John Robb est le héros oublié de Manchester

Le leader des Membranes, premier groupe signé sur Creation, adulé par Steve Albini et Sonic Youth, a aujourd'hui 55 ans et n'a toujours pas prévu de raser sa crête.
15.6.16

John Robb fait partie de ces gens qui cumulent à merveille plusieurs casquettes. Sauf que ce chanteur-bassiste-auteur-journaliste-animateur de radio en porte rarement, pour na pas froisser la superbe crête qui orne toujours son crâne à 55 balais. En 1977, à l’âge de 16 ans, il fondait les Membranes, une de ces formations comme l’Angleterre en pondait par wagons pour le ventre mou des charts indie du NME et du Melody Maker. Ni punk, ni new-wave, elle s’est surtout fait connaitre à partir du milieu des années 80 dans une veine post-post-punk. Trop turbulents pour la gentille scène indie-pop qui bourgeonnait, pas assez sinistres pour les corbacs gothiques, les Membranes apparaissaient déjà has-been pour une presse musicale british qui avait tourné la page éclair du punk. Pour couronner l’affaire, les quatre avaient sur leur front inscrit Blackpool, la station côtière pépère du Nord-Ouest de l’Angleterre jusque-là connue du rock pour avoir accouché du prog médiéval de Jethro Tull (encore merci). « Au mauvais endroit au mauvais moment », comme le clamera le titre d’une de leur compilations. De l’autre côté de l’Atlantique, on se rendrait heureusement vite compte de l’importance de leur rock vénère, adoubé qu’ils seront par Sonic Youth, Steve Albini et autres Dinosaur Jr. Suite au split des Membranes en 1990, John Robb allait emmener sa basse élastique et sa voix en pétard électriser les groupes Sensurround et Goldblade. Tout en entamant une carrière de journaliste et d’auteur qui le verrait pondre des biographies des Stone Roses et des Charlatans, un livre sur la scène indie rock anglaise maudite des 80’s (Three Johns, Nightingales… et Membranes, on n’est jamais mieux servi que par soir-même) et son plus célèbre, un bouquin sur la musique de Manchester (Manchester Music City 1976–1996). Rock-critic, Robb a aussi fondé en 2011 Louder Than War, un blog d’actu musicale de bonne tenue.

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Deux ans auparavant, le chanteur bassiste avait réactivé ses Membranes sans aucun autre membre historique mais pour un tapage au-delà de ses espérances. En 2015, le groupe crachait l’impressionnant double album Dark Matter/Dark Energy, sorte de rouleau compresseur en fusion inspiré par la naissance et le mort de l’univers. Le groupe s’est même fendu d’un concert à Tallinn accompagné d’un chœur estonien pour une rencontre qui le faisait entrer dans une quatrième dimension mystique. Comme si le disque n’était pas assez sombre, il arrive ces jours-ci avec un bonus de remixes par le casting rêvé d’une comédie romantique : Killing Joke, Manic Street Preachers, Einstürzende Neubauten, Bad Seeds, Therapy?, Pop Group, Godflesh, Clint Mansell, Cosey Fanni Tutti… Un retour en force autant qu’un retour en forme que les Membranes doivent à My Bloody Valentine, groupe alors inconnu qui faisait sa première partie en 1988. Un des plus célèbres titres des Membranes s’appelle Myths & Legends : clairement ce qu’ils sont devenus.

Noisey : Quand vous êtes revenus en 2009, c’était juste pour le festival All Tomorrow’s Parties ou pour un vrai projet de reformation ?
John Robb : C’est My Bloody Valentine, le curateur du festival cette année-là, qui nous a programmés. Dans le temps, le groupe avait fait notre première partie. L’un de nos guitaristes jouait d’ailleurs du violon sur leur deuxième mini-album. On se connait bien, ils ont souvent joué à Manchester et dormaient chez nous. Kevin Shields m’a d’ailleurs emprunté du matos, dont mon rack de pédales, et ça m’a pris six mois pour le récupérer ! Finalement, on était tous restés dans les mêmes circuits punk et post-punk, chacun avec notre identité. Après ATP, on a donné quelques concerts et ça a super bien marché à notre grande surprise. Ensuite, Shellac nous a aussi invités à ATP fin 2012. On les connait depuis notre album produit par Steve Albini en 1987, à l’époque où il jouait dans Big Black. On avait enregistré dans le studio au sous-sol de sa maison. C’est un grand fan des premiers jours des Membranes. L’idée était de ne pas faire un set de vieux morceaux pour ne pas donner dans le rétro, d’autant qu’on n’a jamais eu de vrais hits. On l’a plutôt joué expérimental, un peu comme si on faisait des reprises de nos propres chansons. Et c’est là qu’est né ce qui allait devenir Dark Matter/Dark Energy. C’est comme ça que tu t’es mis à bosser sur des titres pour la première fois en 30 ans ?
J’ai participé à une conférence TEDx à Salford où j’ai fait la connaissance de Joe Incandela, un physicien qui travaille pour le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire). C’est l’un des spécialistes des particules et il a fait un discours sur l’univers. On s’est retrouvés ensemble juste après. Il a voulu qu’on parle des Buzzcocks mais je lui ai dit que c’était pas très intéressant et que je préférais parler de l’univers. Ça m’a bien inspiré et j’ai voulu une musique qui colle à cette discussion avec une vraie connexion à l’univers.

Comment as-tu rassemblé le groupe ?
J’ai récupéré Nick Brown, le fameux guitariste passé par My Bloody Valentine, ainsi que le batteur de mon groupe Goldblade. L’autre guitariste, Peter Byrchmore, jouait dans The Nightingales. Je les connais tous depuis longtemps donc ça n’a pas été très compliqué de former le groupe. Même si, bon, c’était un peu risqué car ce n’est pas une musique évidente. Quand on a enregistré, on pensait vraiment faire l’album juste pour nous. Je ne voyais pas qui ça pourrait intéresser. Et quand on a fait écouter aux amis, ils l’ont trouvé incroyable. Au point d’en faire un double album ?
On avait beaucoup d’idées. En venant d’un background punk, on était habitués à faire court, à dire le maximum en très peu de temps. Mais avec le temps, tu comprends que tu peux aussi étirer un peu les idées. On est des grands fans de Magma qu’on a vu à Manchester l’automne dernier, première fois qu’ils y jouaient depuis 1974. C’était incroyable, un groupe totalement à part et une influence pour nous au même titre que d’autres trucs plus punk. D’ailleurs, nous ne considérons pas notre musique comme punk, tout dépend de ta définition du mot. Pour moi, c’est UK Subs, par ailleurs un super groupe. Nous étions plus expérimentaux, mais avec l’énergie du punk, avec cette idée que tu peux faire ce que tu veux. Quand j’avais 15/16 ans, le punk représentait Suicide, The Fall, The Clash, dont j’aime toutes les facettes, la simplicité, l’énergie. Une musique naturelle, expérimentale sans être prétentieuse. Dans les années 80, avec toutes ces pochettes dessinées, un peu cartoons. vous aviez l’air moins apocalyptiques que, disons, Killing Joke.
Les gars de Killing Joke étaient bien plus drôles qu’ils en avaient l’air ! Plus intenses aussi. Il y avait beaucoup d’humour chez eux. C’est marrant que tu les mentionnes car nous avons pas mal de fans en commun. D’ailleurs, leur bassiste Youth a fait un remix d’un de nos titres. La comparaison est intéressante car ils investissent le même espace que nous en dégageant parfois une impression beaucoup plus lourde. Youth est un type vraiment sympa là où Jaz Coleman pouvait vraiment être désagréable. La presse anglaise vous prenait-elle suffisamment au sérieux ?
Maintenant oui ! Mais à l’époque… On venait de Blackpool, grande ville en bord de mer, que les journalistes résumaient à ses quais, se saouler, des fêtes… Ce n’est pas une ville dont on attendait un groupe post-punk. Il y a eu des titres d’articles sur nous qui parlaient de barbe à papa ou de la tour de Blackpool. Mais ça fait 30 ans que j’ai déménagé à Manchester et j’ai l’impression que ça a changé, tu peux faire de la musique n’importe où. Section 25 venait de la même ville et a eu le même problème. Musicalement et créativement, leur premier album vaut le premier Joy Division. Ils étaient un peu plus âgés et existaient d’ailleurs avant Joy Division. Mais durant toute leur carrière, ils ont été considérés comme des sous-Joy Division alors que c’était le groupe préféré d’Ian Curtis qui venait passer des weekends avec eux à Blackpool. S’ils étaient venus d’un coin post-industriel de Manchester, leur musique aurait mieux collé dans l’esprit des médias. Alors qu’ils venaient du bord de mer. Mais bon, la musique est censée être au-dessus de l’endroit d’où tu viens.

C’est ce que voulait dire le titre de votre compilation Wrong Place at the Wrong Moment ?
C’est ça. On avait 15 ans en 1977 et on était trop jeunes pour être dans le mouvement punk. On a dû attendre deux ou trois ans avant de monter un groupe et on a loupé le train. Les artistes de la génération post-punk comme Nick Cave ou Gang of Four ont 60 ans aujourd’hui alors que j’en ai 55. Là encore, on a loupé ce mouvement. Quand on a commencé, on a eu du mal à concrétiser nos idées car on ne savait pas jouer. On était trop jeunes. Notre batteur avait 14 ans à notre premier concert et 16 pour notre premier album. On était des enfants voulant faire du bruit. On voulait un certain son mais on ne savait pas comment l’obtenir et il n’y avait personne à qui demander. Alors qu’à Manchester, tu pouvais travailler au sein de la scène musicale. Mais on a quand même fait des albums qu’on aimait. Avec le nouveau, on a enfin réussi à produire ce qu’on avait en tête parce qu’on en avait les capacités. Marrant de pondre son meilleur disque à 55 ans ! N’est-ce pas ironique un groupe de plus en plus furieux dans ce paysage rock assagi ?
Le punk est devenu un truc qu’on étudie à la fac ou qui se visite en parcours touristique. Ça semble si loin maintenant, j’ai même du mal à croire que je l’ai vécu. C’était il y a 40 ans. Si tu remontes encore de 40 ans, tu arrives à 1936. C’est un fossé énorme. Alors qu’à l’époque du punk, les sixties me paraissaient très loin. Mais ce qui est fou, c’est que quand tu mets un disque punk, il n’a pas vieilli, il a toujours cette énergie. Un peu comme tous les classiques qui sonneront toujours moderne. Quand tu vois des photos ou des images de l’époque, elles ne font pas anciennes du tout. C’est souvent simplement le fond, les voitures ou le décor qui le sont, comme ces photos des Sex Pistols pour leur première venue à Paris en 1976. Beaucoup de jeunes s’y intéressent, s’habillent ou écoutent du punk, mais loin du contexte de l’époque. Se balader en punk en ville, faire de la musique, un disque… tout ça était un truc dangereux. S’habiller comme ça avec des cheveux blonds en pétard et monter dans un bus, c’était une invitation à se faire tabasser par 20 personnes ! Aujourd’hui c’est étrange, l’ancien maire de Londres Boris Johnson a fêté les 60 ans du mouvement en se faisant une coiffure punk. Va te faire foutre Boris, t’es un putain de conservateur !

Le punk est devenu respectable, ce qui est une victoire enun sens, mais un peu dur à avaler pour ceux qui l’ont connu. Rien n’était codifié, personne ne se revendiquait punk. D’ailleurs, personne ne s’est pointé en disant « je suis post-punk » ha ha ! Tout s’est enchaîné naturellement. Quand Public Image Ltd a sorti Metal Box, un album juste incroyable, ça a paru à tous une nouvelle étape logique, une œuvre toute aussi ultime que le punk qui était un état d’esprit et non un truc de garde-robe.

Tu te dis enfin prêt à 55 ans pour l’album que tu voulais mais peut-être que le public aussi est enfin prêt ?
À l’époque, on disait que toute cette musique avait 30 ans d’avance sur son temps. C’était un peu prétentieux mais pourtant vrai car le public n’était effectivement pas prêt. De Monochrome Set à The Fall en passant par Adam & the Ants et Bauhaus, on peut même aller jusqu’aux premiers Orange Juice, c’était ça le post-punk, et il touchait un public restreint. On peut le définir par des jeunes gens tentant de donner du sens au punk chacun à leur manière et Simon Reynolds a écrit un super livre dessus (Rip It Up and Start Again). Le premier Monochrome Set sonne punk, puis le groupe est devenu pop, et ce sont d’autres qui ont repris la formule et ont fait des hits par la suite. Toute la musique indie est devenue une version plus polie du post-punk. The Cure est devenu un groupe de stade et The Fall passe en musique de fond à la télé. Ça aurait inimaginable à l’époque et c’est donc un peu une victoire. De jeunes groupes sortent de grands disques aujourd’hui mais une fois encore, le contexte a changé, ils jouent devant 400 kids en folie là où ils auraient attiré 10 personnes dans le temps. Ça doit quand même te faire plaisir que les Membranes aient influencé la scène US des années 90 ?
En fait, nous étions vraiment des contemporains car ils nous aimaient et on les aimait. Jay Mascis de Dinosaur Jr. et Sonic Youth nous adoraient. Vers 86/87, comme eux, nous étions sur Homestead Records, avec Big Black aussi. Dans sa maison, Steve Albini m’a sorti une dizaine d’exemplaires de mon fanzine qu’il avait achetés dans le magasin Rough Trade et qui était super dur à trouver. Il avait demandé mon numéro car il voulait sortir un disque sur mon label mais le disquaire ne l’avait pas. Aujourd’hui, on se serait trouvés grâce à Google. Le seul truc nul, c’est que quand ils sont devenus connus, personne ne s’est rendu compte qu’on faisait un peu la même chose bien avant. Idem pour Mercury Rev dont les membres étaient aussi des grands fans. Ils l’ont dit en interview à la presse anglaise qui ne les croyait pas. Comment pouvaient-ils être fans d’un groupe de Blackpool ? Notre nouvel album est le préféré de 2015 de Mark Lanegan. Lui aussi est un vieux fan et a remixé un de nos titres. D’ailleurs, ce projet a été facile à faire puisque ce sont tous nos fans qui ont remixé ! Y compris Clint Mansell qui a ajouté une section de cordes. Quant aux Manic Street Preachers, ils ont carrément repris un de nos titres.

C’est vrai que la vidéo de « Freakscene » de Dinosaur Jr. a été tournée dans le jardin de ta maison de Manchester ?
Oui ! On se connaissait donc par notre label. Lors de leur première tournée anglaise, ils jouaient avec Rapeman, un nom horrible mais un groupe incroyable monté par Albini après Big Black. Ça a donc commencé avec une engueulade avec lui à ce sujet mais bon… Ils tournaient ensemble et je les ai accueillis quatre jours à la maison. Il fallait une vidéo pour Freakscene mais comme d’habitude, Mascis ronchonnait. Bref, ils voulaient une sorte de jardin des plaisirs avec une ambiance de jungle psychédélique. À un moment, ils ont regardé les images et ont dits : « mais c’est un jardin typiquement anglais ça » alors que ça avait été tourné à Boston. Un autre a dit : « mais le jardin derrière, c’est juste celui qu’il nous faut ! » Ils ont donc tourné là, et à l’intérieur de la maison aussi. Et j’ai gagné 100 livres.

Après toutes ces années à Manchester, on vous considère encore comme des ploucs de Blackpool ?
Non, là on commence à m’associer à Manchester mais c’est moi qui insiste en disant que je viens de Blackpool. Finalement, je ne veux pas être associé à cette scène qui a juste une histoire musicale incroyable mais dont on n’a pas fait partie. Enfin, si dans un sens, via Section 25, car Ian Curtis et Tony Wilson venaient à leurs concerts à Blackpool. Il y avait donc un lien, et juste une heure de train entre les deux villes. Mais quand on y a débarqué en 84, tout était fini. Joy Division n’existait plus, New Order allait bien… c’était pas la bonne année pour nous. Maintenant, il y a des groupes partout, tout le monde est dans un groupe à Manchester. La première fois que j’y suis venu, il y en avait bien moins. Ensuite, vous avez réussi à vous faire virer de Creation Records ?
Oui alors qu’on a aussi été le premier groupe signé sur Creation. Nous étions très amis avec Alan McGee que nous connaissions d’avant. Il avait monté le label mais n’avait pas de moyens pour enregistrer. On est venus chez Creation en 1985 pour le deuxième album qui a plutôt bien marché dans le genre indie. Là, l’ambiance du label a changé, des gens sont arrivés Et puis lors d’un concert à Londres avec les Pastels et Slaughter Joe (alias Joe Foster, musicien et l’un des cofondateurs de Creation), nous étions prévus en tête d’affiche mais l’ordre a été changé pour mettre Slaughter Joe à la place. Nous avons refusé et sommes partis, et Alan McGee nous a virés. Les Pastels nous ont alors suivis et ont aussi quitté le label. D’ailleurs Stephen Pastel a toujours été un gars très loyal. J’ai revu McGee quarante ans plus tard, on est bons amis maintenant. Vos relations avec les labels semblent avoir toujours été compliquées, non ?
Tout a changé pour eux car ils sont tous sur le fil, alors que Cherry Red, chez qui nous avons signé, est un peu une mini-major. C’est une boite organisée avec des équipes qui bossent bien. C’est à la fois très pro et très rationnel. Dans les années 80, l’idée d’indépendance était géniale mais il y avait beaucoup d’amateurisme. C’est une tragédie tous ces grands albums perdus du début des années 80. Moi-même je n’avais que 18 ans quand j’ai publié mon premier album, je ne savais rien. J’avais mis une boite au coin de la rue pour que les gens glissent des pièces. C’était fantastiquement amateur, je me demande comment ça a marché. Tu envoyais un courrier à « John Peel, Londres » et il arrivait car même la poste anglaise le connaissait. The Membranes seront en concert vendredi 1er juillet à Paris, à la Mécanique Ondulatoire. Pascal Bertin est aussi fan de la poste et du punk. Il est sur Twitter.