Illustration par Owain Anderson

Une dealeuse de Xanax nous parle de son business model

« C’est absurde, les sommes d’argent que les gens peuvent dépenser pour du Xanax. »

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10 Avril 2019, 8:10am

Illustration par Owain Anderson

La génération de « Soundcloud rappers » fait la part belle aux voitures et au fric, mais également aux comprimés pharmaceutiques. La street credibility dont ont profité ces médocs grâce à eux constitue une opportunité commerciale pour les dealeurs. L'Alprazolam, anxiolytique mieux connu sous la marque Xanax, est particulièrement populaire auprès d’un certain artistes hip-hop (comme Lil Xan, qui a littéralement pris le nom du médicament) et auprès de leurs fans. Entre 2014 et 2017, « Xanax » était même l'une des dix marques les plus citées dans le hip-hop populaire, aux côtés de marques de luxe telles que Rolex ou Bentley.

Même si « aucun chiffre ne peux confirmer la popularité croissante du Xanax », de plus en plus d'étudiants testent des somnifères et sédatifs. Dans le meilleur des cas, ces étudiants utilisent les vrais médicaments, car il faut savoir qu’il existe des organisations criminelles qui introduisent du Xanax contrefait et coupé sur le marché, ce qui implique des risques énormes pour la santé.

Depuis un an, Pauline et Ruben *, un couple qui deale depuis son domicile situé en Belgique, ont accès au « vrai » Xanax et en vendent à la pelle. Nous avons discuté avec Pauline de la concurrence, de ses marges en terme de bénéfices et de l’aspect morale de sa profession.

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VICE : Salut Pauline, comment es-tu entrée dans le business du Xanax ?
Pauline : Grâce à mon copain. Il avait accès aux comprimés par le biais d’amis. Nous avions régulièrement du Xanax à la maison. Entre temps, lui est devenu accro et en prend quotidiennement. Sans ça, il ne peut pas fonctionner ou manger. Moi-même, j’ai commencé à en prendre l’année dernière pour pouvoir dormir après avoir sniffé de la coke toute une soirée. Peu après, j'ai commencé à en prendre suite à nos disputes, afin de me calmer et de dormir.

Le Xanax n'est pas destiné à un usage récréatif. Pourquoi les gens l’utilisent-ils quand même dans ce cadre ?
Ça dépend. Certains en prennent juste pour se détendre, d'autres vraiment dans le but de faire la fête. Je n’en ai pris qu’une seule fois en soirée, mais ça n’a vraiment pas été une bonne expérience. J’avais bu et fumé, aussi. Au début tout allait bien, mais je me suis vite retrouvée complètement KO. Le lendemain, je me suis réveillée nue dans mon lit et je n'avais aucune idée de ce qui s'était passé.

Pourquoi avez-vous décidé de vendre cet anxiolytique ?
Un de nos amis bosse dans un entrepôt pharmaceutique. Il vole des Xanax dans le stock afin de les revendre en gros. Du coup un jour il nous en a parlé et nous a dit que nous pouvions nous adresser à lui si jamais. Il y a un an, j'avais vraiment besoin d'argent et j'ai décidé d'accepter son offre. Il est devenu notre fournisseur.

Vous ne vendez donc pas les fausses pilules coupées au fentanyl qui ont causé la mort de Lil Peep ?
Non, ça non. C'est vraiment très dangereux. Nous avons le produit de la marque Pfizer, mais ils sont en train de réduire la production de Xanax. Je pense qu'ils en vendent moins vu qu’il existe une version moins chère sur le marché. Et les médecins prescrivent de plus en plus la variante bon marché, qui est l’Alprazolam. Les effets de l’Alprazolam et du Xanax sont exactement les mêmes.

L’ Alprazolam se vend-il aussi bien ?
Il se vend, mais reste moins populaire que le Xanax. C’est dû à la forme des pilules de Xanax, que le gens reconnaissent à force de les avoir vus dans la culture hip-hop. Le Xanax se vendra toujours mieux que l’Alprazolam grâce à sa notoriété. Mais au final, les gens recherchent juste un effet, ils vont donc acheter ce qu’ils vont pouvoir trouver.

« On revend une pilule à cinq euros. S'ils sont un peu cons, on leur en demande dix »

Qu'en est-il de vos bénéfices ?
Nous réalisons des bénéfices énormes. Sur ordonnance, une boite de Xanax de cinquante comprimés coûte 12 euros. Via notre fournisseur, on achète une boîte sans ordonnance pour 20 euros, parfois 30 s'il a des difficultés à se les procurer. On revend une pilule à cinq euros. S'ils sont un peu cons, on leur en demande dix. Pour une boite entière de Xanax, on demande de 90 à 150 euros. Donc ce sont clairement des bénéfices de malade.

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Combien gagnez-vous par mois grâce à ce commerce ?
Ça dépend. Actuellement, ça se situe entre 500 et 700 euros. Mais c'est parce qu’on a réduit nos horaires. Au début, c'était vraiment devenu une maison de dingues ici. Les gens venaient acheter du matin au soir. Je me faisais même réveiller en plein milieu de la nuit. Les clients s'attendent à ce que vous soyez disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept. J'ai eu des problèmes avec mon proprio donc j'ai dit à beaucoup de gens que j'avais arrêté. Maintenant, nous n’acceptons plus qu’une quinzaine de clients réguliers. Parfois, de nouveaux visages se présentent, mais pas autant qu'avant.

Vos clients viennent dans votre appartement. Ça ne te fait pas peur ?
Non. Les personnes qui transmettent mon numéro à d’autres me demandent toujours mon accord avant de le faire. Et si quelqu'un que je ne connais pas se présente, je lui demande qui est notre ami commun. Voila comment je gère. Ce n'est pas comme si nous avions un pactole d'argent et un stock de Xanax ici de toute façon. Avec la plupart des gens, je peux simplement laisser mes affaires là où elles sont et aller aux toilettes sans avoir à me faire du soucis.

« J'utilise cet argent pour payer mes clopes et ma came. Ce n'est pas comme si j'économisais quoi que ce soit »

Que fais-tu avec cet argent ?
Je l'utilise pour payer mes clopes et ma came. Ce n'est pas comme si j'économisais quoi que ce soit. C'est tout en cash aussi, donc je ne m’en rends pas bien compte. Tant que je ne le vois pas apparaître sur mon compte en banque, cet argent n'a pas vraiment de valeur. Ce revenu n'est plus absolument nécessaire car j'ai aussi un job normal, mais c'est un revenu supplémentaire qui me facilite la vie.

J'imagine que tous les dealers n’ont pas accès au vrai Xanax ?
Juste. Presque personne ne possède les vraies pilules de chez Pfizer. Les « fake-bars » que l’on peut voir chez les rappeurs américains existent également en Belgique. Je sais que si un jour je n’ai plus accès aux vraies pilules, je pourrais facilement trouver une contrefaçon chez quelqu’un d’autre. Mais je ne veux pas faire tant d'efforts.

Beaucoup de nos clients achètent chez nous en vrac, puis revendent eux-mêmes. Nous maintenons des prix suffisamment élevés pour qu’ils ne puissent pas réaliser trop de bénéfices. Parfois, les gens nous demandent s'ils ne peuvent pas avoir une petite réduction, mais on n’accepte pas. De temps en temps, on leur offre une pilule supplémentaire, mais ils ne doivent pas s’attendre à ça chaque semaine.

C’est absurde, les sommes d’argent que les gens peuvent dépenser pour du Xanax. Si on augmente nos prix, ils ne vont pas nous dire « non », mais plutôt : « je vais économiser encore un peu, alors. » Une fois que vous avez trouvé votre fournisseur, vous allez continuellement revenir chez ce même fournisseur.

Vous n’avez pas peur de vous faire attraper ?
Pas vraiment. Je n’en vends jamais dans les clubs ou en soirées. Ce serait super con. Un de mes potes s’est fait arrêté. Il avait beaucoup de dettes auprès d'un autre dealer et je lui avais donc fourni du Xanax au prix d'achat, afin qu'il puisse le vendre pour éponger ses dettes. Mais il s’est mis à en vendre à Overpoort (quartier nocturne populaire de Gand, ndlr). Bien sûr, il s’est fait arrêter par la police. Il a dû comparaître devant le tribunal et payer une amende de 2500 euros.

Envisagez-vous d'arrêter ?
Notre fournisseur a de plus en plus de mal à voler les pilules. Je me suis dit que si ça doit s'arrêter, alors ça s’arrêtera. Ce n'est pas grave. Après tout, ce n'est pas un style de vie que je veux maintenir sur le long terme. On va donc continuer jusqu'à épuisement des stocks.

* Les prénoms réels ont été modifiés

Avertissement : VICE n'encourage pas l'utilisation de drogues, quelles qu’elles soient.