Mario Balotelli, le selfie d'or

La révolution 2.0. est en marche dans le monde merveilleux du ballon rond. Et on le doit aussi à l'attaquant italien de l'Olympique de Marseille.

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05 mars 2019, 8:41am

© G. Julien / AFP

Dimanche soir, juste après avoir ouvert le score pour l’OM, Mario Balotelli a cassé le « quatrième mur » de la retransmission télé en prenant immédiatement une vidéo avec son téléphone, en mode selfie, avec ses coéquipiers. Elle a été immédiatement postée sur Instagram. Cette célébration « live » a certes connu quelques précédents, mais son écho et sa résonance indiquent bien qu'une petite révolution est en route. Désormais, le foot spectacle se vivra de plus en plus en direct sur web. L’onde de choc reste à mesurer, mais tant pis pour la nostalgie.

Mario Balotelli n’est pas venu pour rien à Marseille. Celui qui se pose déjà en Dr House d’une saison phocéenne qui semblait condamnée à l’asystolie, n'a eu besoin que de 15 minutes pour sembler indispensable à sa nouvelle équipe. Surtout, il a remis au goût du jour ce qui manquait le plus au club, la démesure, voire le n’importe quoi, du moment qu’il y a du style et que la victoire est au rendez-vous. Hier soir, il a surtout, peut-être sans le vouloir ni le savoir, marqué autant son époque qu’un but. La vidéo qu’il a postée pour commémorer sa reprise de volée victorieuse contre le gardien de Saint-Etienne – un événement loin d’atteindre pourtant sur le papier la dimension d’une Coupe du monde ou d’une Ligue des champions – a redistribué d’un coup les cartes dans le 2.0.

Largement partagées, commentées, reprises et popularisées, ces quelques secondes de joie collective dans le feu de l’action ont surtout souligné la petite révolution que nous nous apprêtons à vivre. Les puristes pourront naturellement s’indigner, parler de profanation. Comment un joueur peut-il avoir pour premier réflexe de saisir un téléphone, au lieu de songer à ses coéquipiers ou aux supporters, présents IRL. Jusqu’à présent, globalement, le rectangle vert restait un espace sacré sur lequel ne pénétrait aucun smartphone durant les quatre-vingt-dix minutes de l’office. Seuls quelques consultants, de jeunes attachées de presse ou des stadiers trompant l’ennui pouvaient publier depuis le bord du terrain, leurs visages hilares, pendant que les stars du ballon rond exerçaient leur art à quelques mètres derrière. Ou au coup de sifflet final, comme l’a immortalisé la Mannschaft en 2014 à Rio. ll fallait respecter l’unité de temps et de lieu, au moins le temps que ce beau théâtre à onze contre onze déroule sa dramaturgie.

Pourtant, l’évolution technologique autant que les transformations de la consommation du spectacle sportif condamnaient depuis quelques années cette sacralité à rejoindre les regrets du « bon vieux temps. » Désormais, le foot, et surtout l'instant du match, se vit majoritairement et souvent via le smartphone. La retransmission télé, par ailleurs de plus en plus onéreuse – faisant chuter les audiences, au point que même le puissant Bayern Munich s’en est inquiété et a réclamé le retour du « clair » – et inadaptée aux besoins de partage narcissique de notre temps, ne suffit plus à faire rayonner, à la seconde près, la rencontre et surtout à lui assurer son aura instantanée. Tweets vachards, gifs de beaux gestes, screens de dial, ou des posts d’autrui qui sont eux vraiment dans le stade, rythment dorénavant le vécu populaire du foot. Même sur les gradins ou dans les bars, on ne suit plus les centres et tacles que pour être certains de ne pas rater le bon « boomerang » ou la petite vidéo de célébration d'un groupe de potes dans un bar. A coté, le streaming est déjà une menace dépassée pour les diffuseurs.

Car voici peut-être la véritable et inquiétante information. Même si Balotelli n’a pas été le premier, en créant le buzz, il a validé un phénomène profond, et qui aura son coût. Naturellement comme pour la dématérialisation de la musique ou le Peer to Peer, les industries, ici télévisuelles, vont tenter de résister, défendre leur droit, recruter leur avocat, activer leur lobbying à l’Assemblée nationale ou auprès de la commission européenne. Il faudra tout faire pour maintenir l’hypothétique rentabilité de ces droits télés qui n’ont cessé de s’enflammer et de doper la gourmandise économique du petit monde du ballon rond. La bataille sera longue. Contre les joueurs, contre les principaux protagonistes du web (Instagram, Snapchat, facebook...), contre les « clients » de base accrochés à son offre illimitée et le secret de son IP.

Mais le consumérisme a changé. La culture du supportérisme aussi. Le rapport à la passion foot également. Il faudra trouver les moyens d’en tirer profit autrement. Ne soyez pas étonné si bientôt on vous propose de vivre le clasico en vue subjective d’un joueur dotée d’une mini caméra. Il restera juste à affiner la tarification pour chacun. Vous avez dit Black Mirror ?

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