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Music by VICE

Le guide Noisey des groupes live au cinéma

De Suicidal Tendencies à Rammstein en passant par Cannibal Corpse et les Red Hot Chili Peppers : les différentes façons de gérer un faux live dans un film.

par Lelo Jimmy Batista
04 Décembre 2014, 1:25pm



Je ne sais pas exactement pourquoi ni comment mais, pendant une courte période de mon existence, entre 22 et 25 ans en gros, je n'ai pas arrêté de surprendre des couples en train de baiser, tout le temps, partout. Visite d'un nouvel appart ? Pas de problème, porte entrouverte, un couple en train de se la coller sévère dans le salon, ils ne se rendent compte de rien, la vie est douce (j'ai pas pris l'appart). Rendez-vous chez un type qui vend des étagères via les petites annonces de la fac ? Bien sûr, j'arrive tout de suite, tellement tout de suite même que le type a juste le temps de ranger ses garnitures pendant que sa meuf s'essuie ostensiblement la bouche en sifflotant, l'air de rien, vêtue d'un caleçon enfilé à l'envers (j'ai pas pris les étagères). Le coup de la chambre d'hôtel pas fermée à clef dans laquelle tu entres par erreur ? Évidemment que ça m'est arrivé. Deux fois, même. Le couple qui se met une pile à la fenêtre de l'immeuble d'en face ? Cherchez pas, j'ai eu l'impression de voir ça tous les jours.

En fait, après avoir surpris tous ces gens en train de baiser dans tout un tas de contextes divers, j'ai réalisé que le cul, c'était un peu comme les solos de batterie : faut vraiment que ce soit fait par des pros pour que ce soit agréable à regarder. Voir des gens baiser en vrai, à quelques mètres de soi, c'est comme mater un concert de Fugazi en play-back : le décalage entre la mystique du truc et la réalité est trop putain d'énorme pour l'encaisser, comme ça, sans sourciller. C'est un peu comme la musique live au cinéma. Quoique vous fassiez, ça sonne TOUJOURS faux. Au mieux, on a l'impression d'être sur le tournage d'un clip fauchman boulevard de Strasbourg. Au pire, c'est Top Of The Pops avec le C.E. de votre boîté pété à la Manzana accoudé à la scène. Afin de vous retrouver dans cette jungle absurde, voici le guide Noisey des groupes live au cinéma, classé graduellement de 1 à 10 sur l'échelle de Milli Vanilli (si vous avez moins de 30 ans : ce sont deux néérlandais qui chantaient en play-back et qui se sont fait poisser au début des années 90).


NIVEAU 1 : LES GROUPES QUI N'APPARAÎSSENT PAS DANS LE FILM



Exemple : les Bad Brains dans After Hours de Martin Scorsese.

Comme disait ma grand-mère : « pas de photo de classe, pas de témoins ». Oui, parfois, il vaut mieux s'effacer et garder la mystique intacte plutôt que de rester figé pour l'éternité sur un tirage 18x24 entouré par une bande de caves et vêtu d'une salopette en velours marron. C'est probablement ce qu'ont dû se dire les Bad Brains quand Martin Scorsese (alors grand fan du groupe) leur a proposé d'apparaître dans le génialissime After Hours , meilleur film jamais réalisé sur la nuit (Mad Max 2 étant, je vous le rappelle, le meilleur film réalisé sur le jour). Faut les comprendre, ils pouvaient pas savoir (surtout qu'à la base, le film devait être réalisé par Tim Burton - je sais pas vous mais, moi, ça me file des frissons d'angoisse rien que d'y penser).

Du coup, Scorsese s'est contenté d'utiliser « Pay To Cum » (et la version originale, s'il vous plaît, celle du 45 tours de 1980, présentement vendu 2000 euros et 19 centimes sur Discogs - copie rayée et sans pochette qui plus est), donnant du coup la vedette aux danseurs fous de la Mohawk Night du Club Berlin, sans doute la meilleure soirée et le meilleur club qui aient jamais existé dans un film. Grillages, projecteurs poursuite, punks mongoloïdes aux crêtes mauve-passion, videur taciturne : oui, parfois, il vaut mieux s'effacer et laisser la magie opérer.

NIVEAU 2 : LE GROUPE QUI JOUE COMME S'IL ÉTAIT DANS UNE AUTRE PIÈCE, SUR UNE AUTRE PLANÈTE



Exemple : les Feelies dans Something Wild (Dangereuse Sous Tous Rapports en VF) de Jonathan Demme.

Un groupe d'indie-rock plus blanc que blanc qui reprend un morceau où David Bowie se prend pour un noir : tournée aujourd'hui cette scène serait un gigantesque concentré d'embarras ironiste, mais dans les années 80, ça s'épelait G-É-N-I-E et ça débarquait sans prévenir au beau milieu de Something Wild

, le meilleur film de Jonathan Demme. Accompagnant la dernière scène positive du film (tout le monde porte des petits chapeaux, on s'embrasse, Jeff Daniels danse) avant le basculement subit vers la nuit, le mystère et l'inquiétude, les Feelies (considérés à juste titre comme le meilleur groupe post-Velvet ayant vu le jour en Amérique du Nord) s'acquittent ici de leur tâche avec un décalage pataud et une classe totale, jouant sans une once d'implication, comme s'ils enregistraient la 72ème prise d'un morceau destiné à ne jamais voir le jour, comme s'ils le refaisaient une dernière fois parce que de toute façon le bus ne passait que dans 20 minutes, comme s'ils n'étaient pas tout à fait là. Accessoirement, il s'agit aussi de la meilleure reprise de « Fame » de tous les temps (cela va de soi).

NIVEAU 3 : LE GROUPE QUI FAIT SON JOB LE PLUS NATURELLEMENT DU MONDE



Exemple : Cannibal Corpse dans Ace Ventura : Pet Detective (Ace Ventura, Détective Chiens et Chats en VF) de Tom Shadyac.

L'avantage avec le death metal, c'est que sur scène, que vous en fassiez des caisses ou que vous soyez à l'agonie à cause d'une laryngotrachéite, tout a toujours l'air hyper naturel. Alors qu'il y ait vingt semi-remorques de matos, une centaine de figurants et Jim Carrey pour justifier tout ça, ça ne change pas grand chose : dans ce court extrait de l'épuisant Ace Ventura, Détective Chiens et Chats, Cannibal Corpse bousille tout sur son passage comme s'il était à Dordrecht, Pays-Bas, en plein milieu d'une tournée de 121 dates. Même le public a l'air authentique, à tel point qu'on a droit à ce qui s'impose de très loin comme le seul stage-dive crédible de toute l'Histoire du cinéma. Selon la légende, Cannibal Corpse apparaissait ici à l'invitation expresse de Jim Carrey qui était censé être un grand fan du groupe - il s'avère malheureusement que c'est faux

. Ça n'empêche pas sa petite danse de coudes à 30 secondes fait partie des plus belles créations de l'Homme et de la Nature, juste après les plages de Tarutao et les seins de Christina Hendricks.

NIVEAU 4 : LE GROUPE QUI FAIT SON JOB LE PLUS NATURELLEMENT DU MONDE ALORS QUE NICOLAS CAGE DANSE EN FAISANT DES MOUVEMENTS DE KUNG-FU JUSTE SOUS SES YEUX



Exemple : Powermad dans Wild At Heart (Sailor & Lula en VF) de David Lynch.

Même si Powermad donne plutôt dans le thrash metal (je ne saurais d'ailleurs que trop vous recommander le spectaculaire Absolute Power, dont est extrait « Slaughterhouse », le morceau joué ci-dessus), il bénéficie du même avantage que Cannibal Corpse dans l'exemple précédent : ici, pas de guitariste se sentant obligé de jouer les danseurs castillans ou de chanteur au schéma argumentaire outrancier, tout est normal, ça joue en sweat, on est bien. On est cependant un cran au-dessus, pas juste parce que Sailor & Lula

est un chef d'oeuvre absolu, mais aussi et surtout parce que le groupe réussit à se jouer, avec un flegme confondant, d'une série de diversions majeures. Les stroboscopes réglés à pleine puissance, les mouvements de Kung-Fu de Nicolas Cage et le public de porcs dégénérés qui dansent à quatre pattes ? Juste un détail, bébé.

NIVEAU 5 : LE GROUPE QUI A NICK CAVE AU CHANT

Exemple : Nick Cave & The Bad Seeds dans Der Himmel über Berlin (Les Ailes du Désir en VF) de Wim Wenders.

On n'a pas tous la chance d'avoir le profil d'une médaille antique, le corps noueux d'un vieil indien catholique ou l'oeil de velours avec lequel Victore Mature carressait le visage de Gene Tierney dans The Shangai Gesture de Josef Von Sternberg (1941, 106 minutes). Le fait est que Nick Cave, lui, a cette chance là. Dans cette scène des Ailes du Désir, le chanteur des Bad Seeds n'a rien à faire : juste à s'asseoir, chanter son morceau et réduire naturellement la pellicule en miettes, allant même jusqu'à voler toute la lumière et l'attention à Bruno Ganz (acteur principal du film) lorsqu'ils apparaissent côte à côte à l'écran.


NIVEAU 6 : LE GROUPE QUI FAIT COMME SI TOUT ÉTAIT PARFAITEMENT NORMAL EN DÉPIT D'UNE FLAGRANTE ERREUR DE DIRECTION ARTISTIQUE



Exemple : Suicidal Tendencies dans Free Verse (La Solution en VF), 21ème épisode de la Saison 2 de Miami Vice (Deux Flics À Miami en VF)

On pourra arguer ici qu'il ne s'agit pas d'un film mais d'une série, ce à quoi je vous répondrai que, très franchement, vous pouvez bien aller vous faire foutre si vous en êtes capables, parce qu'il y a plus de moments de cinéma dans les deux premières saisons de Miami Vice que dans l'intégralité des longs-métrages financés par le CNC ces 15 dernières années. Côté musique, la série produite par Michael Mann a prouvé dès le départ qu'elle n'avait de leçons à recevoir de personne, que ce soit via sa B.O. infernale (Liquid Liquid, ZZ Top, X, Stan Ridgway, INXS), l'apparition de Phil Collins (dans le rôle de l'escroc Phil Mayhew, personnage principal de l'épisode Jeux de Vilain, s02e12) ou cette scène hystérique du premier épisode où Philip Michael Thomas danse torse-nu, complètement défoncé, sur « Somebody's Watching Me » de Rockwell.

Elle signe toutefois son plus beau coup d'éclat et son plus gros faux pas dans La Solution, 21ème épisode de la Saison 2 avec cette improbable apparition live de Suicidal Tendencies, jouant « Institutionalized » dans un club bourré de yuppies où un vieil alchimiste dérangé danse en chaise roulante sans se soucier une seconde du concours d'escarpins qui se déroule sous ses yeux, des mouvements de breakdance foireux du type peinturluré ou du fait que personne à la prod n'ait, à aucun moment, pensé à faire appel à cette agence de casting de L.A. qui faisait fortune dans les années 80 en fournissant tout Hollywood en faux punks.


NIVEAU 7 : LE GROUPE QUI JOUE LA MISE EN ABYME



Exemple : Twisted Sister dans Pee-Wee's Big Adventure de Tim Burton.

Comme disait ma grand-mère : « quitte à mettre une salopette, mets celle en velours marron ». Oui, parfois, il n'y a rien à faire pour échapper aux obligations, alors quitte à se taper la photo de classe, autant y aller à fond. C'est l'option qu'ont choisi Dee Snider et Twisted Sister dans cette scène où le tournage carnavalesque d'un clip pour l'insupportable « Burn In Hell » est interrompu par l'arrivée de Pee-Wee Herman. Contrairement à ce que peut laisser penser cet extrait, le film est toujours aussi drôle et reste, à ce jour, le seul projet un tant soit peu valable dans lequel Tim Burton ait été impliqué.


NIVEAU 8 : LE GROUPE QUI REMPLIT LE CAHIER DES CHARGES DE L'OFFICE DU TOURISME



Exemple : Alice In Chains dans Singles de Cameron Crowe.

On a beaucoup critiqué à sa sortie le film Singles, tentative désespérée de cash-in sur la vague grunge en mode comédie romantique, et il faut bien reconnaître qu'on a eu raison, même si le film est, assez étonamment, moins pire que ce que laisse penser cette description. Cela dit, ne rêvez pas non plus, on est quand même pas loin de la douche à merde avec des répliques balancées comme des tridents de feu sur un village Khmer ( « Mon père s'est barré quand j'avais 8 ans. Il m'a dit : Amuse-toi. Reste célibataire. J'avais 8 ans. »), une apparition de Tim Burton (ben tiens) et une grosse poignée de séquences live, parmi lesquelles cette embarrassante prestation d'Alice In Chains et du désolant Layne Staley, plus investi que jamais dans sa parade-de-l'homme-blanc-cherchant-son-âme-entre-les-feuilles-de-bananier.


NIVEAU 9 : LE GROUPE QUI EN FAIT DES CAISSES


Exemple : Red Hot Chili Peppers dans Thrashin' (Skate Gang en VF) de David Winters.

Réalisateur de Nom De Code : Vengeance et de La Rage de Tuer, David Winters en avait gros sur la patate quand il a réalisé l'infernal Skate Gang en 1986. En VO, le film s'intitule Thrashin', que l'on pourrait, en gros, traduire par « s'en allant tout défoncer ». Et s'en aller tout défoncer c'est justement le but de Corey Webster, un jeune sakteboarder un peu papé de la San Fernando Valley, interprété ici par Josh Brolin (Planète Terreur, Harvey Milk, mais aussi Les Goonies, eh ouais) qui monte à Los Angeles pour disputer le L.A. Massacre, compétition de skateboard la plus réputée de tout l'univers connu. Il arrive donc à L.A. où il retrouve ses amis skaters bien nerdos qui font un peu penser aux Zit Remedy dans les Années Collège mais version Red Hot Chili Peppers de Levallois.

Et ça tombe plutôt bien, parce que justement, qui voit-on apparaître au détour d'une scène de club pandémoniaque où les gens dansent en skatant et où Corey se fait brancher méchant par des gothos très motivées ? Les Red Hot Chili Peppers ! Qui jouent « Black Eyed Blonde » avec des hauts-de-forme, des guitares double manche et des coiffes aztèques ! En balançant des coups de poings en l'air et en se tenant par l'épaule ! Bro Love, Bro ! Le groupe bénéficie toutefois de deux circonstances atténuantes : 1/ ce film marque très précisément le moment où le skateboard passe du stade d'activité marginale (les Z-Boys, Powell Peralta, les débuts de Thrasher) à celui de loisir mainstream, et pour faire le pont, les Red Hot Chili Peppers étaient clairement LE groupe désigné (moins radicaux que les Big Boys, plus edgy

que Oingo Boingo), enfin 2/ les Red Hot Chili Peppers en font TOUJOURS des caisses.

NIVEAU 10 : LE GROUPE QUI EN FAIT DES CAISSES PENDANT QUE DES GENS QUI NE SONT PAS NICOLAS CAGE FONT DES MOUVEMENTS DE KUNG-FU DANS UNE AUTRE PIÈCE OU UNE AUTRE PLANÈTE, QUI DISPOSE D'UN BUDGET SUPÉRIEUR OU ÉGAL AU PIB D'UN PETIT PAYS DE L'HÉMISPHÈRE SUD, QUI FILME LE TOUT COMME UN CLIP DE POP UKRAINIENNE ET QUI TE LE BALANCE CASH EN OUVERTURE DU FILM



Exemple : Rammstein dans xXx de Rob Cohen.

Vous voulez que je rajoute quoi de plus, exactement ?


Lelo Jimmy Batista est le rédacteur en chef de Noisey France. Il aurait bien aimé vous parler plus en détail de sa grand-mère, mais il n'a malheureusement jamais eu la chance de la rencontrer.