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Il y a 30 ans, De La Soul riait au nez des puristes sur « 3 Feet High & Rising »

En mars 1989, le trio new-yorkais publiait son premier album, un condensé d’idées farfelues, de blagues potaches et d’imagerie bariolée, à rebours d'à peu près tous les codes de l'époque.

par Maxime Delcourt
05 Mars 2019, 11:41am

pochette du premier album de De La Soul « 3 Feet High & Rising » (1989)

Lorsqu’il a entendu 3 Feet High & Rising pour la première fois, KRS-One s’est pris une claque. Lui, l'un des fondateurs de Boogie Down Productions (et accessoirement d'une certaine idée du rap conscient US), n’avait jamais entendu un tel album auparavant. Rien d’aussi extravagant, en tout cas. Alors, comme tant d’autres artistes emblématiques de la fin des années 1980 (Big Daddy Kane et Vernon Reid de Living Colour, notamment), il décide de se rendre à la release party des New-Yorkais. Comme tant d’autres, des Beastie Boys, qui ont un temps envisagé de retravailler complètement Paul’s Boutique après avoir écouté 3 Feet High & Rising, à James Lavelle (Unkle), qui considère cet album comme le « Dark Side of the Moon du hip-hop », KRS-One prétend qu’il n’aurait jamais réussi à faire mieux, et salue donc la qualité du projet. Celui d’un trio en total décalage avec le paysage hip-hop américain de l'époque, ses poses violentes et ses devantures machos.

Posdnuos, Trugoy et Pasemaster Mase ne sont ni des francs-tireurs à la Public Enemy, ni des gangsta-rappeurs prêts braquer l’Amérique façon N.W.A., et encore moins des adeptes des récits glauques à la Boogie Down Productions. Ce sont de grands excentriques. Alors, ils agissent en fonction : plutôt que de poncer une énième fois le catalogue de James Brown, ils arrivent en chemises à fleurs, prônent le Daisy Age (« l’âge des pâquerettes » en VF, introduit dès le deuxième morceau de l’album, « The Magic Number »), empruntent leur titre d’album à un morceau de Johnny Cash (« Five Feet High And Rising ») et (c’est au moins un point commun avec Public Enemy) samplent à tout-va - du jazz, de la folk, de la pop, du reggae, du rock psyché et même quelques cours pour apprendre le français (« Transmitting Live From Mars »). C’est dire si, avec 3 Feet High & Rising, De La Soul provoque quelque chose d’inouï, un électrochoc qui vous fait passer de l’inconfort au bien-être. C’est un disque fou, bipolaire, extatique, un monument d’art insouciant et méticuleux, qui libère le hip-hop d’intentions strictement connectées à la rue.

Tout au long de ces vingt-quatre morceaux, on comprend ainsi l'importance des skits dans le rap américain - on en compte ici une petite dizaine, ce qui permet à De La Soul de mettre en place son univers, amusant, déluré et légèrement conceptuel (en gros, l'album s'articule autour d'un jeu télévisé fictif au sein duquel le trio est en compétition). On comprend surtout que Posdnuos, Trugoy et Pasemaster Mase ont mis au point ici un slang qui qui n’appartient qu’à eux : ainsi, « public speaker » évoque des rappeurs extrêmement doués, « buddy » est une référence aux corps désirables et « A phrase called talk » renvoie à leur façon d’agencer les rimes.

Pareil pour le son, façonné par un Prince Paul tout juste échappé de Stetsasonic, pas encore membre de Gravediggaz, mais déjà parfaitement conscient de pouvoir bousculer les habitudes du hip-hop aux côtés de ses trois nouveaux acolytes. Il les a découvert via « Plug Tunin' (Last Chance to Comprehend) », et compte bien profiter de la liberté qu’ils semblent incarner. Alors, le mec place des dizaines de samples sur chaque titre et se comporte en véritable directeur artistique. Tous ceux qui l’ont côtoyé au cours de sessions de 3 Feet High & Rising décrivent ainsi un gars à mi-chemin entre Malcolm McLaren et George Martin, entre un producteur capable de tout conceptualiser afin de créer un décalage avec l’époque et un autre, en phase avec son temps, qui sait comment séduire l’oreille de l’auditeur sans jamais céder aux facilités mélodiques.

Forcément, Posdnuos, Trugoy et Pasemaster Mase profitent de cet espace créatif. Et se font plaisir. Car, s’ils abordent des thèmes qui collent au catéchisme hip-hop - la violence des ghettos américains (« Ghetto Thang »), les relations amoureuses (« Eye Know ») -, les trois compères en profitent également pour se moquer du conformisme de leurs contemporains (« Me Myself and I »), composent un manifeste anti-drogue (« Say No Go »), racontent leurs troubles intimes (« Can U Keep A Secret », pas rien au sein d’une époque où il s’agit de porter ses couilles), osent des morceaux chantonnés (« The Magic Number ») et abordent des thèmes plus légers. Plus décalés, du moins : « A Little Bit of Soap », où ils évoquent leur odeur corporelle…

Elle est loin la conscience noire prônée par N.W.A., Public Enemy et Ultramagnetic MC’s ? Pas tant que ça à en croire le célèbre journaliste américain Harry Allen, qui va jusqu'à considérer « Tread Water » comme la chanson la plus africaine qu’il ait pu entendre. À l’époque, du moins. Depuis, les ambitions afrocentriques de De La Soul ont fait tout un tas de petits (Mos Def, Talib Kweli et, pourquoi pas, MF Doom) et inspiré certains grands noms, comme Souls Of Mischief et Arrested Development. « De La Soul a agrandi les champs d’action et de vision du rap, la façon dont il est perçu, déclaraient ces derniers en octobre 1992 aux Inrockuptibles. Ils nous ont montré que nous n’étions limités par aucune frontière. »

Grâce à 3 Feet High & Rising, De La Soul a aussi créé des liens très forts avec de proches cousins : A Tribe Called Quest et les Jungle Brothers, leurs compères au sein du collectif Native Tongues. Leur premier album partage d’ailleurs de nombreux points communs avec le premier effort de Mike Gee, DJ Sammy B et Baby Bam, Straight out the Jungle, sorti un an plus tôt : de riches instrumentations, un goût des dialogues, des textes qui se fredonnent plus qu’ils ne se scandent, une certaine facilité à à illustrer des thèmes et des émotions selon une ingénieuse variété formelle et une imagerie à-la-coule, peace and love pourrait-on dire.

Avec le recul, on imagine très bien le fantasme du directeur du marketing de l’époque : « Appelons un collectif d’art contemporain anglais pour réaliser la cover et lançons officiellement l’air du rap hippie. Tu vois le concept, gros ? ». L’initiative a plutôt bien fonctionné, c’est vrai : au sein d’un milieu où l’apparence physique règne, la dérision de De La Soul a fasciné les médias spécialisés et séduit les plus prompts à ne voir dans le rap de l’époque qu’un condensé d’hymnes monotones. Et il faut bien avouer que la pochette, avec toutes ses couleurs et ses symboles du flower power, renforce l’idée d’un disque gentillet, éloigné des standards hip-hop, là où, au hasard, LL Cool J et Rakim préfèrent le brillant des chaines en or.

Sauf que les gars de De La Soul ont toujours refusé d’être définis comme des hippies. Peut-être parce que ce mouvement sent plus le mauvais encens que la révolution culturelle à l’aube de la décennie 1990. Peut-être aussi parce que l’Amérique est devenue une société cadrée et étouffante, drastiquement différente de celle qui s’opposait à la guerre du Vietnam dans les années 1960. Peut-être enfin, et c’est certainement la théorie la plus plausible, parce que les New-Yorkais considèrent que leur rap reste une prise de parole à même d’être respectée par les gardiens du temple.

Il faut croire de toute façon que De La Soul s’est rapidement mis en guerre contre son propre succès. Un exemple ? On en a même trois. Ce « on déteste cette chanson » entonné en live à chaque fois qu’ils doivent interpréter leur classique « Me Myself & I » face un public impatient d’entendre résonner leur titre favori. La face b de ce single, « Ain’t Hip To Be Labeled a Hippie », censée rappeler à Tommy Boy Records leurs intentions originelles. Et, enfin, ce deuxième album, publié en 1991, nommé de manière cinglante De La Soul Is Dead et accompagné par une pochette exhibant un pot de fleurs brisé. En clair, les trois MC’s ne sont ni les sergents poivres du rap (vous l’avez ?), ni de simples entertainers. Ce sont des enfants du hip-hop qui ont su, dès leur premier album, imposer de nouveaux paradigmes, là où des milliers d’artistes attendent une vie, voire deux, qu’un tel miracle se produise.

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