À Calais, vent de panique sur les croisières de la picole

Destination prisée des Britanniques amateurs de pinards, les « wine shops » de la ville craignent une gueule de bois post-Brexit.

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29 Mars 2019, 2:53pm

© Sophie Bourlet pour Munchies FR

Sur le parking de la zone commerciale Marcel Doret de Calais, les quelques voitures garées sont immatriculées en Grande-Bretagne. Les personnes qui en descendent ont l’air affairé. Derek, 68 ans, originaire du nord de Londres, révèle un secret. « Ça fait douze ans que je viens. On aime le vin français. Ici tu payes la bouteille 2,25 £. C’est 4 £ chez nous. »

C’est effectivement peu dire que Derek aime le vin français. Quelques minutes plus tard, le septuagénaire ressort, le caddie plein à craquer du précieux nectar. « C’est fou ce qu’on peut mettre dans un coffre ! s’exclame-t-il. Avec le Brexit qui approche, c’est le moment ou jamais ! ».

Depuis son entrée dans le marché commun en 1973, l’Angleterre a fait de Calais son pied-à-terre viticole préféré. Si la ville est connue outre-Manche pour être l’antichambre des migrants qui risquent leur vie pour atteindre les côtes anglaises, c’est aussi la villégiature parfaite pour une journée de shopping arrosé.

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Les vacanciers qui remontent de la French Riviera et les daytrippers à l’affût des bonnes affaires qu’offrent les passages de frontières, ont vite flairé le bon coup. À la faveur d’une livre forte et d’une taxation sur les produits alcoolisés moins lourde en France, la ville a vu fleurir des super-cavistes, des wine shops, pour ne pas laisser mourir de soif nos voisins britanniques.

À 42 kilomètres de Douvres, ceux-ci profitent des allers-retours en ferry ou par le tunnel, pour venir remplir leurs coffres de pinard français. Tout est fait pour faciliter les allées et venues de ces clients en or : traversées gratuites pour l’achat d’une certaine quantité de bouteilles – pertinemment nommées « Booze Cruise » ou « Croisières de la picole », enseignes gigantesques, prix au rabais, ou encore salons de dégustations.

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Derek devant sa voiture.

Si l’ivresse a longtemps été joyeuse, le Brexit laisse entrevoir une belle gueule de bois, tant la combine dépend des fluctuations de la livre et de l’économie britannique. Les clients, comme Derek, font le plein. Du côté des propriétaires de magasins, on tente de se rassurer, en se remémorant les précédentes crises qui ont été dépassées.

« Ça a été un business très juteux jusqu’à la crise des subprimes. Il y avait des wine shops qui travaillaient la nuit, à la palette, d’autres qui omettaient de déclarer leurs ventes. Les grosses enseignes anglaises — Saintsbury, Oddbins, Tesco — étaient là aussi. Mais la plupart ont disparu à ce moment-là. Ça a nettoyé le marché d’une certaine façon », confie Jérôme Pont, propriétaire de Calais Vins, installé depuis 2007.

Reste une question qui, au-delà du potentiel dévissage de la livre, hante particulièrement nos buveurs de Bordeaux et de Bourgogne ce matin : les quotas de bouteilles resteront-ils les mêmes ? Qui dit sortie brutale de l’Union européenne pourrait aussi dire retour au pays avec un quota de quilles dérisoire – à peine de quoi remplir le carafon.

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Pour l’instant, la législation est plus que généreuse. Officiellement, les Britanniques peuvent repartir avec de quoi assouvir leur « consommation personnelle ». On parle de recommandations annonçant qu’au-delà de 90 litres de vin — 128 bouteilles, les douanes anglaises pourraient éventuellement « poser quelques questions ».

Si le Royaume-Uni sort sans concertation de l’Europe, le quota passera à 4 litres. « Ces endroits vont mourir avec le Brexit ! Ça ne vaudra plus la peine de venir pour un litre », s’esclaffe une dame venue chez Pidou Superstore avec son mari et un ami remplir son coffre .

« Si les quotas douaniers sont révisés, le marché anglais, qui représentait au minimum 70 % de notre clientèle il y a dix ans, deviendra littéralement anecdotique. »

Pour Jérôme Pont, l’incertitude règne : « Si les quotas douaniers sont révisés, le marché anglais, qui représentait au minimum 70 % de notre clientèle il y a dix ans, deviendra littéralement anecdotique. ‘Winter is coming’ comme ils disent. »

On nous conseille une autre enseigne bien connue des amateurs de vin, qui pratiquerait des prix bien plus agressifs, le Calais Wine Superstore. Jouant à fond la carte du mall à l’anglo-saxonne, il est doté d’un salon de dégustation très prisé.

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Deux clients du Pidou Store.

On y croise Jimmy et Dave, originaires du Kent. Les deux compères qui ont voté Leave profitent allègrement des facilités de circulation. « Le vin ne vaut pas une bonne bière. Mais on est partis en Belgique acheter des cartouches de clopes, et on nous a dit qu’il y avait moyen de boire gratuit en attendant le bateau », s’amuse Jimmy en levant son verre.

Le manager, Sébastien, est lui en train d’y rentrer un chariot, après avoir livré six douzaines de caisses dans un van qui repart vers les ferries. Il nous confie, inquiet : « Pour l’instant, on met — passez-moi l’expression — de l’eau dans notre vin et on tient encore le coup… Mais pour combien de temps ? »

La période est donc aux stocks de survie, en prévision de la catastrophe. Devant la grande enseigne, on tombe sur Hugh, 71 ans, originaire de Londres. Là encore, le discours détonne : « Je viens chercher du vin, avant le Brexit. Personnellement, j’ai voté ‘Leave’. Je ne veux pas devenir un état d’une Europe fédérale. Ce que l’Europe essaye de faire, c’est de nager à contre-courant de l’histoire. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas rester de bons voisins », annonce-t-il malicieusement.

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Même son de cloche chez cette dame qui, de sa main, balaie les alentours : « On a voté pour le ‘Leave’. À cause de tout ça...Vous savez bien…Ces gens qui essayent de venir en Angleterre. C’est la seule raison. Ils débarquent, ils ont des logements et des aides. Moi j’avais une retraite à 60 ans qui est passée à 67 ! Ce n’est pas juste. »

D’autres préféreraient qu’on leur lâche la grappe avec le Brexit. Simon et Rachel viennent acheter une cargaison pour leur mariage, 170 bouteilles de français et de portugais, et ils en ont marre d’attendre. « On a tous les deux voté pour le ‘Remain’. Mais maintenant que tout le monde a voté ‘Leave’, autant que ça se fasse, une bonne fois pour toutes. »

« La tectonique des plaques nous écarte de deux centimètres par an. Donc avant qu’il y ait un monde entre nous, il se passera des millénaires. On reste ouvert et le business continue. »

Steven, devant le superstore, regarde sa liste de course, avec concentration. Il vient remplir son caddie deux fois par an, depuis 25 ans. Du rouge pour lui et du blanc pour sa femme. Et la situation le désespère. « Je n’ai pas voté. Je pense qu’il n’y aurait pas dû y avoir de vote. Personne n’avait assez d’information pour pouvoir le faire. C’est juste le résultat de la stupidité d’un groupe d’Anglais.»

À la question de continuer de boire du vin français, il répond horrifié : « Oh oui, il le faut ! Et l’Europe est très bien pour cela ! Le vin me garde en bonne santé. » Le Brexit, quelle que soit sa forme, peut-il marquer la fin des croisières de la picole ?

Philosophe, Jérôme Pont se veut rassurant : « Calais reste connu des Anglais. On est à 42 kilomètres des côtes. La tectonique des plaques nous écarte de deux centimètres par an. Donc avant qu’il y ait un monde entre nous, il se passera des millénaires. On reste ouvert et le business continue. »


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