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Aux origines du Burning Man

Le collectif Cacophony Society n'aurait sûrement pas imaginé en 1990 que ce qu'on retiendrait de leur festival 25 ans plus tard serait une vidéo de Katy Perry sur un segway.
8.9.15

Il suffira d'une rencontre, un jour de 1996, pour que Terbo Ted, le premier et dernier maire de Techno Ghetto, campement officiel de la rave dans la ville éphémère de Black Rock City, réalise que son utopie rave était vouée à l'échec. Une fille, clichée de la surfeuse californienne en mini-short et tongs, s'est avancée vers lui, cramée de l'extérieur comme de l'intérieur à cause du soleil et de nombreux excès.

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Ses lèvres étaient desséchées et craquelées et des cloques s'étaient formées sur ses brûlures au troisième degré le long de ses épaules. Ted s'était fait la réflexion qu'elle n'était franchement pas parée pour affronter l'impitoyable désert du Nevada. Le vent s'était levé alors que le soleil se couchait, et la nuit glaciale reprenait ses droits sur la chaleur écrasante du jour. Des flyers, oubliés par un crew de ravers de Los Angeles, tourbillonnaient dans les airs comme des confettis, à travers la playa.

« Tu as de l'eau ? », bafouilla-t-elle.

« Oui. »

« Tu as à manger ? », poursuivit-elle.

Il acquiesça à nouveau, inquiet à l'idée que la jeune fille ne passe pas la nuit dans l'état dans lequel elle se trouvait. Même s'il était inscrit au dos de chaque ticket du Burning Man l'avertissement « VOUS RISQUEZ DE MOURIR, mais c'est votre responsabilité. », Ted flippait que cette décharge de responsabilité n'ait aucune valeur aux yeux du tribunal. Alors qu'il imaginait déjà les pires scénarios, elle le fixa et lui demanda :

« Tu ne sais pas où je peux trouver de l'ecstasy ? »

À cet instant, Ted comprit que tout était fini. Le campement sur lequel il travaillait depuis 5 ans tombait en lambeaux. Le mot courait que les Stups coffraient des gens, les victimes s'accumulaient et c'est les ravers qui étaient pointés du doigt. À la fin du week-end, on comptait un mort et trois blessés graves. Le « techno ghetto » originel du Burning Man ne serait bientôt plus qu'un lointain souvenir.

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Vingt ans se sont écoulés depuis, mais la musique électronique reste encore un sujet controversé au Burning Man, à mesure que les festivals EDM gagnent l'ensemble du territoire nord-américain. Alors que des dizaines de milliers de ravers, seulement vêtus de fourrure fluo viennent de passer leur week-end dans la poussière et la débauche, les puristes et les organisateurs du festival s'inquiètent quant à la préservation de l'esprit originel du Burning Man. Une scène dédiée, la « Deep Playa Music Zone », a été installée loin du campement principal et des camions annoncent le line-up à venir, de peur que le Burning Man ne passe pour un énième festival lambda.

Les tensions qui existent entre les organisateurs du Burning Man et la culture rave ne datent pas d'hier.

Téléportons-nous en 1992. Les raves battent leur plein au Royaume Uni depuis près de 5 ans, mais pour la Baie de San Francisco, où elles viennent de débarquer, elles pourraient s'apparenter à un deuxième Summer of Love. Ted, membre du crew de ravers Mr Floppy's, a participé aux premières raves organisées dans la Baie entre les murs de la Mr Floppy's Flop House — une énorme baraque (qui abritait anciennement un bordel, entre autre fréquenté par Jack London) située à l'est d'Oakland.

Au moment où la scène rave explosait, le collectif Cacophony Society, regroupant artistes et punks farceurs de la Baie, a décidé de prendre le désert du Nevada comme terrain de jeu. Ils ont fusionné les feux de joie de la fête annuelle du solstice d'été de San Fransisco avec leurs propres soirées « Zone Trip ». Cet évènement, lancé en 1990 sous le nom de « Cacophony Zone Trip #4 : Bad Day at the Black Rock », allait servir de prémices au festival du Burning Man.

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Au dos d'un journal alternatif local, Craig Ellenwood, un bon ami de Ted — plus connu sous le nom de DJ Niles, membre de Mr Floppy's et des pionniers de l'indus, Psychic TV — mettait le doigt sur une annonce rédigée en tout petits caractères invitant à un rassemblement d'artistes au milieu du désert. Après avoir appelé le numéro indiqué, le groupe rencontrait Larry Harvey, fondateur du Burning Man, qui les invita à ramener des enceintes et leur musique dans le désert.

« On s'est pointés avec une sono dotée de 4 enceintes. On l'avait récupérée d'un groupe de punk qui avait splitté après la mort d'un des membres», se rappelle Ted. « On avait un groupe électrogène, quelques néons, des cartons bariolés à la peinture et c'était tout. »

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Comme une tribu rivale, les proto-Burners se méfiaient des ravers. Leur campement, le « techno ghetto », avait été placé à plus d'un kilomètre de distance du campement principal, à côté des toilettes portatives.

« Les types qui venaient étaient tous des artistes, des sculpteurs, ce genre de gens habiles de leurs mains », explique Ted. « La plupart de ceux qui allaient au Burning Man avaient 10 ou 15 ans de plus que nous, ils avaient l'impression qu'on ramenait une culture pop consumériste au Burning Man. »

Même s'ils étaient exclus du campement principal, le Burning Man a été un évènement significatif pour Ted et les autres. La liberté totale dont ils jouissaient au sein de cet environnement et le laissez-faire qui régnait sur la playa ont fait du premier set de Ted au Burning Man un moment de transe totale. C'était un évènement auquel chacun pouvait participer, personne n'était laissé de côté.

« C'était pendant les balances. Il devait y avoir 15 kilomètres de poussière devant moi, le désert. On avait notre table de mixage, et on a sniffé de l'ecsta à même les platines. Puis j'ai mis un morceau de Jean-Michel Jarre », se remémore Ted. « Je n'étais même pas sensé jouer, je servais de roadie… Mon nom n'était même pas sur le flyer. »

Même si certains des membres originels de la Cacophony Society ne voyaient pas du meilleur oeil ces nouveaux participants, ils partageaient tous la même philosophie et les mêmes opinions politiques. Ces groupes étaient influencés par l'oeuvre de l'anarchiste Peter Lamborn Wilson, qui, sous le nom de Hakim Bey, défendait le concept des zones d'autonomie temporaires permettant d'échapper au contrôle de la société par le biais d'espaces sans règles ni lois.

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Il a fallu attendre l'année suivante, en 1993, pour que le concept se consolide avec la mise en place du sound system SPaZ (Semi Permanent Autonomous Zone) à San Fransisco, venu remplacer le défunt Mr Floppy's, comme sound system principal du Burning Man. Les années suivantes ont ameuté toujours plus de participants, des sound systems toujours plus gros et encore plus de moments grandioses . En 1995, Ted a joué son premier set enregistré au Burning Man.

L'édition 1996, surnommée The Inferno, promettait d'être la plus ambitieuse de l'histoire du festival. Près de 8 000 personnes ont répondu présentes. Ted avait prévu six sonos, disposées sur un cercle d'une circonférence d'un kilomètre, faisant face au désert et au campement. Lui et les autres organisateurs étaient arrivés des semaines à l'avance pour inspecter l'endroit et installer un centre administratif.

« HELCO [une multinationale fictive supposée avoir racheté l'enfer et proposant de racheter le Burning Man] était le thème de l'édition 1996, mais il faut faire très attention quand on choisit une thématique pour un évènement, il faut y méditer. Ca n'a pas manqué et cette année-là fut un véritable enfer », raconte Ted. « Une fois arrivés dans le désert, plus personne n'obéissait au thème. »

Plus tôt cette semaine-là, Michael Furey, un ami proche des fondateurs du Burning Man et un de ses premiers participants, s'était tué dans un accident de moto après avoir foncé, ivre, dans un camion. Sa mort n'était qu'un mauvais présage pour la suite des évènements.

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Une fois arrivés sur le site, les festivaliers n'ont pas tenu compte des directives et des arrangements des organisateurs, préférant installer leur campement où bon leur semblait. Des cliques s'étaient formées autour des sonos et de petites rixes éclataient au sujet des toilettes et des vêtements des uns des autres.

La suite de la semaine fut rythmée par des incidents tragiques, trois personnes ont été grièvement blessées après que leur tente se soit faite rouler dessus par une voiture transformée en oeuvre d'art. Officiant comme Black Rock Ranger [bénévoles du Burning Man qui s'assurent de la sécurité et du bien-être de la communauté sur le festival], Ted avait reçu l'appel à l'aide par radio.

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« Ma radio sonnait, 'J'ai une urgence, laisse ton canal libre. J'ai un blessé avec un bras en partie sectionné, des suites d'une collision de véhicules. J'ai besoin de nos coordonnées de localisation exactes pour faire venir un hélicoptère. Il me faut des renforts. Le blessé perd beaucoup de sang. À l'aide.' Et là, tu te dis 'Putain de merde, un mec vient de perdre son bras.' L'hélicoptère arrive et survole le campement… et là, toutes les filles lèvent leur t-shirt en direction de l'hélico… »

Des policiers étaient présents sur le festival et des douzaines de personnes ont été arrêtées pour possession de drogue cette année-là. La pression gagnait Ted et les autres organisateurs. De son côté, Larry Harvey passait de longs moments planqué pour échapper au stress.

Ted n'en pouvait plus. Il a quitté le festival, avec un tiers des autres organisateurs, avant la fin du week-end.

« Je ne voulais pas être associé à ça. Je ne voulais pas faire la promotion d'un festival dans lequel des personnes mourraient et d'autres se faisaient arrêter. Je n'acceptais pas ça, on était arrivé à un point de rupture », explique-t-il.

Dans le communiqué de presse publié sur leur site, les organisateurs du Burning Man ont accusé la rave d'avoir « manqué aux règles basiques du civisme et d'avoir semé le chaos au sein de la communauté. » Les sonos dépassant les 100 watts ont été interdites l'année suivante. Les effectifs de police qui avaient déjà augmenté sur le site n'ont été que renforcés suite aux arrestations de l'édition 1996, faisant fuir beaucoup d'anarchistes et de ravers idéalistes. Pour Ted, le Burning Man avait fait son temps.

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« J'avais eu une expérience extra-corporelle dingue pendant un de mes sets en 1992 », se rappelle Ted. «J'avais l'impresion de chasser un dragon. J'avais atteint la défonce la plus pure et la plus authentique, et rien de ce qui suivrait n'aurait pu être aussi bon.»

Cette année, le festival a accueilli plus 60 000 personnes et n'avait rien à voir avec ses premières éditions. Le Burning Man aujourd'hui se rapproche plus de Disneyland que d'une zone d'autonomie temporaire. La preuve ? Cette vidéo par exemple. Vous pouvez toujours y mourir si vous ne faites pas gaffe mais il y a plein de gens qui feront en sorte que ça n'arrive pas. Les sonos font maintenant parties intégrantes des scènes. Ted, qui est retourné au festival en 2012 et en 2014, n'est pas du tout impressionné par les transformations subies.

« Il y a beaucoup trop de musique maintenant. Ca ressemble à un dépottoir, une poubelle géante. C'est comme si c'était devenu une ville où il y avait 1100 clubs alors que 6 seraient amplement suffisants. »

Pourtant, il est encore fier de la contribution qu'il a apportée à l'évolution du festival. « Je pense que c'est une marque indélébile de l'histoire du Burning Man. Récemment, quelqu'un a dit que le Burning Man n'a commencé à évoluer que lorsqu'il a intégré la culture rave. C'est grâce à ça qu'il s'est transformé et a pu doubler de taille chaque année. » Daniel n'est plus à la playa, mais il est sur Twitter.