Ol Kainry milite toujours pour le rap performance

« J’ai besoin de savoir si ce type de rap peut encore s’imposer en 2016 ou si l’époque s'intéresse uniquement à Jul et PNL. »
14 mars 2016, 10:05pm

L’authenticité est une marotte dont on a appris à se méfier dans le hip-hop et, ça tombe bien, cette notion Ol Kainry s’en est toujours soucié comme d’une guigne. Tout ce qui l’intéresse, au fond, c’est la performance, la technicité du flow sur un beat. Et c’est peut-être pour ça que ce vieux baroudeur du rap français semble toujours aussi respecté par ses pairs - on parle quand même d’un mec ayant enregistré un featuring avec Raekwon et deux disques avec l’immense Dany Dan. Par conséquent, « Demolition Man » peut tout se permettre aujourd’hui : rapper torse nu, offrir un hommage à Beyoncé ou revenir avec un nouvel album (

Superman Noir

), alors qu'il était censé avoir coupé le mic en 2013.

Noisey : C’est quoi cette obsession pour Beyoncé sur « Queen B » ?

Ol Kainry :

Oh, tu sais, on a tous notre petite icône, une fille que l’on idolâtre plus que les autres. J’apprécie tellement les femmes que ça aurait pu en être une autre. J’aime également beaucoup Serena Williams et Charlize Theron, mais Beyoncé a quelque chose en plus et je voulais en parler. Un peu comme Michael Jackson l’avait fait pour Diana Ross. C’est juste un bon délire, après tout.

Elle a quoi de plus que les autres, Beyoncé ?
Une carrière incroyable et une évolution assez fascinante, tout simplement. Elle a mon âge et elle gère son propre business depuis l’adolescence. Du coup, elle évolue avec son âge et ça, c’est très fort. Ça prouve qu’elle est hyper complète. Mais ce qui m’impressionne aussi, c’est que, même si elle plaît autant aux hommes qu’aux femmes, même si elle est carrément sexy dans ses clips, il n’y a aucun dossier sur elle. On peut ne pas aimer sa musique, mais on ne peut pas ne pas la respecter artistiquement.

Ses récentes positions, tu en penses quoi ?
Je trouve ça plutôt intéressant. C’est une des femmes les plus puissantes de la planète, bien plus influence que la plupart des politiques. Alors, forcément, elle est entendue et écoutée dès qu’elle bouge le petit doigt. Elle aurait pu se taire quant à la situation des Blacks aux États-Unis, jouer à la petite pop-star parfaite, mais elle a souhaité prendre position. C’est peut-être bénéfique à son business, mais, en tout cas, elle n’a pas jeté la poussière sous le tapis.

Que ce soit dans le titre de ton album ou dans celui de certains morceaux, on sent également de ton côté une vraie volonté de mettre ton côté black en avant.
Ah oui ? Personnellement, je ne trouve pas. Honnêtement, je n’ai pas eu envie de mettre quelque chose en avant. Après tout, quand tu es renoi, ça se voit déjà sur ton visage, pas besoin de le revendiquer. Dans mon disque, il n’y a aucune volonté de pointer du doigt la discrimination ou autre. Ma démarche est nettement plus spontanée. Crois-moi, le jour où je défendrai une cause dans un disque, tu l’entendras très clairement.

Sur « Rap Torse Nu », tu dis : « Excuse-moi si je reste cru, mais le rap n’existe plus. Du moins, celui où c’était vrai, où si tu rappes mal on te tue » Tu as un problème avec le rap actuel ?
Son accessibilité. J’ai un peu de mal avec le fait qu’il soit devenu facile de te revendiquer rappeur. Les mecs n’ont plus peur de mettre les pieds dans le game : ils tournent un clip avec leur iPhone, balancent ça sur le web et, même si c’est pourri, ils s’en battent les couilles. Moi, je suis issu de la performance. Si tu n’avais pas de talent, tu t’en prenais une sévère et tu ne revenais plus jamais parce que tu avais trop honte.

Tu penses que le rap, en 2016, est moins exigeant ?
Disons qu’il a tout simplement évolué et que l’on y trouve des bonnes et des mauvaises choses. Comme partout. D’un côté, j’aime le fait que tout soit plus ouvert, que l’on puisse parler plus librement de certains sujets et que le fait de chanter sur un refrain ou autre ne soit plus vu comme une démarche commerciale. À l’époque, il fallait rapper selon certains codes et ça m’avait toujours frustré. Là, j’ai l’impression que c’est moins dérangeant et c’est plutôt une bonne nouvelle. D’un autre côté, comme je te disais, il n’y a plus de filtre. Des mecs sans réel talent balancent leur truc sur YouTube et tente de faire le buzz, que ce soit en cherchant la polémique ou autre. Moi, pour le faire le buzz, je devais aller en radio, affronter des mecs plus expérimentés et balancer un 16 mesures. Si ça marchais, tu pouvais être certain que l’on parlerait de toi dans Paris pendant plusieurs mois parce que les auditeurs auraient senti une patte, un talent d’écriture ou un vrai style de flow.

Il y a quand même quelques rappeurs qui doivent te plaire aujourd’hui, non ?
À dire vrai, j’écoute tout ce qui sors parce que j’ai que j’ai envie de prendre une claque et que j’aime le challenge. Malheureusement, c’est assez rare. Bon, il ne faut pas cracher sur tout non plus, certains sont quand même assez intéressants. Par exemple, je valide totalement Nekfeu et MZ. Ce sont deux rappeurs très doués, avec de vrais textes.

J’ai l’impression que tes influences ont toujours été plus américaines que françaises, de tout façon.
Bien sûr ! Et à tous les niveaux : que ce soit en terme d’image, de son ou de marketing. J’ai squatté MTV étant petit, je kiffais les films urbains comme Boyz In The Hood et j’ai pris d’énormes claques en écoutant certains rappeurs. Le plus impressionnant, c’est que des anciens comme Busta Rhymes, Redman ou Method Man restent encore actifs et sont toujours aussi bons, même s’ils évoluent dans une certaine discrétion désormais. En France, on n’a pas trop ça. Il y a bien Kool Shen et Akhenaton, mais c’est encore différent.

Niveau rap, t'as l'impression d'avoir décoincé des artistes ?
Là, c’est plus à toi de me le dire. Moi, mon message, ça a toujours été d’être un artiste libre. Comme je te disais, beaucoup de codes m’ont longtemps dérangé, il fallait être dans la tendance et plaire à un certain groupe de personnes. J’ai toujours tenté de contourner ça, que ce soit avec des projets comme Iron Mic ou Soyons Fous aux côtés de Jango Jack. Et ça continue encore aujourd’hui : mes deux premiers singles sont très différents. « Rap Torse Nu » est super hip-hop, tandis que « Queen B » est plus mélancolique et casse un peu l’image que les grands médias peuvent avoir du rap lorsqu’il parle des femmes. Là, il n’y a pas de meufs qui twerkent en petite tenue. C’est juste un hommage à une femme que je respecte plus que les autres. Et ce petit côté romantique, tous les rappeurs l’ont, même les plus machos.

Ce titre, Superman Noir, c’était déjà celui d’un morceau avec Jango Jack en 2011. Ça vient d’où cette obsession ?
C’est juste un délire. En fait, je suis un peu geek et, un jour, je me suis posé une question : « Si je devais m’illustrer, quel super-héros je serais ? » Comme j’aime bien Hancock et que, selon moi, c’est tout simplement l’équivalent noir de Superman, avec les mêmes pouvoirs farfelus, j’ai choisi d’être une sorte de Hancock.

Sur la pochette, tu as le look de Superman, mais la noirceur de la ville et la lumière derrière toi font davantage penser à Batman. Tu n’as pas réussi à choisir entre les deux ou tu souhaites surfer sur le buzz autour du film Batman vs Superman ?
[_Rires_] C’est vrai qu’en y réfléchissant, on risque de m’accuser de surfer sur une mode. Disons que c’est une simple coïncidence. Tu sais, je ne suis même pas sûr que ça me soit bénéfique.

Sinon, tu disais que tu étais un peu geek…
En fait, je lis beaucoup de manga. J’aime bien les classiques comme Dragon Ball ou Akira, comme tout le monde dans les années 90. Mais j’aime beaucoup également One Piece, Naruto, Bleach ou Hajime No Ippo. J’ai une petite collection de manga chez moi, mais j’ai tendance à les lire en scan ou à simplement regarder les animés. Ce que j’ai chez moi, en revanche, c’est un certain nombre de figurines. J’ai même une petite vitrine pour les ranger.

Il y a une figurine à laquelle tu tiens plus qu’une autre ?
Ce n’est pas issu d’un manga, mais celle de Jax Teller me plaît beaucoup. C’est la star de Sons Of Anarchy et, comme j’étais un dingue de cette série, cette figurine me tient à cœur. Ce qui était fascinant dans cette série, c’était que les personnages paraissaient être des grosses brutes, mais ils avaient malgré tout beaucoup d’honneur et de dignité. Si tu réfléchis bien, ils étaient plus solides qu’une famille de sang, prêts à donner leur vie pour l’un des leurs.

Tu penses avoir ce genre de lien avec certains artistes ?
Avec Jango, déjà. Ça fait un bout de temps que l’on travaille ensemble et notre relation dépasse la musique. C’est comme un frère. Pareil avec Dany Dan. On peut passer des heures à parler, on est aussi fou l’un que l’autre et je sais que, même si on arrête la musique tous les deux, on continuera de se voir.

Tout au long de ta carrière tu as fait pas mal de featurings, y compris à l'international d'ailleurs... Pourquoi pas ici ?
C’est vrai qu’il n’y a qu’un morceau avec Factor X sur Superman Noir. En fait, c’est très simple : je n’avais pas envie d’appeler quelqu’un juste pour dire d’avoir quelqu’un. Je l’ai fait sur Iron Mic, mais il y avait tellement de featurings que ça perdait peut-être en singularité. Je n’ai rien sorti en 2015 et j’avais envie de m’exprimer. J’aurais pu inviter Nekfeu et faire le buzz, mais je n’en ressentais pas l’envie. Donc je n’allais pas me forcer.

Tu penses que les rappeurs appellent Nekfeu uniquement pour capter l’attention des médias ?
Non, le mec a un réel talent, mais sa notoriété actuelle doit peser dans la balance également. Moi, je l’avais invité sur mon dernier album, bien avant que ce soit un nom qui fasse vendre. Ça prouve bien que je ne suis pas dans cette stratégie.

Quand on s’appelle Ol Kainry et qu’on sort un disque en 2016, on ressent une certaine pression ?
Tu sais, je n’ai aucun stress à avoir. Superman Noir, je le vois plus comme un thermomètre. Actuellement, je trouve que l’on est dans une ère où, artistiquement, on ne sait plus ce que les gens aiment. Cet album, c’est donc une façon pour moi d’éclaircir ma vision du rap en 2016. Ça fait peut-être vieux jeu de dire ça, mais, avant, c’était plus simple de prendre la température. Là, je suis perdu face à toutes ces nouvelles sonorités. J’ai besoin de savoir si le rap performance peut encore s’imposer en 2016 ou si l’époque est uniquement tournée sur du rap à la PNL ou Jul.

Quand tu repenses à ton parcours et tout le chemin accompli, tu te dis quoi ? Ça te surprend ?
Quand t’es artiste, le plus dur est de te projeter sur le long terme. Parfois, t’es au-dessus des nuages, parfois t’es carrément au fond du trou. C’est pour ça que je ne me prends pas la tête et que je ne me pose pas ce genre de question : tout se fait étape par étape. En 2013, j’avais dit que Dyfrey serait mon dernier album et, pourtant, j’ai publié un disque avec Dany Dan en 2014 et je sors Superman Noir cette année. Je marche à l’instinct, en quelque sorte. Dans les mois qui viennent, je vais donc voir ce qui est le mieux pour moi. Soit un nouvel album, soit des EP’s mis en ligne gratuitement. Tout est possible.