner le cinéma à cause de ça. Infusé de lettrisme et de surréalisme, son cinéma est à la fois profane et en quête d’absolu, d’une érudition gourmande et d'un enthousiasme permanent, Rollin lui-même étant intellectuellement autodidacte et s’intéressant à tout ce qui se passe autour de lui, ne distinguant pas les arts majeurs des arts mineurs.

Une photographie de l'époque

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Par exemple, lorsqu’il rencontre les membres alors étudiants du groupe Acanthus (également connus sous le nom de Unity), il leur propose illico d’enregistrer la bande-son de son film Le Frisson des Vampires. Nous sommes alors en 1970 et la France sort tout juste des soubresauts politiques, culturels et sexuels de mai 68, et les bandes-sons des films de Jean Rollin permettent indirectement de prendre le pouls de l’époque.

Lorsqu’on écoute la bande-son du Frisson des Vampires, on y entend une sorte de Pink Floyd première mouture, pas celle du rock mastodonte et gros-derrière des années 70 et d'après, mais celui, plus rêveur, de la période Syd Barrett, celui des comptines et de l'inquiétante étrangeté. Quelque chose qui tient à la fois du songe et du délire, de la candeur enfantine plus que du bandage de muscles propre aux rockeurs poilus qui vont suivre.

Cette ferveur à la fois juvénile et expérimentale, on la retrouve directement dans la figure d'idéaliste arty faussement paumé qu'était Rollin, mais aussi dans ce que l’époque avait à nous montrer de ses nombreuses scènes musicales. Dans le livre L’underground musical en France, les auteurs Éric Deshayes et Dominique Grimaud nous disent que la notion de musique alternative n’a surtout pas commencé avec les années 80 en France, mais aussi qu'elle n'est pas née avec mai 68, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Plus curieusement, c'est la scène free jazz française a constitué une belle rampe de lancement pour de nombreux zazous d'alors - l’Hexagone étant par définition la terre d’accueil du jazz en Europe. Sur The B-Music of Jean Rollin chez Finders Keepers, on retrouve les hautes figures de l’époque, avec François Tusques, Barney Wilen ou Jean-François Jenny Clark. Cela permet notamment de voir que déjà à l’époque, le pays était traversé par des figures bien plus subversives et radicales que l’Histoire a essayé de nous enseigner. Et même si Rock & Folk s'évertuait à parler de Johnny ou de Sylvie Vartan (l'école Salut les Copains), il y avait toujours un petit encart pour des concerts bizarres et des scènes à la marge. La faute à un phénomène culturel bien enraciné, bien que hautement confidentiel à l'époque.

Lorsqu’on le contacte, le co-auteur du livre et musicien Dominique Grimaud (qui avait alors 18 ans au moment de mai 68) nous dit d’ailleurs que son initiation à la musique s’est faite d’abord à travers le free jazz : « J'habitais à côté de Chartres à l'époque et il y a avait un énorme décalage avec Paris. Mais d'une manière générale, toutes les choses arrivaient en retard en France. Bizarrement, ma première expérience musicale, même dans un coin reculé comme le mien et comme petit prolétaire de province, c'était avec un type qui s'appelait Jacky Dupety. C'était un étudiant en arts appliqués qui venait de Paris, et qui nous a fait faire une performance devant un parterre de catholiques. Nous étions une vingtaine sur scène, et le public à peine plus. Ça ressemblait au Living Theatre, c'était avant tout des cris et des râles, ça a duré près d'une demi-heure, et j'ai trouvé ça tout à fait réjouissant. »

Si ce genre de cinéma et de musique ont constitué une poche de résistance face aux diktats dominants de l’époque, Grimaud nous rappelle de ne pas sortir le filtre Epinal pour autant : « Il ne faut pas oublier que dès juin 68, la droite avait en quelque sorte gagné, avec le défilé de la droite sur les Champs Elysées et Giscard qui arrive derrière. Nous étions extrêmement isolés, nous n'étions qu'une poignée, personne ne voulait de nous. On nous coursait dans la rue et on se faisait tabasser, on ne nous servait pas dans les bistrots juste à cause de nos cheveux longs. »

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Une musique idiosyncratique

Alors qu'il est membre de la fédération anarchiste au milieu des années 60 et qu'il écrit pour Le Monde Libertaire, en partie pour faire chier son papa communiste, Rollin défend comme il peut sa vision de l'art avec ses « collègues ». Pour lui, anarchisme et avant-garde ne font qu'un, « alors que les vieilles barbes se battent contre l'avant-garde et ne veulent pas entendre parler des Lettristes. » Bien qu'il ne se sente pas nécessairement proche de ces derniers, il écrit tout de même de longs articles sur le sujet et tente d'imposer sa passion pour le Surréalisme - et tout le monde ne goûte pas de son avis. Comme le signale Rollin dans un entretien accordé à Isabelle Marinone en 2004, il était à l'époque capable de déclencher des polémiques dans son propre camp mais également dans celui d'en face. Ainsi, par pur esprit de contradiction (d'aucuns diront de sale gosse), il s'était fait l'ennemi du journal d'extrême droite Rivarol, qui menaça d'envoyer ses sbires lui casser la gueule, entre autres joyeusetés.

L'esprit libertaire des films de Rollin n'est pas tant dans le message qu'il véhicule (si message il y a d'ailleurs, difficile de distinguer une vraie profession de foi dans des films avec des femmes-vampires à poil) , mais plutôt dans les interstices, dans sa forme elle-même, désinhibée et décomplexée. Toujours dans l'entretien avec Isabelle Marinone, Rollin déclare : « Il est évident que si je n'avais pas eu les mêmes pensées, je n'aurais pas fait les mêmes films. Il est certain que ce que j'ai réalisé, c'est en fonction de l'anarchie. C'est au fond un peu les mêmes rapports qu'il y a entre surréalisme et anarchisme. Il y a un côté révolte pour la révolte ! »

Ainsi, la musique de ses films agit comme formidable écran à ses obsessions esthétiques, mais également, comme on l'a dit, à un contexte politique et sociétal de libération. Surtout, les musiques tirées de ses films ont aujourd’hui suffisamment de puissance d’évocation pour tenir toutes seules sur leurs deux jambes, alors même que ses films ont toujours été en grande partie incompris par la critique et le public. Il suffit d'écouter la bande-son du Lac des Morts Vivants (1981), rééditée par Specific Bis en octobre dernier, pour se rendre compte du caractère idiosyncratique de la chose. Composée par le Français Daniel J White, connu pour ses capacités d'adaptation et sa propension à naviguer entre les genres et les époques (il a notamment composé la musique du générique de la série Belle & Sébastien, pour vous rendre compte du grand écart), elle se distingue par la richesse de ses textures et l'incongruité de ses mélanges d'ambiances, entre nappes de synthé inquiétantes, extraits lubriques du film et cordes luxuriantes. Cela permet de voir que la musique utilitaire de film peut aujourd'hui être considérée à part entière. Ça a souvent été le cas en Angleterre (d'ailleurs les B.O de Jean Rollin sont rééditées depuis des années chez Finders Keepers), mais il semblerait que l'idée commence tout juste à faire son chemin en France. Florian Schall, de Specific Bis mais également disquaire de La Face Cachée, à Metz, nous confie : « D'un point de vue strictement musical ou discographique, il y a plein de choses sur lesquelles on est en retard en France. J'ai l'impression que la musique de film est toujours considérée comme de l'illustration et non comme une œuvre à part entière. »

Les lignes bougent

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La redécouverte puis la réédition par Specific Bis de la B.O du Lac Des Morts Vivants, mais également des livres comme L'Underground Musical En France, permettent en partie de réparer cette injustice, mais également de se rendre compte que les auditeurs ont aujourd'hui bien moins de complexes vis à vis de leur patrimoine culturel. Depuis longtemps, il y a enfin de quoi être optimiste en musique en France : la gigantesque bibliothèque d'archives qu'est Internet aura au moins permis de nous rendre compte que la France en musique, ça n'a pas été si la honte que ça - et dans tous les domaines, qui plus est. Si on veut se montrer encore un peu plus optimiste, on peut aussi dire que c'est une très bonne nouvelle pour la création. Ces redécouvertes permettent non seulement de nous défaire de nos préjugés, mais aussi de ne pas se référer encore et toujours aux mêmes récits nationaux. Le soin apporté au matériau d'origine permet de dépasser l'archivage et l'écueil du brocanteur en allant au bout des choses.

Jennie, qui s'occupe aussi de Specific Bis et particulièrement des visuels (superbes, au passage, ce qui témoigne du sérieux de l'entreprise) : « D’une certaine manière, l’archivage a toujours été au coeur de notre démarche. Avec Specific Recordings, on aime les artistes qui ont le cul entre deux chaises, la musique expérimentale, les improvisations… Certains disques qu’on a sorti sont presque à envisager comme « documentaires » (14:13, Matkormano) ; les formations sont à géométrie variable, certaines pistes enregistrées live et jamais rejouées. On a aussi ce côté « complétiste » un peu obsessionnel qui nous pousse à sortir la discographie complète d’artistes qu’on aime, comme Total Victory. »

Curieux mélange d’intentions radicalement opposées et de respect des conventions de genre, de cinéma bis et de quête de pureté esthétique absolue, le cinéma de Jean Rollin représente ce truc « entre deux chaises » dont parle Jennie et qui nous semble en tous points passionnant. Il y a une modernité, une croyance échevelée dans son propre matériau qui va bien au-delà du simple cabinet de curiosités. Et si ses films ont quelque chose d'aussi vivant aujourd'hui, c'est qu'ils rentrent en résonance avec un modus operandi contemporain et très spontané qui donne l'impression que l'œuvre se créée au moment où elle se formule - si on était un peu péteux, on pourrait appeler ça un processus créatif performatif.

Dans la préface au livre Jean Rollin, cinéaste écrivain, son compagnon de toujours Jean-Pierre Bouyxou écrit à propos de lui :

« Ce que les cinéphiles bon teint ont toujours pris bêtement pour de l’amateurisme, pour du je-m’en-foutisme ou pour de l’incapacité chez Rollin (son mépris de la linéarité et de la logique, sa conception théâtralisante et pataphysicienne de la direction des acteurs, son goût de l’emphase feuilletonesque, sa bienveillante curiosité envers les déviances érotiques, sa passion du mélodrame) acquiert sa pleine valeur de choix esthétique, et disons-le, idéologique. On est transporté à la fois dans un tableau de Clovis Trouille et dans un roman de Gaston Leroux, dans un collage de Max Ernst et dans une pièce de Grand Guignol, dans la couverture bariolée d’un vieux Fantômas et dans un épisode de serial muet, dans le château d’Otrante et dans la caverne du Fantôme du Bengale. À contre-courant des films pyrotechniques qui prennent les poursuites de bagnoles pour de l’action, les conventions pour des audaces et les trucages électroniques pour de la mise en scène, Jean Rollin nous ramène au cinéma. Le vrai, celui qui fait frissonner et pleurer, celui qui fait planer. »

On pourrait aisément ajouter que sa musique, bande-son d’une époque mais également d’une manière de faire du cinéma (avec trois bouts de ficelle, en ne souciant guère de technique ni de cohérence) a encore aujourd'hui de quoi dynamiter pas mal de présupposés, qu'il serait bon de rappeler à une époque où pas mal de disques, notamment, semblent encore tirer une fierté d'être « bien produits ».

Sources :
Cinémas libertaires: Au service des forces de transgression et de révolte, Nicole Brenez et Isabelle Marinone, Septentrion, 2015
L'underground musical en France, Éric Deshayes & Dominique Grimaud, Le Mot et le Reste, 2013
Nanarland.com - Biographie de Jean Rollin