Culture

Enfin on parle de la violence conjugale qu’a subie Lorena Bobbitt

Le documentaire « Lorena » montre que l’on a tous eu tort d’utiliser son nom pour faire des blagues de pénis coupé.
4.3.19
Enfin on parle de la violence conjugale qu’a subie Lorena Bobbitt
Image gracieusement fournie par Lorena

L'article original a été publié par VICE Canada.

Lorena Bobbit est célèbre pour avoir coupé le pénis d’un homme.

D’après sa version des faits, son mari d’alors, John Bobbit, l’a violée le soir du 23 juin 1993, après quoi elle lui a coupé le pénis avec un couteau de cuisine de 30 centimètres. Elle est ensuite partie en voiture, avec le pénis, qu’elle a balancé par la fenêtre. Plus tard, les policiers ont retrouvé le pénis, qui a été réimplanté au cours d’une opération chirurgicale de neuf heures.

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Les deux ont été arrêtés. John Bobbitt, un ex-marine, a subi un procès pour viol conjugal, ce qui n’était un crime dans les 50 États américains que depuis peu. Il a été acquitté par manque de preuves. Dans les années suivantes, il a été inculpé d’agression deux fois, contre deux femmes différentes. Il nie avoir agressé sexuellement Lorena Bobbitt.

Au cours de son procès, Lorena Bobbitt a déclaré avoir subi des agressions graves et traumatisantes pendant les quatre années de son mariage avec John Bobbitt. Plus de 40 témoins, dont trois professionnels de la santé mentale, ont détaillé les violences mentales, physiques et sexuelles qu’elle a subies. Il a été établi qu’elle souffrait de dépression et présentait des symptômes du trouble de stress post-traumatique.

Elle a été déclarée non coupable pour cause de troubles mentaux temporaires.

Tout le monde a trouvé toute cette histoire vraiment marrante. Lorena est devenue le sujet de jokes et de numéros comiques dans des émissions de variétés. On a même vendu de faux pénis coupés devant le palais de justice où se déroulait le procès. John Bobbitt a été invité dans des talk-shows et a joué dans des films pornographiques de producteurs qui ont tenté de tirer profit de cette affaire.

Si la violence conjugale a été un facteur dans le jugement, la société, elle, n’en a pas fait de cas. Une nouvelle série documentaire intitulée Lorena présentée sur Amazon Prime depuis le 15 février détaille ce qu’elle a subi. Cette sortie survient un mois seulement après que Netflix a présenté sa série documentaire sur Ted Bundy, qui a violé et tué huit femmes dans les années 70. Les deux séries montrent ce qui se passe dans l’ombre de la guerre des genres.

Des hommes commettent des gestes d’une horrible violence contre des femmes tous les jours. Selon la Fondation canadienne des femmes, une femme est tuée par un homme avec lequel elle entretient une relation intime tous les six jours. Aux États-Unis, 1800 femmes ont été assassinées par des hommes en 2016, et 85 % d’entre eux étaient connus de leur victime. D’après l’ONU, 30 000 femmes ont été assassinées par leur conjoint en 2017.

Il n’y aura pas de documentaire sur ces femmes. Ce qui rend l’histoire de Lorena si captivante, et qui explique pourquoi on en parle encore aujourd’hui, c’est sa nature subversive. Lorena n’a pas seulement coupé le pénis d’un homme : elle lui a pris l’arme qu’il a utilisée à répétition pour l’humilier, la dominer et la blesser.

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D’une certaine façon, cette histoire a terrifié, et terrifie encore, le patriarcat et donne de la force aux femmes qui en souffrent. Il est logique que Lorena soit devenue une matière à blagues : la colère et l’humour sont des façons de composer avec le sentiment d’impuissance qui accompagne la peur. Dans le deuxième épisode de Lorena, on présente des extraits d’émissions dans lesquelles des animateurs et des humoristes, dont le tant aimé Robin Williams, se sont servi de Lorena pour faire de l’humour facile. Un extrait de talk-show enregistré peu après l’incident, le frère de John Bobbitt a dit qu’il aurait tué Lorena s’il l’avait attrapé sur le fait, parce qu’elle avait fait « pire que de tuer [John Bobbitt] : elle a pris ce qui compte le plus pour un homme ».

Les choses envisagées ainsi, que Playboy offre un million de dollars à Lorena pour poser nue peu après le procès, ce qu’elle a refusé, est aussi logique. Des hommes voulaient payer pour avoir Lorena, la coupeuse de queue, nue entre leurs mains, à leur merci, en jouant avec leurs propres organes génitaux intacts. John Bobbitt, lui, a joué dans plusieurs films pornographiques, prouvant au public masculin qui a suivi ce procès en grinçant des dents que, peu importe à quel point les dégâts sont horrifiants, une femme ne peut pas enlever à un homme ce qui fait de lui un homme.

Même les moyens juridiques qu’elle a pris pour s’en tirer – les troubles mentaux temporaires – étaient une forme de manipulation. Il était indéniable qu’elle avait attaqué John Bobbitt : il avait eu le pénis coupé. Ses actions ne pouvaient pas être, aux yeux de la loi, une réaction rationnelle et légitime au danger. Une femme doit être folle pour mutiler un homme, qu’importe ce qu’il lui a fait. Affirmer que Lorena a fait ce qu’elle a fait parce qu’elle était sexuellement insatisfaite, comme le disent plusieurs personnes dans le documentaire ou, plus étrangement, qu’elle a mangé le pénis de John Bobbitt après l’avoir coupé comme l’ont initialement cru des policiers ne fait que soutenir la théorie voulant que la femme soit ou bien au service des désirs de l’homme, ou bien, comme John Bobbitt le dit dans le deuxième épisode, une « crazy bitch ».

Au cours de l’audience de Brett Kavanaugh, qui a prouvé à toutes les femmes qu’elles restent, juridiquement, des citoyennes de seconde classe, le président Donald Trump a déclaré que c’était une « époque qui fait peur » pour les jeunes hommes aux États-Unis. Les femmes de partout vivent depuis toujours dans une époque terrifiante pour elles. Comme on l’entend dans la série, non seulement Lorena avait trop peur de quitter John Bobbitt parce que, si elle le faisait, il la tuerait, mais elle acquiesçait presque en consentant à ses demandes sexuelles parce qu’elle croyait que, si elle ne le faisait pas, il « la violerait de toute façon ».

C’est en 2016 qu’un juge canadien a demandé à une victime de viol pourquoi elle n’avait pas serré les cuisses et que l’animateur de CBC Jian Ghomeshi a été acquitté de multiples accusations d’agression sexuelle en discréditant les femmes qui ont témoigné contre lui. Dans cette période post-#MoiAussi, on parle peut-être différemment de Lorena, mais notre façon de traiter cet enjeu reste désespérément la même. Chaque année, 30 000 femmes meurent tuées par leur conjoint, et on n’est pas encore sûr de ce qu’est le consentement. Un homme blanc hétérosexuel cisgenre se fait couper le pénis et on en parle pendant 25 ans.

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Lorena arrive à montrer comment les médias et la société ont mal interprété ou volontairement ignoré la réalité dans cette affaire, tout en rendant douloureusement évident que même aujourd’hui la mentalité n’a pas changé. Les hommes se disent souvent sensibles aux droits des femmes, même si, culturellement, ils se conduisent encore conformément à la conviction que le corps des femmes leur est dû. Le fait est que des femmes sous l’emprise d’hommes meurent tous les jours, mais qu’aucun homme n’est encore mort de frustration sexuelle.

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