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Société

Un imam pas comme les autres

Homosexuel, musulman, docteur en sciences humaines et sociales, Ludovic-Mohamed Zahed est le premier imam à s’être marié à un homme. Il est aussi celui qui a ouvert la première mosquée inclusive de France.

par Leila Chik
04 Mars 2019, 9:53am

Photos: Marc-Antoine Serra pour VICE FR

Il y a sept ans, Ludovic-Mohamed Zahed publie Le Coran et la Chair, ouvrage dans lequel il explique son histoire : celle d’un enfant d’Alger qui découvre l’islam dans un groupe salafiste et tombe amoureux de son « aîné dans la confrérie ». Il y raconte aussi la guerre civile, la violence, les doutes, puis l’acceptation de sa sexualité et de sa foi. La même année, il décide de créer la première mosquée inclusive de France, à Paris [elle a fermé ses portes en 2015, NDLR], et d’y accueillir tous ceux qui se sentent rejetés par l’islam : les gays, les lesbiennes, les trans ou encore les femmes non voilées. Le séisme dans le paysage musulman français est tel qu’il est obligé de s’exiler quelques années en Afrique du Sud, pays de son compagnon Khiam, suite à des menaces de mort et une fatwa (condamnation) lancée par des intégristes. Là-bas, où le mariage homosexuel est déjà légal, il l’épouse civilement (et se marieront religieusement à Paris).

Aujourd’hui de retour en France, Ludovic-Mohamed Zahed s’est éloigné de l’activisme et du tourbillon médiatique. Il gère un centre islamique progressiste, l’institut CALEM, et se consacre essentiellement à la recherche et à l’enseignement, plus tranquilles mais aussi efficaces pour faire évoluer l’islam dans une direction plus modérée, ouverte et adaptée au monde moderne. C’est dans sa ville, Marseille, qu’il nous reçoit pour parler de sa vie et son combat.

VICE : Y a-t-il d’autres d’autres imams gays qui ont pris votre exemple ?
Ludovic-Mohamed Zahed : Je ne suis pas le seul, mais j’ai été le premier à prendre cette responsabilité à une époque où de nombreuses personnes venaient me demander conseil dans une association que j’avais aidé à fonder. Ces personnes étaient en grande souffrance psychologique, parfois même rejetées du foyer familial parce qu’elles avaient annoncé ou qu’on avait découvert leur homosexualité. Cela dit il n’y avait pas que des homosexuels qui contactaient l’asso. Beaucoup de musulmans hétérosexuels se retrouvaient dans notre message d’inclusivité, dans notre promotion du dialogue avec les autres communautés religieuses et notre travail sur la laïcité. L’idée est de promouvoir l’islam comme une philosophie de vie et non pas comme une loi. Cette approche parle à beaucoup de gens.

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Comment abordiez-vous ce rôle d’imam ?
Dans le Coran, il n’y a pas grand-chose sur les imams. Il y a un verset dans lequel Dieu parle et dit : « Nous avons fait d’Abraham un imam », donc un « facilitateur » pour l’humanité. Moi je pense qu’un imam c’est ça, un « facilitateur », ça n’est ni un statut, ni une fonction, c’est quelqu’un qui est là pour dialoguer, pour aider à rendre moins difficiles des réflexions, des pratiques spirituelles. Sûrement pas une autorité.

Vous militez pour que l’homosexualité ne soit pas rejetée par les musulmans, vous avez ouvert une mosquée inclusive, écrit des livres et fondé un institut. Sentez-vous que votre travail, et plus généralement le souhait de développer un islam plus progressiste et modéré, commence à être accepté ?
Il y a dix ans on était des extraterrestres, personne n’avait encore jamais entendu parler de ça. On était tellement en retard en France sur ces questions-là, mais aussi sur beaucoup d’autres, comme les questions de race, de sexe, de sexisme… Mais disons que maintenant oui, on fait partie du paysage, on existe et c’est un fait reconnu. De toute façon, dire que l’homosexualité a été inventée il y a 5 000 ans par Sodome et Gomorrhe et qu’on n’a pas le droit de vivre, ça ne le fait plus vraiment, donc ceux qui ne sont pas contents n’ont pas trop le choix finalement.

Vous avez découvert votre homosexualité à 17 ans, un âge où les préjugés jouent beaucoup. Vous n’avez pas eu un rejet de l’islam à ce moment-là ?
Si. Je me suis éloigné de l’islam pendant 7 ans. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec quelque religion que ce soit.

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Comment vous êtes-vous « réconcilié » avec votre foi ?
J’en avais besoin. En fait, je me suis dit : « l’islam t’a époustouflé, passionné, et tu as tout jeté simplement parce qu’ils t’ont dit que tu ne pouvais pas avoir de spiritualité, que tu étais un animal ». Je me suis rendu compte que j’avais été un peu trop vite en besogne. Quand j’ai pris le temps de réfléchir à tout ça un peu avant l’âge de 30 ans, je suis revenu tout doucement vers la spiritualité par le biais du bouddhisme et de la méditation. Je suis allé faire un pèlerinage au Tibet, je me suis dit que c’était magnifique, sauf que les femmes y sont inférieures aux hommes, et que l’homosexualité y est aussi condamnée. J’ai compris que les préjugés existaient partout. Et c’est pareil que dans l’islam, ça n’est pas écrit dans les textes, mais on trouve toujours un truc, une virgule, un point, un espace, où introduire l’homophobie si on en a envie.

Comment expliquez-vous que beaucoup de musulmans, notamment en France, ne tolèrent pas la communauté LGBT au sein de leur religion ?
Pour essayer de comprendre ce qui se passe en France, comparons notre situation avec un pays étranger. Aux États Unis, plus de 50% des musulmans américains sont pour le mariage pour tous*. Ils ne s’en fichent pas, ils sont pour. Comme ils n’ont pas la même immigration qu’en Europe, et que leur niveau socio-économique est plus élevé, ils sont plus progressistes qu’ici. Cela se joue donc essentiellement sur l’éducation. En France, les immigrés de la première génération sont des ouvriers, des gens qui savaient à peine lire et écrire pour beaucoup d’entre eux et qui sont venus chercher du travail dans les années 1970. Du coup, c’est compliqué de communiquer sur ces questions-là. Et j’ajoute qu’on a été, dans nos pays d’origine, colonisés à une époque où l’homosexualité était criminalisée en France. Vous voyez le type de schizophrénie auquel ils doivent faire face ? C’est-à-dire qu’on va défendre l’interdiction légale, juridique, de l’homosexualité, parce que dans nos sociétés à l’époque c’était comme ça, mais en oubliant que ça a été imposé par la France. Alors qu’aujourd’hui la France est partie et qu’elle a évolué là-dessus. Quand les gens sont ignorants, ils ont peur et quand ils ont peur et qu’en plus ils n’ont pas les moyens de se libérer de tous ces préjugés, ils se renferment encore plus sur eux-mêmes.

« On doit vivre ensemble, s’accepter et être de plus en plus inclusifs et tolérants, à défaut d’être vraiment pro-actifs dans la défense des droits des autres »

Mais ça n’arrive pas qu’avec les musulmans. Le vrai problème il est socio-économique et éducatif, il n’est pas du tout culturel. C’est quoi la culture ? Regarde Marseille, je connais des gens de 60 ans qui sont nés ici, leurs parents sont nés ici, qui sont musulmans, qui sont Français, mais qui ont encore des préjugés par rapport à ça.

Quelles missions avez-vous entrepris avec la CALEM, votre institut à Marseille ?
Aujourd’hui on est tourné vers la recherche et la formation. Je me concentre essentiellement là-dessus, je publie beaucoup, je donne des conférences. Je suis très content de mener la prière quand on me le demande et que j’ai le temps, mais je n’ai plus envie de m’enfermer dans une mosquée. C’est magnifique de gérer une mosquée, une communauté, mais c’est comme être un travailleur social, c’est prenant. À un moment il faut choisir. On se plaint beaucoup dans nos communautés et dans ce mouvement progressiste qu’il n’y ait pas assez d’intellectuels, de livres, de textes sur lesquels s’appuyer. Je me consacre à cette construction aujourd’hui. Ça nous a pris des années mais on a un manuel de sept tomes qu’on utilise actuellement pour la formation des imams à l’institut. Il est loin d’être parfait, mais c’est un début.

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Depuis votre retour en France, subissez-vous encore des pressions et menaces ?
Pas du tout. Nous, on parle essentiellement de spiritualité, donc ça n’intéresse pas grand monde. Le problème avec la mosquée [qui a fermé depuis deux ans] c’est qu’on pensait qu’on allait y être coupés de cette réalité politique qui est quand même difficile. C’était naïf de ma part parce qu’aujourd’hui, la mosquée est devenue un lieu de pouvoir, de production de la norme, de contrôle des populations. Donc bien évidemment, quand on a fondé une mosquée inclusive, on nous est tombés dessus en nous disant qu’on n’était pas du sérail, qu’on n’avait pas le droit de pouvoir ne serait-ce qu’influencer, même positivement, les individus qui composent notre communauté.

Pensez-vous que les choses soient en bonne voie ?
Ce n’est pas juste qu’il y a de l’espoir, c’est surtout qu’on n’a plus le choix. On doit vivre ensemble, s’accepter et être de plus en plus inclusifs et tolérants, à défaut d’être vraiment pro-actifs dans la défense des droits des autres. Je suis optimiste, mais prudent, parce que cela ne va pas être évident. Même dans la communauté, j’ai parfois des gays qui disent aux femmes de se voiler pour prier, parce que c’est quelque chose qui est ancré. Il y a encore beaucoup de travail.

Que conseilleriez-vous à un ado musulman, homosexuel, qui a un conflit d’identité ?
Si j’ai un conseil à lui donner, c’est de ne pas rester seul et de rencontrer des gens qui sont dans la même situation que lui, ou qu’elle. Il faut en discuter, échanger, prendre ses propres décisions. L’islam pour moi c’est une philosophie de vie qui nous enjoint à la paix. Le terme même d’islam c’est « paix », et la paix, c’est la paix intérieure avant tout.

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