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Motherboard

Facebook bannit le nationalisme blanc et le séparatisme blanc

Pressé d’agir depuis des mois par divers groupes de pression, le réseau social a finalement décidé de modifier sa politique.

par Joseph Cox et Jason Koebler
08 Avril 2019, 6:30am

Image : ZACH GIBSON/AFP/Getty Images

Le média social le plus populaire au monde change d’approche : il bannit désormais le nationalisme blanc et le séparatisme blanc sur sa plateforme. Facebook dirigera les utilisateurs qui tentent de publier du contenu relatif à ces idéologies vers un organisme à but non lucratif qui aident les personnes souhaitant quitter les groupes haineux.

Ce changement, en vigueur à compter de la semaine prochaine, montre qu’il est possible de changer la politique de Facebook, qui contrôle le discours de plus de deux milliards d’utilisateurs dans le monde. La compagnie doit maintenant la faire appliquer efficacement si elle a réellement l’intention de bannir les propos haineux de ses plateformes. La nouvelle politique s’applique également à Instagram.

L’an dernier, une enquête de Motherboard avait permis de découvrir que Facebook interdisait le suprémacisme blanc mais pas le nationalisme blanc et le séparatisme blanc. Après les protestations soutenues de groupes de défense des droits civils et de spécialistes qui rappelaient au média social qu’il n’y avait aucune différence entre ces idéologies, Facebook a décidé de bannir les trois, comme nous l’ont expliqué deux membres de l’équipe responsable de la politique sur le contenu de la compagnie.

« Nous avons eu des conversations avec plus de 20 personnes de la société civile, des universitaires et, dans certains cas, des groupes de défense des droits civils et des spécialistes des relations raciales de divers pays » explique Brian Fishman, responsable de la politique de contre-terrorisme chez Facebook, joint par téléphone. « Nous avons conclu que le nationalisme blanc, le séparatisme blanc et le suprémacisme blanc se chevauchent tellement qu’il n’y a pas de différences significatives entre elles. »

Facebook bannit donc désormais le contenu qui prône, soutient ou représente explicitement le nationalisme blanc ou le séparatisme blanc. Par exemple, des phrases comme « Je suis un fier nationaliste blanc » ou « L’immigration ruine le pays, le séparatisme blanc est la seule solution » seront bannies. Par contre, les formulations implicites ou codées ne le seront pas, dans l’immédiat, en partie parce qu’il est plus difficile de les détecter, selon Facebook.

La décision a été officiellement prise le mardi 26 mars dernier au Forum sur les normes de contenu de Facebook, où étaient réunis des représentants de divers services de l'entreprise pour discuter de la politique de modération et, à la fin, adopter la nouvelle politique. D’après, Brian Fishman, la directrice de l'exploitation de Facebook, Sheryl Sandberg, a participé à la rédaction de la nouvelle politique, ainsi qu’une trentaine d’autres employés.

Fishman rapporte que les utilisateurs qui cherchent ou tentent de publier du contenu nationaliste blanc, séparatiste blanc ou suprémaciste blanc seront accueillis par un message qui les dirigera vers le site web de Life After Hate, un organisme à but non lucratif fondé par des ex-suprémacistes blancs et consacré au soutien de personnes qui veulent sortir d’un groupe haineux.

« Si des gens explorent ce mouvement, nous voulons les mettre en contact avec des personnes qui sont capables de leur apporter du soutien sur internet » a-t-il dit. « C’est le genre de travail qui, selon nous, fait partie des moyens de lutter contre ce genre de mouvement. »

Pour supprimer le contenu nationaliste, séparatiste et suprémaciste blanc, Facebook se servira en partie des techniques déjà utilisées pour repérer et supprimer du contenu associé à Daech, Al-Qaïda et à d’autres groupes terroristes. Parmi elles : la mise en correspondance de contenu, un algorithme qui détecte et supprime les images qui correspondent à des images considérées comme du contenu haineux, ainsi que l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle, a expliqué Brian Fishman, bien qu’il n’ait pas précisé le fonctionnement de ces technologies dans ce contexte.

La nouvelle politique sur le séparatisme blanc et le nationalisme blanc représentent un changement considérable. Dans des documents internes de formation sur la modération, obtenus et publiés l’an dernier par Motherboard, Facebook soutenait que le nationalisme blanc « ne semble pas toujours associé au racisme (du moins pas explicitement). »

Cette révélation a provoqué de nombreuses réactions de militants pour les droits civils et de spécialistes de l’extrémisme, qui ont rappelé avec insistance que le nationalisme blanc et le séparatisme blanc sont souvent des façades du suprémacisme blanc.

« Je pense que c’est un pas en avant, et un résultat direct de la pression exercée », a confirmé au cours d’un entretien téléphonique Rashad Robinson, président de campagne pour Color Of Change, une ONG de défense des droits civils.

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Certains experts considèrent que les mouvements pour le nationalisme blanc et le séparatisme blanc sont différents des autres mouvements séparatistes ailleurs dans le monde en raison de la longue histoire du suprémacisme blanc qui a soumis et déshumanisé des personnes de couleur aux États-Unis et dans le monde.

« Quiconque distingue le nationalisme blanc du suprémacisme blanc ne comprend pas du tout l’histoire du nationalisme blanc et du suprémacisme blanc, qui sont historiquement étroitement liés » nous confiait l'année dernière Ibram X. Kendi, récompensé par le National Book Award en 2016 pour son livre Stamped from the Beginning: The Definitive History of Racist Ideas in America.

Heidi Beirich, chef de l’Intelligence Project au Southern Poverty Law Center (SPLC), une association américaine de promotion de la tolérance et de surveillance de l’extrême droite, a affirmé à Motherboard l’an dernier que « le "nationalisme blanc" est une formule que des gens comme David Duke [ancien chef du Ku Klux Klan, ndlr] et d’autres ont imaginée pour faire meilleure figure. »

Les experts que nous avons rencontrés sont unanimes sur la question de l’équivalence entre le nationalisme blanc, le séparatisme blanc et le suprémacisme blanc. Cependant, il reste probable que la nouvelle politique suscite la controverse aux États-Unis, où la droite a accusé Facebook d'entretenir des préjugés anticonservateurs, et ailleurs dans le monde, surtout dans les pays où des politiciens ouvertement nationalistes blancs comptent de nombreux partisans. Facebook rapporte que les groupes avec lesquels il a échangé ne croyaient pas tous en la nécessité d'un changement de politique.

« Quand on discute avec des gens de divers horizons, on rencontre une grande diversité d’opinions et de convictions », rappelle Ulrick Casseus, spécialiste des groupes haineux de l’équipe de Facebook et co-concepteur de la nouvelle politique. « Il y a quelques personnes qui ne pensaient pas que le nationalisme blanc et le séparatisme blanc étaient fondamentalement haineux. »

Toutefois, Facebook affirme que la vaste majorité des spécialistes contactés par ses équipes considèrent le nationalisme blanc et le séparatisme blanc comme étroitement associés à la haine organisée. D'après le réseau social, tous pensent que la haine exprimée sur internet a conduit à l’exécution de crimes dans le monde physique. C’est après consultation de ces spécialistes que Facebook a conclu que le nationalisme blanc et le séparatisme blanc étaient « fondamentalement haineux ».

« Ils essaient de rendre acceptable ce qu’ils font en disant : "Je ne suis pas raciste, je suis nationaliste", et en essayant de montrer qu’il y a une distinction. Ils vont jusqu’à dire : "Je ne suis pas un suprémaciste blanc, je suis un nationaliste blanc". Ils le répètent sans cesse, mais ils ont des propos haineux et des comportements haineux », a martelé Ulrick Casseus.

Le changement de politique survient presque deux ans après que Facebook a clarifié en interne ses politiques sur le suprémacisme blanc, dans la foulée des manifestations de Charlottesville, en août 2017, où un suprémaciste blanc a causé la mort d’une contre-manifestante, Heather Heyer. C’est alors qu’a été faite la distinction entre le nationalisme blanc et le suprémacisme blanc jugée problématique.

Une source présente lors des délibérations de Facebook nous a révélé que Facebook avait modifié ses documents internes après le reportage de Motherboard. Motherboard a accepté de préserver l’anonymat de cette source.

« Tout a été reformulé pour que, plutôt que de dire que le nationalisme blanc est permis alors que le suprémacisme blanc ne l’est pas, il soit écrit que le suprémacisme racial n’est pas autorisé » a déclaré cette source. À l’époque, le nationalisme blanc et le nationalisme noir n’étaient pas des violations des politiques de Facebook, toujours selon la source. Un porte-parole de Facebook a confirmé que la compagnie avait prononcé ces changements l’an dernier.

La nouvelle politique n’interdit pas le nationalisme blanc et le séparatisme blanc implicite, qui, selon Ulrick Casseus, est difficilement repérable. Elle ne change pas non plus les dispositions relatives au contenu des mouvements séparatistes et nationalistes en général, qui ne sera pas supprimé.

Le succès de la politique d'un réseau social dépend entièrement de son application. Un rapport récent de l’ONG Counter Extremism Project observe que Facebook n’a pas supprimé des pages de groupes néonazis connus après la tuerie de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Facebook veut s’assurer que l’application de ses politiques soit uniforme dans tous les pays, et c'est pour cela que la politique n’interdirait pas les formulations implicites ou codées se rapportant au nationalisme blanc ou séparatisme blanc.

Lors d'un entretien téléphonique, David Brody, un avocat associé aux Lawyers’ Committee for Civil Rights Under Law et lobbyiste auprès de Facebook pour un changement de sa politique, a déclaré à Motherboard : « s’il y a un certain type de contenu problématique pour lequel la politique ne peut s’appliquer à grande échelle, ils préfèrent rédiger la politique de façon à prétendre que ça n’existe pas. »

Keegan Hankes, analyste de recherche de l'Intelligence Project du Southern Poverty Law Center, a ajouté : « Une des choses à propos de Facebook qui me surprend continuellement, c’est le refus de reconnaître que, même si un contenu n’est pas explicitement raciste ou violent, il doit réfléchir à la façon dont son audience recevra ce message. »

« C’est certainement un changement positif, mais il faut regarder les choses dans leur contexte »

L'interdiction des nationalisme blanc et séparatisme blanc était attendue de longue date. Les spécialistes que Motherboard a consultés croient que Facebook a mis beaucoup de temps à agir. Motherboard a rendu publics des documents internes faisant état de la distinction problématique entre le nationalisme blanc et le suprémacisme blanc en mai dernier. Le Lawyer’s Committee for Civil Rights Under Law a adressé une lettre critique à Facebook en septembre dernier. Jusqu’à l’annonce de la nouvelle politique, Facebook a maintenu la précédente politique.

« C’est certainement un changement positif, mais il faut regarder les choses dans leur contexte, qui montre qu’on aurait dû le faire dès le début », considère David Brody. « Quel mérite y a-t-il à faire ce qu’on était censé faire plus tôt ? »

Hankes ajoute : « Il est ridicule qu’il ait fallu autant de temps après Charlottesville, par exemple, et ensuite la plus récente tragédie pour admettre que, bien sûr, le séparatisme blanc est un euphémisme du suprémacisme blanc. » Il ajoute que plusieurs groupes ont fait du lobbying auprès de Facebook à ce sujet, et ont été frustrés par le temps de réaction de l'entreprise.

Il conclut : « On arrive à obtenir une réponse sérieuse de ces gens uniquement quand il y a une tragédie. »

Motherboard a fait part de ces critiques à Brian Fishman. Si Facebook commence à se rendre compte que l’opinion généralement admise parmi les spécialistes est qu’il n’y a aucune différence significative entre le nationalisme blanc et le suprémacisme blanc, pourquoi est-ce que ce n’était pas sa position au départ?

« Je dirais que maintenant, nous pensons avoir compris », a-t-il répondu.

Cet article a été publié sur Motherboard États-Unis.

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