Publicité
Music by VICE

Kourtrajmé, 20 ans après

Aujourd'hui réalisateur au Mali, Toumani Sangaré est revenu avec nous sur les clips marquants du collectif, de la Mafia K'1 Fry à Justice en passant par La Caution, Rocé, Nouvel R et Fatal Bazooka.

par Maxime Delcourt
11 Mai 2016, 12:30pm

« Je jure de ne pas écrire un scénario digne de ce nom ». Ce dogme posé, Kourtrajmé (soit Kim Chapiron, Romain Gavras, Toumani Sangaré, Ladj Li, Mouloud Achour et bien d’autres) a révolutionné sans le savoir les clips de rap français entre la fin des années 90 et celle de la décennie suivante. TTC, La Caution, Rocé, Mafia K’1 Fry, Oxmo Puccino, tous sont passés devant leur regard de réalisateur, un peu déjanté et surtout très audacieux. C’est bien simple, sans eux, le rap racailleux n’aurait pas son totem (« Pour Ceux »), le rap dit « alternatif » perdrait nettement de son identité visuelle et Rockin’ Squat n’aurait jamais pu illustrer sa « France à Fric ». Quelques années après l’arrêt du collectif, Toumani Sangaré, aujourd’hui basé au Mali pour travailler sur son prochain film, revient sur l’histoire cachée de certains de ces clips. Entre histoires de cousins, obscures polémiques et gros défouloir avec Michael Youn.

Noisey : Est-ce que tu te rappelles du tout premier clip de rap du collectif ?
Toumani Sangaré : C’est difficile à dire parce que le collectif a évolué doucement entre 1994 et 2000. On n’était pas beaucoup au début. Mais je pense que c’est Kim qui a réalisé le tout premier clip dans la vibe Kourtrajmé. Si je me souviens bien, il était allé aux États-Unis pour tourner avec Widow Prizum, un groupe soutenu via des connexions franco-américaines par le label de certains mecs du collectif. Ils ont tourné dans le Queens pendant quelques jours et fumaient pas mal de blunts de skunk pour tuer le temps [rires]. Il y avait déjà eu quelques court-métrages, notamment Psyko Negros, mais on était encore en formation. C’était en 1998 je crois, mais ce sont les prémices de ce qui va se produire au cours des années suivantes.

De ton côté, ton premier clip date de quand ?
C’était un clip malien en 1999 pour un groupe de rap qui s’appelle Diattasia. J’étais venu en vacances au Mali, j’ai tourné le clip et, lorsque je suis revenu en France, j’ai fait le montage avec Kim. Six mois plus tard, je l’ai ressorti au Mali et la télévision l’a très bien accueilli. Du coup, plusieurs artistes maliens m’ont proposé de travailler avec eux, et c’est comme ça que j’ai pensé à développer un Kourtrajmé Afrika, qui nous a permis de travailler plusieurs fois avec Salif Keita, Mokobé et même Rockin’ Squat en 2006 pour le titre « France à Fric ». Pour réaliser ce dernier, j’étais assisté de Kim, de Ladj et de toute l’équipe de Kourtrajmé Afrika. On l’a tourné dans le village de mon père, ce qui explique l’ambiance du clip et le nombre de figurants. Ce ne sont quasiment que mes cousins [rires].

Le budget pour ce genre de clip était plus conséquent que pour d’autres ?
Pas tant que ça parce que Rockin’ Squat était en indépendant… On avait un très petit budget, mais le fait de le faire à la maison, entouré de la famille, nous a permis de voir les choses en grand. Le Mali, c’est un terrain que je maîtrise bien, les gens sont toujours volontaires pour participer à de nouvelles expériences. Je suis chez moi aussi, donc ça joue. Pareil quand Ladj tourne dans son quartier, il arrive facilement à fédérer les gens autour de lui parce qu’il les connaît depuis longtemps et ça donne des choses incroyables.

Je peux me tromper, mais, personnellement, je trouve que le clip « Changer Le Monde » de Rocé en 2001 définit et annonce presque à lui seul l’esthétique de Kourtrajmé dans les années 2000…
C’est carrément ça ! On retrouve cet univers qu’on a su poser pour réaliser nos court-métrages, cette façon de mêler l’esthétique des clips, cette patte fisheye en quelque sorte, à un univers street, à la limite du fantastique par moment. En 2001, on commençait à prendre réellement notre ampleur et Brice Lartigue avait trouvé plein de concepts et de trucs farfelus pour nous aider à créer cet univers. Donc, oui, tu as raison, on commençait à savoir réellement ce que l’on voulait à partir de « Changer le monde ».

D’ailleurs, le délire super-héros, on le retrouve dix ans plus tard dans « Bienvenue » de 1995. C’est un thème qui vous obsède ?
Non, c’est un pur hasard. Mais c’est sans doute le symptôme d’une génération shootée aux super-héros. On a été bercé depuis notre enfance par les histoires de Marvel et de DC Comics, donc ça ressort forcément d’une manière ou d’une autre. Mais ce n’est jamais voulu, ça se fait aturellement.

En travaillant avec des rappeurs aussi variés, vous avez pu faire à chaque fois ce que vous vouliez ou les artistes vous imposaient des idées ?
Non, on a toujours eu une grande liberté dans ce qu’on faisait. Les premiers clips ont avant tout été réalisés avec des amis, donc il y avait une confiance déjà acquise. Cela dit, même lorsque la collaboration était plus de l’ordre professionnel, on s’est toujours retrouvé totalement libre. Honnêtement, on n’a pas l’impression de s’être trahi.

Entre Rocé et 1995, pour rester sur ces deux artistes, il y a pas mal d’années de différences. Tu as ressenti une évolution dans le rap français ?
Pas forcément une évolution, mais c’est vrai qu’on ne faisait plus les mêmes clips dans les années 2010 que dans les années 2000. Tout simplement parce qu’à cette époque, on travaillait essentiellement avec des labels indépendants et des mecs qui avaient le même âge que nous. TTC, La Caution et tous les autres, c’était free et c’était fait avec des bouts de ficelle, là où la collaboration avec 1995 est née sous le patronage d’un gros label, avec les avantages et les contraintes que ça peut avoir. Après, musicalement, le rap a forcément évolué. On ne peut pas le nier.

Quand vous tourniez avec 1995, tu sentais que Nefkeu percerait à ce point ?
Oh, tu sais, la réussite est due à peu de chose dans ce milieu. Au-delà du potentiel, c’est aussi une histoire de rencontre, et Nekfeu semble être bien loti de ce côté-là.

Tu étais du voyage aux Antilles pour « Avoir Des Potes » d’Oxmo Puccino ?
Non, c’était Kim, David Djan et Oxmo, qui fait en quelque sorte partie du collectif. Ils y étaient allés à trois, encadrés par les envies d’un gros label justement. Avec Kourtrajmé, on essayait d’être toujours tous présents lors de la réalisation d’un clip, même quand il n’était pas prévu qu’on travaille dessus, mais là ça coûtait trop cher à la production [rires]. Mais bon, on a suivi ça de Paris, et on retrouve quand même le style de Kourtrajmé.

C’est quoi, justement, ce fameux style Kourtrajmé ?
Je pense qu’il se résume au dogme qu’on a cherché à véhiculer et que l’on récitait tous constamment à l’époque. « « Je jure de ne pas écrire un scénario digne de ce nom ». Ça exprime vraiment l’énergie, l’affect et la réflexion que l’on pouvait avoir sur la matière d’un clip. Finalement, c’était purement sensoriel, il n’y avait pas grand-chose à intellectualiser.

Il y a quand même des clips qui amènent une certaine réflexion, comme « Masta » de Nouvel R avec les intégristes religieux ?
Oui, mais c’est né spontanément. Avant de réaliser ce clip, on était tous dans notre période The Warriors (Les Guerriers de la nuit) et, lorsqu’on a écouté le morceau, on s’est tout de suite imaginé ce côté bande-dessinée avec ces différents gangs complétement tarés et stylisés. On devait avoir quinze gangs au départ, des bouddhistes, des témoins de Jehovas ou encore des raëliens. On voulait mettre des gangs de toute part pour qu’ils puissent se mettre sur la gueule, mais la production nous a dit que ça coûtait trop cher et que l’on devait se débrouiller avec trois [rires]. Mais ce qui est marrant avec « Masta », c’est que la réalité a rattrapé la fiction aujourd’hui, avec tous ces mecs qui se disent religieux mais qui sont simplement des voyous déguisés en religieux. Nous, on souhaitait caricaturer cet extrémisme, mais j’ai l’impression que ça se rapproche finalement beaucoup de ce que l’on peut voir aujourd’hui.


Toumani Sangaré tenant la tête de Romain Gavras dans une main et celle de Kim Chapiron dans l'autre

Avec « Stress » de Justice, voire « Born Free » de M.I.A., « Masta » fait partie de vos clips polémiques. Franchement, tu peux nous le dire aujourd’hui, vous le recherchiez un peu tout ça, non ?
Non, ce sont les gens qui ont interprété ça comme tel. Bien sûr, chacun peut avoir sa propre sensibilité, mais je remarque que, dès qu’il y a de la violence dans un clip, les critiques ont tendance à monter au créneau. Alors oui, peut-être que pour « Masta », qui a été réalisé après « Stress », on a eu envie de reproduire le même genre d’univers pour expliquer de manière peut-être plus claire notre propos. « Stress » avait été mal compris du grand public et ça nous avait dérangé, d’où l’idée d’insérer l’univers de la bande-dessinée et le côté caricatural dans « Masta ». Mais on n’a jamais cherché le scandale. Pour être tout à fait honnête, je pense que « Stress » a choqué les gens parce que ça venait d’un groupe electro à la mode. Ça aurait été un clip pour Rohff, personne n’aurait ouvert sa gueule.

Lorsque certains médias et politiques prétendaient que vous étiez racistes, ça devait vous faire sourire ?
C’était totalement absurde : on avait je ne sais combien d’origines ethniques au sein du collectif. Cela dit, avec le recul, je pense que ce qui n’a pas aidé à convaincre les gens de notre démarche, c’est aussi le fait que, pour la blague, notre numéro de contact sur le site était celui du Front National. Du coup, lorsque les journalistes et les gens cherchaient à nous appeler suite à « Stress », ils tombaient automatiquement sur le standard du FN. Les mecs l’ont carrément mal pris à l’époque, mais on s’en foutait. Ça nous faisait délirer. On savait qui on était et on était avant tout dans la création. Sans nous comparer à lui, Kubrick devait également faire face à plusieurs polémiques lorsqu’il cherchait à bousculer les habitudes. Donc, toutes ces discussions, tu finis par te dire que c’est surtout de la branlette pour des intellectuels qui n’ont rien d’autre à foutre.

Tout à l’heure, tu disais qu’Oxmo faisait en quelque sorte partie du collectif. C’était le cas de La Caution également. Comment s’est faite votrerencontre ?
Je crois que c’était lors d’un festival de court-métrages à Montreuil. Kim avait bien connecté avec les frères Mazouz, Ahmed et Mohamed. Par la suite, Ahmed a fait des sons pour des court-métrages de Kourtrajmé et, de fil en aiguilles, la relation s’est développée et il y a eu les clips de « Thé à la menthe » et « Bâtards de barbares ». Enfin, ce dernier n’est pas un clip de Kourtrajmé. C’est celui d’un groupe de rap créé pour Sheitan et on en est très fier. On sentait que l’on proposait réellement quelque chose de différent, même si c’était très éprouvant moralement et physiquement. Du côté de La Caution, c’est surtout Mohamed qui faisait les clips. Étant membre du collectif et de La Caution, c’était plutôt logique qu’il s’en occupe.

Avec tous ces clips, mais aussi « Je n’arrive pas à danser » de TTC, tu as la sensation d’avoir participé à l’émergence d’un rap qualifié d’« alternatif » ?
Sur le moment, on faisait surtout les choses avec des potes du même âge qui partageaient les mêmes délires. C’était juste pour le kif. Aujourd’hui, plus de dix ans plus tard, on se rend compte en revanche qu’on a la chance d’avoir laissé une trace. Eux dans la musique, et nous dans la vidéo.

Les soirées entre vous, c’était comment ?
Comme une bande de quarante potes qui sortent ensemble, bossent ensemble et font la fête ensemble. Ce qui est fou, c’est qu’on était toujours tous là. À Cannes, les gens hallucinaient parce qu’ils voyaient une bande de quinze ou vingt gars qui débarquaient. Ça créait une ambiance chelou sur la Croisette [rires].

Pour revenir à votre travail, le clip qui a marqué tous les amateurs de rap français, c’est vraiment « Pour Ceux »…
Je ne peux malheureusement pas te donner de détails parce que je n’étais pas là pendant le tournage. C’est Kim et Romain qui s’en occupaient. Mais de ce que j’ai pu comprendre, c’est Mokobé qui avait contacté le collectif et avait avoué plus tard avoir été réellement surpris par le résultat. Les mecs de la Mafia ne s’attendaient pas du tout à ça. D’ailleurs, le clip les a tellement marqués qu’ils ont récupéré les mixes, avec pas mal de prises directes et de sons d’ambiance, pour les besoins de leur single. Ce qui est marrant avec « Pour Ceux », c’est que beaucoup de réalisateurs ont essayé de faire la même chose depuis. C’est devenu un peu le clip de rap-banlieusard référence pour plusieurs générations de rappeurs.

Cet impact, tu arrives à te l’expliquer ?
Comme je te disais, on a toujours fait les projets à l’instinct, sans se dire que ça pouvait cartonner, donc c’est difficile d’expliquer pourquoi. On n’aurait jamais imaginé dépasser le million de vues sur YouTube, d’autant que c’était le début de ce média à l’époque…

Ce qu’il faut rappeler, c’est que Kourtrajmé, c’est aussi des projets plus douteux comme « Trankillement » de Fatal Bazooka…
Alors là, c’est né d’une rencontre d’un mec de Kourtrajmé avec Michaël Youn, qui a tout de suite proposé au collectif de réaliser le clip. Étant donné que ce n’est pas la musique que l’on écoutait le plus, il y a eu de longs débats au sein du collectif. Certains étaient pour, d’autres carrément opposés à cette idée, mais comme on avait tous bien délirés en écoutant sa parodie de Diam’s et Vitaa, on s’est lancé dans le projet. Avant le tournage, on s’est shooté à MTV pendant plusieurs jours et on s’est réellement beaucoup amusé sur le plateau. En trois ou quatre jours, on a fait le sud de la France, Monaco et la Suisse. C’était très intense et c’est parti complétement en couilles, notamment avec Michaël Youn qui aime ce genre d’ambiances. Honnêtement, c’était un gros kif d’avoir tous ces moyens pour faire ce grand n’importe quoi. Parce qu’il faut bien l’avouer, on faisait n’importe quoi : on avait cette grande maison à disposition, on avait acheté je ne sais plus combien de coussins à plumes pour les défoncer, on a acheté tous les trucs chanmé à pouvoir casser et on avait plus de cinquante meufs autour de nous. Brice Lartigue avait aussi fabriqué des bombes artisanales. C’était d'ailleurs dangereux parce que les fréquences de nos talkies-walkies pouvaient les faire exploser. C’était un vrai défouloir [rires]

J’imagine qu’il y a quand même dû avoir certains clips qui ont été réalisés pour des questions budgétaires, non ?
Pas en tant que Kourtrajmé. Il y a bien sûr eu des projets qui ont été réalisés pour pouvoir bouffer, mais ces derniers étaient toujours faits en notre nom. Personnellement, je ne dirais pas de quels clips il s’agit. D’abord, parce que ce serait blessant pour ceux que ça concerne, et puis parce que ça reste une expérience. Même si c’est moins créatif et « audacieux », ça n’en reste pas moins intéressant, avec l’envie de bien faire à chaque fois.

Concrètement, ça veut dire que vous vous foutiez de la réalité économique au sein de Kourtrajmé ?
Disons qu’on arrivait toujours à se débrouiller, même si on n’avait que 2 000 ou 3 000 francs pour faire le clip. On était jeune, on vivait chez nos parents et ça nous faisait kiffer de travailler de cette façon. Au fur et à mesure des années, tu vieillis et tu ne peux bien sûr plus te le permettre.

Question classique pour terminer, mais que reste-t-il de Kourtrajmé aujourd’hui ?
Des souvenirs, des amitiés, de beaux projets, etc.. Même si Kourtrajmé n’a plus fait de productions depuis plusieurs années, on continue de se voir énormément et on partage toujours nos créations. Et puis c’était une belle période de notre vie. On nous en parle souvent, on nous demande de se réunir à nouveau, mais ça n’aurait plus de sens de faire ça aujourd’hui. En grandissant, on a tous développé des envies différentes et cette alchimie ne se retrouverait plus.