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Le type qui a fait exploser le prix d'un traitement contre le VIH était le mécène d'un label punk/hardcore

Nous avons interrogé Collect Records et le groupe Nothing sur les liens qu'ils entretenaient avec Mark Shkreli, entrepreneur sociopathe au coeur d'un scandale pharmaceutique.

À ce stade du championnat, vous avez très probablement entendu parler de Martin Shkreli, patron d'un fonds d'investissement et PDG de Turing Pharmaceuticals, qui a créé le scandale cette semaine faisant exploser le prix du Daraprim, un médicament utilisé dans le traitement contre le VIH et certains cancers, dont le prix à été multiplié par 55 (!), passant de 13,50$ à… 750$. Un tour de passe-passe spéculatif qui a immédiatement propulsé Shkreli au top du classement des Ordures Suprêmes de 2015 mais qui pourrait aussi, par ricochet, compromettre la sortie du nouvel album de Nothing. Pourquoi ? Tout simplement parce que quand il ne joue pas avec le prix des traitements pharmaceutiques, Martin Shkreli joue également les mécènes pour un des meilleurs labels du moment : Collect Records.

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Pas franchement discret sur Twitter, Shkreli était connu pour répondre très directement à ses nombreux adversaires -qui, avant l'histoire du Daraprim, se pressaient déjà en masse au sujet d'une histoire de harcèlement particulièrement sordide- mais aussi pour exhiber crânement la carte de crédit de Kurt Cobain et plus, étrangement, confesser son amour sans limites pour des groupes comme La Dispute ou Saves The Day.

Mais, plus étrangement encore, il apparaît que Shkreli finance également Collect Records, le label punk/hardcore de Geoff Rickly, ex-chanteur de Thursday, sur lequel on trouve, entre autres, United Nations, le nouveau groupe screamo et ultra-anti-capitaliste de Rickly, ainsi que des gens comme Touché Amoré, Creepoid, No Devotion et, plus récemment, les voyous shoegaze de Nothing. Un lien qui n'a jamais été caché par Geoff Rickly, pas franchement au parfum des agiotages de son mécène, mais qui est aujourd'hui éclairé sous un nouveau jour, après le scandale du Daraprim et un message pour le moins univoque posté hier par Nothing sur Facebook, qui condamne les agissements de Shkreli, prend la défense de Geoff Rickly et laisse entendre que la sortie du nouvel album du groupe, prévue sur Collect Records, pourrait, de fait, être sévèrement compromise.

Nos collègues de Noisey USA, Fred Pessaro et Dan Ozzi, ont contacté cette nuit Geoff Rickly, qui s'apprête à démarrer une tournée européenne avec No Devotion et Nicky Money de Nothing, pour en savoir un peu plus.

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Geoff Rickly

Noisey : Quand as-tu pris connaissance des agissements de Martin Shkreli ?
Geoff Rickly : Il y a 48 heures, via une série de messages sur Twitter. J'ai vu ça très, très tôt le matin et j'ai immédiatement appelé sa soeur pour savoir ce qu'il se passait au juste. Martin aime la provocation, ce n'est pas nouveau, et je pensais que c'était encore une de ses frasques. J'avais un disque qui sortait cette semaine et une tournée européenne sur le point de commencer, donc j'ai immédiatement mis ça de côté. J'ai pris l'avion, j'ai atterri en Allemagne, j'ai fait une sieste pour rattraper le décalage horaire et quand je me suis réveillé, c'était l'apocalypse. J'ai échangé plusieurs messages et coups de fils avec Norman [Brannon, ex-Texas Is the Reason et employé de Collect Records] et les choses sont littéralement passées de « vaguement problématiques » à « catastrophiques ». Les gens qui me connaissent savent deux choses sur moi : que je suis naïf et que je suis loyal. Je veux croire qu'il y a une explication logique à tout cela. J'ai vu Martin donner de l'argent à des écoles, des associations, des oeuvres de charité et, oui, à mon label et à tous ces groupes qui, sans l'aide de quelqu'un comme lui, auraient bien du mal à exister. J'essaye de comprendre.

Dans quelles circonstances as-tu rencontré Martin ?
Martin m'a contacté sur Twitter, il m'a racheté une guitare, celle sur laquelle j'ai composé la plupart des morceaux de Full Collapse. Quand tu es musicien, c'est parfois difficile de joindre les deux bouts et il t'arrive parfois de revendre une guitare ou deux. Je l'ai rencontré, il était très cool, très drôle, et c'était un fan de Thursday.

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Comment s'est-il retrouvé à financer Collect Records ?
Il m'a tout simplement demandé si j'accepterais une aide financière de sa part pour développer le label. Je lui ai répondu que oui, à condition que je fasse les choses à ma façon, à mon rythme, avec les groupes auxquels je croyais. C'est comme ça que ça a démarré. Il a voulu se mettre en retrait, dans l'ombre du label, dès le départ. Il ne voulait pas fourrer son nez dans mes affaires. Il ne m'a jamais demandé de lui rendre des comptes. La seule chose qu'il voulait, c'était m'aider à développer Collect Records.

Y-a-t-il des détails dans tout ça qui te semblent bizarres aujourd'hui, avec le recul ?
Non. Je n'ai jamais douté de son honnêteté, à aucun moment. C'était un type très agréable. C'est cool de travailler avec quelqu'un qui croit en ce que tu fais.

Tu ne savais rien de ses agissements dans les hedge funds et l'industrie pharmaceutique ?
Non, je n'ai jamais été mêlé à tout ça. Je suis un artiste et un musicien, rien d'autre. Tu souhaitais d'ailleurs développer Collect Records à condition que les artistes gardent le contrôle sur leurs productions.
Je voulais que ce label soit ouvert et permette à chaque artiste de s'exprimer librement. Quand on signé les contrats, mes avocats m'ont mis en garde sur le fait que je laissais trop de marge de manoeuvre aux groupes et que Collect avait, au final, assez peu de pouvoir. Mais j'ai insisté sur ce point et je suis fier de l'avoir fait. Et Martin m'a toujours soutenu là-dessus.

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Comment vois-tu la suite de votre collaboration ?
Je suis toujours dans le flou, à l'heure actuelle, et je veux croire qu'il y a une explication rationnelle à tout ça et que ça se terminera sur une note positive. Pour le moment je suis triste et effondré. Je ne sais pas si le label a un futur. Je dois d'abord en discuter avec les groupes, savoir ce qu'ils veulent faire, ce qu'ils pensent de tout ça. Je veux avant tout les rassurer quant à ma position, et leur confirmer que ce label est un espace de création et que mon unique but est de sortir des disques et de développer des artistes, pas d'être côté en Bourse. On va forcément me montrer du doigt, pour avoir fricoté avec le capitalisme, mais c'est grâce à des gens comme Martin que la musique que l'on joue peut exister et se développer, que ces groupes peuvent jouer en Europe et partout dans le monde. Je n'ai aucune envie de me justifier à ce sujet mais il faut arrêter l'hypocrisie. Si on en est là, à devoir compter sur des mécènes, c'est à cause de notre comportement au quotidien.

Il y a un message que tu aimerais faire passer à Martin, ainsi qu'aux fans du label et des groupes ?
Je ne veux pas lui adresser de message par presse interposée. Pour ce qui est des groupes, ils m'ont fait confiance et je ne vais pas les laisser tomber. Personne ne peut détruire l'art, la beauté et les rêves. Quoiqu'il arrive, on continuera à avancer et je continuerai à le soutenir du mieux que je le peux.

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Nicky Money (Nothing)

Noisey : Quand as-tu pris connaissance des agissements de Martin Shkreli ?
Nicky Money : Hier, sur Twitter en gros. Je me suis déjà été pris pour cible sur le net une paire de fois et je sais que les choses peuvent souvent déraper. Mais plus je lisais de trucs sur ce type et plus j'ai eu envie de m'intéresser à son boulot et à son background. C'est là que j'ai réalisé qu'on avait affaire à un businessman sociopathe. Ça m'a rendu malade. Je me suis dit que ce n'était pas bon, pas bon du tout. Il y a des tonnes de groupes signés sur des majors dont les actionnaires sont des gens comme Shkreli. En quoi est-ce que ta situation diffère de la leur ?
On a dealé avec pas mal de labels avant de signer sur Collect Records. Et certains d'entre eux étaient des majors. Le contrat que nous a présenté Collect était dingue, il faisait pas loin de 60 pages. On est un groupe très DIY, mais on a choisi d'accepter ce deal parce qu'on avait confiance en Geoff, qu'on connaissait en tant que personne et en qui on n'avait absolument aucun doute. Mais là c'est un véritable cauchemar dans lequel on est plongés. C'est pire que tout ce qu'une major pourrait faire. Je ne pourrais pas vivre avec ça sur la conscience.

Tu penses que Nothing a toujours sa place sur Collect ?
Nothing ne pourra jamais être sur un label lié de près ou de loin à Martin Shkreli.

Tu penses quoi de Geoff Rickly et de son rôle là-dedans ?
Geoff Rickly est un type incroyable. Geoff et Norman ne savaient rien des agissements de Shkreli avant cette histoire et je continuerai sans la moindre hésitation à travailler avec eux. Ils se sont battus pour faire marcher ce label et ce qui leur arrive aujourd'hui est horrible. Je me sens extrêmement mal pour eux.

Si tu pouvais parler à Martin Shkreli aujourd'hui, qu'est-ce que tu lui dirais ?
J'espère que nous allons pouvoir nous séparer sans heurts. J'aimerais que les choses ne deviennent pas encore plus moches qu'elles le sont déjà actuellement.