États-Unis, Géorgie, juin 2012. Un dortoir des hommes dans la prison du comté de Calhoun, à Morgan, Géorgie.
Ouganda, mars 2013. La prison de Mutukula est une prison à faible niveau de sécurité.
Jan : Bonne question. Je me suis d’abord demandé où est-ce que je pourrais prendre de belles photos. Et j’aurais sans doute pu faire un joli bouquin de photos, mais quel intérêt ? Quel serait le sens de faire ça ? En fait, j’ai toujours voulu que mon travail joue un rôle dans le débat public.Alors avec l’aide de l’Institut Max Planck, j’ai décidé de me concentrer sur certains pays, choisis selon certains indicateurs : d’abord, la division entre le droit civil et le droit coutumier, ensuite, en tenant compte de leur nature géographique, et de l’importance desdits pays au niveau international. Ensuite, j’ai pris deux exemples de chacune des principales versions du droit pénal : un exemple occidental (droit civil en France et droit coutumier aux États-Unis) et un exemple ailleurs (droit civil en Colombie et droit coutumier en Ouganda). J’ai aussi choisi de photographier les États-Unis plutôt que l’Angleterre parce que les États-Unis appliquent encore la peine de mort, ce qui est, bien évidemment, le système le plus radical qui soit.Dans quelle prison a-t-il été le plus facile de rentrer ?
Ça a été en Ouganda, et de très loin. Je pense que c’est dû aux idées libérales du Directeur de l’administration pénitentiaire, qui est une personne très ouverte et transparente.
Ouganda, février 2013. Cours de biologie donné par un prisonnier condamné à mort (reconnaissable à ses habits blancs) dans la principale prison de Kirinya, à Jinja.
Assez cauchemardesque. En France, j’ai mis deux ans avant de pouvoir accéder aux prisons. Aux États-Unis, à peine un peu moins. En Colombie, le premier tour par les établissements de faible ou de moyenne sécurité, ça allait. Mais quand je suis revenu pour visiter les prisons de haute sécurité, ils m’ont mené en bateau. Après des tas de demandes par écrit, ils ont accepté de me laisser visiter quatre prisons de sécurité maximale, mais une fois dedans, je n’avais pas le droit de prendre de photos, si ce n’est une espèce de parodie de cours d’anglais qui avait lieu dans des salles sans élèves, et un atelier dans lequel les détenus faisaient de jolis travaux de menuiserie. C’était tout de même très sale et surpeuplé, mais dans certaines parties de la prison, si je prenais ma caméra, j’étais immédiatement entouré de policiers qui m’empêchaient physiquement de prendre des photos. Toujours en Colombie, généralement, les juges ne souhaitaient pas être photographiés parce que c’était très risqué pour eux.
Colombie, août 2011. Établissement pénitentiaire de réclusion spéciale à Sabana Larga. Capacité officielle, 50 détenus. Plus de 100 personnes y sont enfermées.
J’ai été vraiment frappé par l’atmosphère générale qui était vraiment très détendue en Ouganda, bien plus qu’ailleurs. C’était sans doute l’endroit le plus agréable. Mais les prisons ougandaises ne sont pas des motels. Attention. Ces endroits sont surpeuplés et il y a une grande pauvreté. Mais au moins, les gens ont l’air d’être bien traités.
France, octobre 2013. Une cellule de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy. Cet établissement a ouvert ses portes en 1980.
Eh bien, les prisons, aux États-Unis, ce sont des sanctions institutionnalisées, et ce malgré le fait qu’elles dépendent du Département de l’administration pénitentiaire. Je crois que les prisons américaines sont conçues, d’abord et avant tout, pour être des sanctions.
États-Unis, Géorgie, novembre 2012. Réunion du comité des « lifers » - hommes condamnés à perpétuité – dans une prison d’État de Géorgie.
J’ai pu interagir avec eux en Ouganda. Tu vois la photo du type qui prend un bain de soleil près des murs avec de jolies couleurs, en France, ce type était un chef de mafia corse. Et on a pu discuter pendant une bonne demi-heure. En Colombie, on m’interdisait souvent de parler aux gens. Pareil pour les États-Unis.
France, avril 2013. Centre pénitentiaire de Lille-Annœullin. Au fond de la cour, J.-M., membre du gang corse de la Brise de mer. Il avait déjà passé 14 ans en prison avant d’être condamné à 15 ans pour meurtre, en 2007. En 2013, il a été condamné à 4 ans de plus et à 100 000 euros d’amende pour extorsion de fonds à des boîtes de nuit, depuis sa cellule.
L’idée n’est pas de dire que celui-ci est mieux que celui-là. Ce n’était pas du tout mon point de départ. Mais au bout du compte, j’ai clairement des préférences. Les services pénitentiaires et la manière dont nous gérons la criminalité semblent jouer un rôle important dans les politiques de nombreux pays. Je dirais même que c’est de plus en plus le cas avec l’essor des partis populistes et cette idée que la manière dont on punit les gens va déterminer la baisse, plus ou moins importante, du taux de criminalité. Dans le livre, je présente des comparaisons des taux de criminalité et de meurtres dans différents pays d’Europe, et ces chiffres ont beaucoup baissé. Si l’on considère le taux de meurtres, le monde est devenu un endroit beaucoup plus sûr au fil des années. Aujourd’hui, il l’est plus que jamais. Peut-être à l’exception des années 1950 et 1960. Mais je crois que les gens n’en sont pas conscients. J’espère que mon livre pourra contribuer au débat public surtout dans la façon dont on fait face à la criminalité. Et je crois que le fait de comparer différents systèmes, des situations et des cultures diverses est toujours un bon moyen d’avoir du recul et de mettre les choses en perspective.
Ouganda, mai 2010. Salle des archives du commissariat de police de Kakira.
Je suis très dubitatif quant à l’utilisation qui est faite du système carcéral de manière générale. J’entends bien que, dans certains cas, il est nécessaire d’isoler un individu du reste de la société. Certaines personnes ne sont tout simplement pas en mesure de vivre en société, mais je crois que c’est une petite minorité des personnes qui peuplent les prisons. Je pense que beaucoup d’entre eux sont des individus qui n’ont pas eu de chance, qui n’ont pas eu d’opportunités, qui souffrent de problèmes psychologiques, qui viennent du plus bas de l’échelle sociale, et que l’origine ethnique joue aussi un rôle. À mon avis, le fait de se concentrer sur la sanction, sur la punition, ce n’est pas la meilleure idée du monde. Je pense qu’une réprimande accompagnée d’opportunités, que le fait de donner à ces gens une chance de vivre une vie qui soit utile à la société serait une meilleure idée. Peut-être que cela vient aussi, en partie, de ma propre histoire. Aux Pays-Bas, le taux d’incarcération est très faible, à tel point que nous louons certaines de nos prisons à la Norvège et à la Belgique.
France, octobre 2013. Cellules de la Maison d’arrêt de Bois-d’Arcy. Sur les 770 détenus, environ 215 sont en attente de jugement.