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Vernon Subutex m'a rappelé qu'il fallait que je fasse une lessive, tiens

L'adaptation télé des romans de Virginie Despentes donne tout sauf envie de ressortir ses vinyles, de monter un groupe, de porter des perfectos, et globalement d'être Romain Duris. Tant mieux, peut-être.

par Marc-Aurèle Baly
11 Avril 2019, 11:46am

Capture d'écran de la série Vernon Subutex (© Canal +). 

Dans un des rares films de Christophe Honoré à peu près regardable (Dans Paris), Romain Duris joue un trentenaire suicidaire qui revient vivre chez ses parents le temps de se remettre d’une vilaine rupture. Dans une scène, en slip-chandail sur le lit, il réécoute un de ses vieux vinyles de Kim Wilde en chantant par-dessus, et on comprend que ça l’empêche de se foutre en l’air.

Plus de quinze ans plus tard, dans l’épisode 5 de la série Vernon Subutex, le même Duris joue cette fois une sorte de clodo mi-céleste mi-fomblard en galère d’appart’ (il vient de se faire virer de chez lui à la suite de loyers impayés), qui tente de s’incruster lors d’une fête dans un loft en faisant le DJ. Le premier morceau qu’il passe est également « Cambodia », sauf que cette fois, le tube 80’s de Kim Wilde n’est plus une question de vie ou de mort, mais un appât pour convaincre un trader plein de coke qu’il est assez cool pour squatter chez lui - et éventuellement soulever de la vieille rate décatie. Car attention, si le Vernon est rockeur, le Vernon est surtout pineur.

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Entre ces deux pôles filmiques, on se rend compte que la musique a cessé d’être un refuge intime ou le souvenir foudroyant d’un idéal adolescent, pour devenir uniquement un marqueur social, en l’occurrence ici le signe de ralliement et d’identification de toutes les grosses ramasses vieillissantes de Paris – le fait que les personnages de Vernon Subutex soient aussi imbuvables ne plaide vraiment pas en leur faveur. Surtout, on a l’impression durant toute la série que l’on essaie de nous vendre un éloge (actuel ou funèbre, on ne sait pas trop où est situé le curseur) de « l’esprit rock » et de sa prétendue authenticité (qu’est-ce qu’on se marre) tout en nous disant en filigrane tout autre chose, comme si on essayait de nous la mettre à l’envers en permanence.

D’un côté, la pureté des années perdues de Romain Duris (illustrées à l’écran par des flashbacks pas possibles, qui ressemblent presque tous à une vieille pub des shampoings Fructis) qui n’a pas su (ou voulu) voir sa jeunesse foutre le camp. De l’autre, une fascination d’un conservatisme assez larvé pour la litanie d’appartements bourgeois de ses anciens (et nouveaux) plans cul chez qui il vient crécher une nuit ou deux à la suite de son éviction. Le même personnage qui nous dit qu’on « rentre dans le rock comme dans une cathédrale » (pitié) et qui fantasme en même temps sur les mamans-rombières qui peuvent éventuellement lui payer sa came.

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Il y a plusieurs explications à cette ambivalence : soit la série est contre son personnage principal (et on a affaire à une satire), soit elle prend fait et cause de ses désagréments, et le voit comme une sorte de martyr social - on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser, ce qui n’est pas forcément inintéressant en soi. Au fil de la série, le point de vue envers son héros évolue, le ton y semble d’abord gentiment moqueur (une réplique de tête, au hasard : « Wake up la France, je vais me barrer à Lisbonne ! ») tout en étant de son côté – ben c’est vrai que c’est un peu sale le sponsoring dans la musique.

Sauf qu’à mi-parcours, le traitement bifurque vers quelque chose de plus unilatéral, de l’ordre d’un mélange de pitié et de quasi-adoration, alors même que Duris s’enfonce plus avant dans la voie de la clochardisation. Sa dégaine d’échalas barbu et halluciné venant s’échouer sur les bancs des Buttes-Chaumont lui donne alors de faux airs christiques de Jim Morrison du 19e (c’est très cheap mais à ce stade on n‘est plus à ça près), et on commence franchement à être vraiment gêné.

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La fascination malsaine pour les camés et la mort (car métaphoriquement, Duris n’est au fond que ça dans la série) n’est pas nouvelle, mais elle a le mérite d’apparaitre ici, pour le coup, comme assez générationnelle. Elle vient en tout cas rappeler les vieilles antiennes de la mythologie rock (celles du Chelsea Hotel, des scarifications sur scène et du vomi de Jimi Hendrix) que personne n’a plus envie d’entendre depuis des années, et qui donnent, vu le défaut d’incarnation du projet, envie d’envoyer toute la bande qu’il cite plus ou moins directement (celle du Gibus et des Patrick Eudeline, des « tu te souviens quand j’ai pris de l’héro avec Alain Pacadis dans les chiottes du Palace ? ») dans les égouts de l’histoire et qu'on tire enfin la chasse.

La décrépitude et la tristesse d’une certaine génération (la Mitterrandie des années 80, mondaine et qui fait vaguement semblant d’être gauche ou surjoue d’être de droite, qui se la colle et qui n’en a rien à foutre de rien) était déjà le sujet de la trilogie romanesque de Virginie Despentes, sur laquelle son adaptation télé essaie tant bien que mal de se calquer. Les romans de Despentes valaient ce qu’ils valaient, mais avaient au moins pour eux le mérite du trait de crayon sociologique qui croquait juste, ses petits élans balzaciens cruels donnant un peu de chair et de cachet à des vies dont on se foutait au fond pas mal. Mais ici, on est face à une telle enfilade de clichés et de lieux communs sur le rock et sur la défonce qu’on se demande si on ne nage pas en plein rêve mouillé d’un D.A d’une major qui aurait arrêté d’écouter de la musique depuis vingt ans – c’est souvent le cas.

En cela, la série n’est pas vraiment aidée par sa bande-son, ou plutôt son utilisation, qui suit tout du long des voies toutes tracées (sans mauvais jeu de mot) pour ne jamais en déloger, même si elle commence plutôt par le bon bout – un enchainement Alex Cameron, Jonathan Richman et Karen Dalton plutôt de bonne tenue d’entrée de jeu, ça change des synchros Bonduelle avec les Ting Tings.

Cette légère éclaircie musicale dure à peu près dix minutes, le temps qu’on se retrouve au Bus Palladium assister au concert d’Alex Bleach, vieille gloire en ramasse totale et ancien pote-de-biture-ma-vieille-canaille du héros, avant que son cœur de rockeur ne lâche et qu’il crève presque littéralement dans les bras de Romain Duris – Spacemen 3 pour illustrer une overdose, en avant l’imaginaire. C’est probablement une des pires scènes de concert que j’ai vues de ma vie, et pourtant je crois me souvenir d’un film avec les Naast dedans. La musique y est absolument atroce, tout sonne tellement faux qu'on se demande même comment les figurants peuvent faire semblant de s'intéresser un tant soit peu à ce qu'il se passe sur scène et dans la salle - même les poteaux ont l'air fake.

Et c’est là le vrai problème de la série : l'ensemble donne envie de tout balancer par la fenêtre, ses bons disques comme ses fringues pourries, la musique avec le cliché qui l'accompagne, l’eau du bain avec le bébé rockeur. Car si une bonne partie de la B.O est plutôt correcte, tout ce qu'elle charrie, son usine à fantasmes en toc et ses idéaux complètement débiles, nous dit qu'il faudrait peut-être juste arrêter les frais une bonne fois pour toutes. Je n’imagine même pas ce que pourrait ressentir un ado qui tomberait sur Vernon Subutex et qui entendrait pour la première fois Wreckless Eric vu tout ce qu'il y a autour - alors que ça tue en soi, Wreckless Eric. On a peut-être les légataires qu'on mérite, mais gageons tout de même que dans trente ans des losers en T-max ne viendront pas nous les gaver avec leur âge d'or de PNL en faisant un Y.

Il y a tout de même un petit miracle qui surnage au-dessus de la catastrophe, en la personne assez inattendue de Romain Duris. Lui dont tout le monde pensait qu'il avait été mal casté se révèle au final être la seule chose d'à peu près valable dans la série, sa gouaille naturelle et la subtilité de son jeu sauvant un peu les meubles. Il y œuvre comme une centrifugeuse, où tout le monde autour de lui (mention spéciale à Laurent Lucas et Céline Sallette) semble aspiré et comme condamné à jouer comme un manche, incarnant la pire caricature possible de leur sociotype respectif - patron libidineux d'une société de production pour le premier, contractuelle louche-lesbienne à qui on ne la fait pas pour la seconde.

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Il se produit même quelque chose d'assez curieux au bout d'un moment, où le spectateur interloqué se confond presque avec son personnage principal, lequel a constamment l'air de se demander ce qu'il fout là, bégaie et porte sur le monde un regard affolé. À ce moment-là, le processus d'identification fonctionne enfin, mais a l'air un peu trop méta pour que ce soit volontaire.

L'intérêt-effarement s'étiole, on pense à autre chose, aux listes de courses qui paraissent tellement punk à côté, et on est presque désolé pour Romain Duris, qui apparemment n'était pas vraiment féru de rock à la base - il prononce les Thugs comme les Fugs un moment, c'est assez mignon. Décidément très bon, aussi bien dans les croûtes que dans les films importants, qu'il mange des spaghettis chez Ridley Scott ou joue un proviseur ringard chez Serge Bozon, on a quand même très envie de lui dire qu'il vaut beaucoup mieux que ça, et qu'il ferait mieux de se barrer le plus vite possible de ce making-of d'un rot post-mortem de Daniel Darc.

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