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Ce que ça fait d’être photographe de guerre

Le photographe australien Luke Cody nous explique comment il fait pour gérer la peur et rester en vie.

par Mahmood Fazal; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
12 Novembre 2019, 8:05am

Toutes les photos sont de Luke Cody.

Luke Cody se rend dans les endroits que les autres fuient. Né à Melbourne, le photographe travaille depuis des années au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Ukraine pour documenter les conflits et les guerres qui y sévissent.

Sur Instagram, il parvient à capturer la terreur et les souffrances causées par la violence. Ses images racontent les histoires derrière les luttes chaotiques et les troubles politiques : les émeutiers de la classe ouvrière au Venezuela, les victimes sans abri en Irak ou encore les familles déplacées dans la bande de Gaza.

J’ai rencontré Luke pour en savoir plus sur ses motivations en tant que photographe de guerre et sur les dangers qu'il a déjà rencontrés.

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« CARACAS : ARTICLE 350 » DE LUKE CODY

VICE : Bonjour, Luke. Votre travail a l'air risqué. Quelle est la chose la plus angoissante qui vous soit jamais arrivée ?
Luke Cody :
C'était le jour du référendum au Venezuela. J'ai passé la journée à prendre des photos dans un bureau de vote à Chacao, un bastion de l'opposition. En fin d'après-midi, j'ai décidé d'aller à Altamira avec une collègue photographe, Kathiana Cardona. Nous avons pris sa voiture et, après quelques pâtés de maisons, nous avons dû nous arrêter à un barrage routier de fortune. Une Toyota Hilux grise s'est garée derrière nous et deux hommes sont sortis. L'un d'eux a demandé à Kathiana d'arrêter le moteur pendant que l'autre essayait d'ouvrir ma porte. J'ai crié à Kathiana de démarrer, mais très vite, nous nous sommes retrouvés dans un embouteillage. Convaincu qu'ils étaient après moi, je suis sorti de la voiture et je me suis enfui. Je me suis caché entre deux voitures garées et j'ai envoyé un message à un ami qui est venu me chercher peu après. De retour chez moi, j'ai appris qu'un autre journaliste avait été enlevé et violemment battu le même jour. J'ai aussi découvert que les deux hommes qui ont essayé de nous faire sortir de la voiture faisaient partie des services secrets vénézuéliens.

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« MOSSOUL : À LA PÉRIPHÉRIE DE LA LIGNE DE FRONT » DE LUKE CODY

Y a-t-il eu d'autres moments difficiles ?
Beaucoup de mes expériences auraient pu mal tourner. En Irak, par exemple, on m'a tiré dessus et une grenade de mortier est tombée à environ trois mètres de moi. Au Caire, une foule de partisans des Frères musulmans me prenait pour un espion américain et, à une autre occasion, j'ai évité de justesse d'être arrêté par les militaires égyptiens. J'ai eu de la chance.y.

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« GAZA : LES SÉQUELLES » DE LUKE CODY

Qu'est-ce qui vous a attiré à Caracas ?
J'ai vu des images des manifestations et j'ai été frappé par la brutalité de la réaction de la Garde nationale. J’ai grandi à Melbourne et vécu 14 ans à Londres, des endroits où la plupart du temps, les gens peuvent manifester librement. Ce que j'ai vu dans ces images horribles de manifestants renversés par des véhicules blindés de police, ce sont des gens dont les libertés fondamentales ont été dépouillées.


De plus, je revenais d’Irak, qui était inondé de photographes. Je savais que le Venezuela était une zone d'exclusion pour la plupart des médias étrangers et que ce serait donc une bonne occasion de travailler dans un environnement moins concurrentiel, mais plus risqué

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« CARACAS : ARTICLE 350 » DE LUKE CODY

À quel moment avez-vous décidé de photographier les zones de guerre ?
Je me souviens qu'à l'adolescence, j'ai vu un documentaire sur le conflit israélo-palestinien, ça m’a fait réfléchir à la nature de l'homme. En 2003, je me suis rendu en Israël. J'ai loué une voiture et traversé le pays. J'ai documenté mon voyage avec une caméra vidéo et interviewé les gens que j'ai rencontrés. J'espérais en apprendre davantage sur l'ensemble du conflit. Cette expérience m'a donné envie de travailler comme photographe de guerre à un moment donné.

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« GAZA : LES SÉQUELLES » DE LUKE CODY

Qu’est-ce qui vous a convaincu de devenir photographe indépendant ?
En juin 2013, entre deux emplois, j'ai vu sur les réseaux sociaux des images de manifestants battus par la police antiémeute sur la place Taksim, à Istanbul. J'ai contacté un ami qui vivait sur place et j'ai réservé un vol. J'ai couvert les manifestations à Gezi Park, ça a été ma première expérience en freelance.

Un mois plus tard, je me suis rendu en Égypte pour documenter les manifestations après l'arrestation du président et dirigeant des Frères musulmans de l'époque, Mohammed Mursi. La situation était encore plus tendue qu'à Istanbul et je n'avais pas les moyens de me payer un fixeur, ce qui augmentait encore les risques. Tous les jours, je marchais dans le camp de protestation des Frères musulmans devant la mosquée Rabaa-al-Adawija et j'étais entouré de militaires égyptiens lourdement armés. Quand les tensions se sont finalement déchaînées, mon travail de photographe m’a donné un sentiment de détachement et cela m’a aidé à me protéger du chaos.

Les trois semaines que j'ai passées au Caire ont été déterminantes. Mes photos ont été publiées dans le Guardian et le New Yorker. Cela m'a encore plus convaincu de travailler comme photographe de guerre.

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« GAZA : LES SÉQUELLES » DE LUKE CODY

La décision d'aller en Irak a dû être difficile à prendre, qu'est-ce qui l’a motivée ?
J'avais prévu de passer une année à couvrir les conflits, à travailler pour m'établir en tant que freelance. Je voulais me faire un nom et Mossoul m'a semblé être une bonne opportunité. Mais les dangers qui s'y présentaient m'inquiétaient beaucoup, surtout les tireurs d'élite et les bombes artisanales. Lorsque j'ai demandé à mes collègues et amis des conseils pour mon voyage, certains d'entre eux ont tenté de me convaincre de ne pas y aller. Tout cela m'a aidé à me préparer intensivement pour le voyage .

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« CARACAS : ARTICLE 350 » DE LUKE CODY

Comment avez-vous vécu la situation en Irak ?
J’étais étonné de voir le nombre de tribus qui protégeaient leur territoire avec des milices et luttaient contre l’EI aux côtés de l'armée irakienne. Je suis resté à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Chaque jour, nous faisions 80 km vers l'ouest jusqu'à Mossoul, en passant par 30 postes de contrôle ou plus, contrôlés par différentes milices chrétiennes et chiites ou par l'armée irakienne. Ce voyage m'a montré à quel point le pays est fragmenté et comment un vide de pouvoir peut mener rapidement à une guerre.

En fait, mes idées sont remises en question à chaque voyage. C'est pourquoi j'aime tant ce travail. Avant mon séjour en Irak, je voyais les combattants de l’EI comme des machines à tuer surentraînées et massivement armées. C’était l’image que j’en avais tirée des vidéos de propagande. Mais les premiers soldats de l’EI avec qui j'ai eu affaire étaient des adolescents effrayés en jogging et en sandales, cagoule sur la tête.

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« GAZA : LES SÉQUELLES » DE LUKE CODY

Quels événements vous ont marqué ?
Lors de ma première semaine à Mossoul, j'ai accompagné une chaîne de télé du Kurdistan en direction du front. En chemin, nous avons vu un homme seul marcher seul dans notre direction le long d'une route remplie de débris. Nous avions peur qu’il soit un kamikaze. Après un bref échange à distance, il s’est avéré qu’il cherchait des médicaments pour sa femme mourante. Il a pleuré en nous expliquant sa situation. La détresse dans sa voix et l'immense sentiment de désespoir m'ont poussé à poser mon appareil photo. Cela peut même sembler banal en temps de guerre, mais quand on sait combien d'autres personnes sont prises dans des circonstances similaires, ou pires, c’est vraiment choquant.

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Caracas: Article 350 by Luke Cody

Pourquoi pensez-vous que les humains s'engagent dans des conflits ?
Tout au long de l'histoire de l'humanité, les gens ont vécu dans des tribus qui se sont disputé des terres, des ressources et des idéologies contradictoires. Les mêmes batailles continuent d'être livrées aujourd'hui. La violence et les conflits sont ancrés dans nos cultures et font désormais partie intégrante de notre nature. Les histoires de guerre et les textes religieux sont une source d'inspiration : les récits d'héroïsme et de victoires du bien contre le mal qui les entourent galvanisent les groupes et encouragent la prochaine génération de jeunes hommes à prouver leur virilité ou leur dévotion religieuse.


Qu’est-ce qui vous motive à continuer de partager ces histoires ?
Le fait de voir des groupes minoritaires et marginalisés se battre pour leur liberté et leur vie. Ce sont des gens qui méritent qu'on leur raconte leur histoire. Je suis animé par l'idée que mes photos peuvent déclencher la compassion des spectateurs, les sensibiliser et susciter le débat sur des questions qui touchent un grand nombre de personnes et qui ne devraient pas être ignorées.

Luke Cody est sur Instagram.

Mahmood Fazal est sur Twitter.

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