Interviews

Emperor sont venus reprendre ce qui leur appartient

Le leader des pionniers du black metal se marre beaucoup quand il se remémore sa jeunesse.

par Jonathan Dick
21 Juillet 2014, 2:25pm



De 1991 à 1994, la scène norvégienne a façonné le black metal en même temps que sa réputation sulfureuse, à base de provocations, de fanatisme et de violence. Emperor fait partie des groupes les plus importants et influents de cette période, aux côtés de Mayhem et Darkthrone. Ihsahn, chanteur et guitariste d'Emperor, est le plus jeune membre du groupe. Il n'avait que 17 ans lors de l'enregistrement de In The Nightside Eclipse, leur premier album sorti en juillet 1993, et pourtant sa voix est sans âge, comme sortie des entrailles d'une créature mythique.

Dans ce premier disque, pas une note d'innocence ou de naïveté, et les deux décennies qui se sont écoulées depuis sa sortie n'ont fait que confirmer sa place de classique incontesté de la musique extrême. Emperor se reforme aujourd'hui pour quelques dates dans des festivals européens, où ils joueront In The Nightside Eclipse dans son intégralité. J'ai renconté Ihshan il y a quelques semaines pour parler de cette tournée et de la conception de ce premier disque. Le recul et la maturité lui ont apporté une humilité et une honnêteté presque touchantes. Dès les premières secondes de notre discussion, la théâtralité du personnage s'envole : à presque quarante ans, le musicien a laissé le passé derrière lui, pour se consacrer à ce qui l'attend, lui et sa musique.




Noisey : Emperor fait en ce moment le tour des festivals pour célébrer le vingtième anniversaire de In The Nightside Eclipse, album que vous rejouez en intégralité.
Ihsahn :
Depuis notre séparation, on nous demandait tout le temps si on allait se reformer un jour. C’est ce qui s’est passé en 2006 et en 2007. Au départ, un seul concert était prévu, mais on a fini par en faire beaucoup plus. Ces derniers temps, j'avoue ne pas avoir été très emballé à l'idée d'une reformation et d’une série de concerts, je suis beaucoup plus concentré sur mes projets personnels, je préfère passer du temps à rester créatif plutôt que me contenter de rejouer mes anciens morceaux. Mais là, c'était le 20ème anniversaire. En 2012, Samoth est venu prendre un café chez moi, et il m'a dit « ça va faire vingt ans qu'on a sorti Eclipse, on devrait peut-être faire quelque chose non ? ». C'est un album important pour nous, pour moi comme pour lui, parce que c'est notre premier vrai album. Avec ce disque, on a montré qu'Emperor c'était du sérieux, et contre toute attente, c'est à ce moment là qu'on a pu commencer à vivre de notre musique. Pour nous, c'était une occasion à célébrer, sans pour autant nous répéter. Il fallait simplement qu'on ne le joue pas de la même façon qu'avant, je voulais quelque chose de plus délimité, qui ne nous échappe pas, et c'était d’ailleurs super que Faust revienne à la batterie. On voulait rejouer l'album dans son intégralité, et ne pas faire comme la dernière fois, où on en avait fait une sorte de best-of. On l’a d’abord fait pour nous, puis on s'est rendu compte qu'Eclipse avait marqué beaucoup de gens, et qu'ils entretenaient une relation particulière avec cet album. Et il y a aussi tous ces nouveaux fans qui ont préféré écouter ce qu'on faisait quand on était jeunes, donc pour nous, c'est vraiment un honneur de rejouer Eclipse. À l'époque, on ne faisait rien pour être appréciés, on n'avait aucune ambition avec Emperor, c'était totalement contradictoire à notre esprit. C'est assez bizarre, vingt ans après, de pouvoir rejouer cet album et d'être en tête d'affiche sur des festivals européens, alors autant fêter ça comme il se doit.

En vingt ans, la fanbase de Emperor a évolué. Tu as perçu des changements notables ? Est-ce que ta propre perception du metal a évolué depuis tes débuts ?
Le black metal s'est estompé, il tire plus vers le gris aujourd'hui – comme beaucoup d'autres genres dans la musique en général. Au départ, tu arrives tel un phénomène, en bloc, et petit à petit, le bloc se morcelle. Certains mettent au point un truc nouveau, d'autres les copient et finalement ce nouveau phénomène s'essouffle et s'estompe. Beaucoup de ceux qui appartiennent au genre avaient un projet hyper intéressant au début. La musique extrême a évolué, mais finalement, c'est toute l'industrie musicale qui a évolué avec elle. Si tu prends le black metal d’avant et celui de maintenant, ça n’a rien à voir. Toute notre carrière s'est fondée sur notre aspect mystique, c'est grâce à ça qu'on en est arrivé là aujourd'hui. Les gens ne connaissaient rien de nous, ni de là où on venait, on était des Norvégiens fous, complètement grimés qui faisaient de la musique extrême [Rires]. Les gens étaient perdus. Aujourd'hui, tu peux parler avec des musiciens sur Twitter ou sur Facebook, plus rien n'est secret. Ce n'est certainement pas une bonne époque pour les artistes mystiques du black metal. Ça va être difficile pour les nouveaux groupes de recréer cette ambiance [Rires].


Emperor au complet, vers 1992.

Le mysticisme a été un élément important aux débuts du black metal, et comme tu l'as dit, il a presque totalement disparu aujourd'hui. Tu penses que c’est un handicap pour cette scène ?
Si tu regardes bien, Internet pose de gros problèmes à l'industrie musicale, mais on ne peut pas juste refuser Internet en bloc, il y a aussi plein d'avantages. Les choses évoluent, c'est tout. On a la possibilité de découvrir énormément de choses aujourd'hui, c'est génial, c’est juste un plus gros challenge. Le metal, tous genres confondus, a toujours eu ce côté théâtral, exagéré. Ça a commencé au début des années 90, en parallèle de la scène grunge qui était beaucoup plus banale et terre-à-terre. Aujourd'hui, ce genre de rock stars extrêmes n’existe plus, ce qui n'est pas plus mal en fait. Et en même temps, je trouve ça cool que des types comme Prince soient encore là, perchés sur leur planète de rockstar sans limites [Rires]. Je trouve ça fascinant, comme lorsque je suis face à une œuvre d'art, ça ne m'intéresse pas du tout de savoir ce que fait l'artiste dans sa vie de tous les jours. Certaines choses ne sont pas destinées à être dévoilées. En tant que fan, je me souviens de l'excitation que j'ai ressentie lors de mon premier concert d'Iron Maiden, j'étais dans la même salle qu'eux, et même si c'était un concert énorme, je me disais que j'étais en train de respirer le même air que Iron Maiden. J'ai pu rencontrer certains héros de mon enfance depuis, mais à cette époque, ton regard change, parfois il vaut mieux laisser cette distance et ne pas dépasser le stade des illusions. Tu n'as pas besoin de tout savoir, quand je mange un bon plat au restaurant, je ne veux pas en connaître la recette. Je veux juste en profiter [Rires].

Tu trouves que tu as évolué en tant que musicien ?
Quand tu es jeune, tu ne te concentres souvent que sur une chose, au détriment de tout le reste. Tu te dis que le plus important, c'est que ce que tu fasses ressemble à du metal. Je pense que j'ai arrêté de me mettre des barrières, en tant qu'auditeur et en tant que musicien. Aujourd'hui, la seule chose qui compte pour moi, c'est que la musique que j'écoute me fasse ressentir quelque chose, ça m'a permis de diversifier mes influences dans ce que j'écoute et ce que je produis. Je ne sais pas vraiment ce qui m'a permis d'évoluer. C'est sûrement parce qu'aujourd'hui, j'ai beaucoup moins confiance dans la musique que je fais, avec l'expérience je suis devenu plus critique envers moi-même. À l'époque d'Eclipse, on n'avait aucune expérience mais une confiance totale. Au fil du temps, tu prends un peu plus de distance quand tu réécoutes tes albums, tu vois ton travail avec un œil plus critique et c'est une bonne chose. Je pense que l'énergie et l'inspiration que j'ai puisées pour mes trois derniers albums solos n'ont pas changé depuis 1993. Ça peut paraître chiant que chaque album ne soit qu'une interprétation différente d'une seule et même source, mais je porte ça en moi depuis que je suis enfant, c'est un besoin, et je suis super heureux d'en être arrivé là. On vient de Norvège, c'est déjà fou d'avoir eu une carrière musicale au-delà de nos frontières, et dans le black metal qui plus est [Rires]. En même temps, je n'avais pas trop le choix, c’est un truc qui me touchait directement. Encore maintenant, si je ne peux pas jouer ou aller en studio, je me sens mentalement et physiquement affaibli [Rires]. La musique est une force motrice très puissante pour moi.



Ihsahn, seul sur les cîmes du monde.

Après toutes ces années à écrire et enregistrer, tu penses que, pour Emperor, le processus créatif tient d'avantage d'un effort conscient ou de quelque chose d'instinctif, qui puise dans l'inconscient de chaque membre du groupe ?
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il n'y a pas eu de changement soudain dans notre façon de faire pour Eclipse, mais tout a évolué naturellement. En 1993, quand on a enregistré l'album, le black metal était insignifiant. On rêvait d'en faire quelque chose de grandiose, mais on n’avait aucun espoir d'en tirer de l'argent, on le savait bien [Rires]. Faire du black metal n'a pas été un choix dans notre carrière, et en 1991, quand on a commencé Emperor, c'était certainement l'une des dernières choses qu'on voulait faire [Rires]. Pour le 20ème anniversaire d'Eclipse, j'ai réécouté des douzaines de cassettes avec Samoth qu’on avait enregistrées en répète, tout sonne exactement comme l'album – on l'a rejoué de la même manière. On a gardé les mêmes tempos, le même phrasé. À l'époque, tout était bricolé dans le studio de répétitions, on ne procède plus du tout de la même manière aujourd'hui. Quand l'album est sorti, on était encore très underground. Quand on nous demande ce qu'on a ressenti après le succès immédiat d'Eclipse, on répond juste : « Mais c'est arrivé quand ? » [Rires].

Comment est-ce que tu composes ? Tu fonctionnes toujours de la même manière ?
Je ne pense pas que mon procédé créatif ait particulièrement évolué avec les années. J'ai déjà tenté de procéder différemment, mais j'en reviens toujours au même point : quand j'étais plus jeune, je n'avais aucune expérience et quand je jouais de la guitare, je me concentrais uniquement sur le son et sur ce que je ressentais. Mais évidemment, après 25 ans à jouer et à écrire de la musique, j'ai l'impression de me répéter, simplement en regardant mes doigts. Donc je garde la même approche, mais j'essaye de me dégager de toute cette analyse : « est-ce que j'ai déjà fait quelque chose comme ça ? Est-ce que je suis en train de me répéter ? Est-ce que je vais réussir à faire quelque chose de nouveau ? ». Parfois, je m'amuse à prendre une guitare à 8 cordes, parce que ça bouleverse mes habitudes. Sur 8 cordes, tu ne peux pas jouer les mêmes accords ou alors ça sonnera hyper mal, donc tu dois considérer la huitième corde comme une corde de basse, si tu en sors un fa dièse, alors tu peux te servir des autres cordes pour tenter de nouvelles choses. J'essaye de m’ouvrir à tout. Je prends la musique à sa source, à son essence, je ne me pose pas la question de savoir si c'est technique, ou si ça s'est déjà entendu ailleurs.



Le groupe a été très clair, ces concerts ne sont organisés uniquement pour fêter le vingtième anniversaire de In the Nightside Eclipse. Vous n'envisagez donc aucune reformation d'Emperor ou la sortie d'un nouvel album ?
Non, pas du tout. Ça n'aurait aucun sens pour moi. Ce n'est pas pour critiquer les autres membres du groupe, mais ce ne serait ni naturel, ni bon pour notre créativité de se reformer. Ce que Samoth fait maintenant est assez différent de ce que je fais moi. Mais on peut encore se retrouver pour jouer, nos divergences musicales sont toujours constructives. Si ça ne dépendait que de moi, le son d'Emperor serait le même que sur mes albums solo. Mais je n’appellerai plus ça Emperor. Faire un nouvel album d'Emperor serait financièrement intéressant, et on pourrait faire beaucoup de promo autour, mais on a été très clair là dessus, il n'y aura pas de reformation. Que ce soit avec Emperor ou dans mes projets personnels, je veux faire de mon mieux, c'est la promesse que je veux tenir vis-à-vis des gens qui m’écoutent. Je ne veux ni manquer à ma parole, ni me foutre d'eux. Je veux donner le meilleur de moi-même, et ce n'est pas en m'intéressant à ce que le public veut entendre que j'y arriverai. Si on agissait comme ça avec Emperor, les gens se rendraient vite compte de la supercherie. Ce n'est pas non plus un ego trip, ça peut paraître très égoïste de ma part de faire uniquement ce que je veux faire mais c'est pour moi la manière la plus honnête de faire de la musique. Répondre aux attentes du public et à celles du marché n'a jamais été le projet du black metal [Rires]. Je ne pense pas que les gens qui souhaitent voir Emperor se reformer savent vraiment à quoi s'attendre. À quoi pourrait bien ressembler un nouvel album d'Emperor en 2014 ou en 2015 ? Ce ne serait pas très dur pour nous de refaire un album dans la veine d'Eclipse ou d'Anthems, mais qui voudrait sérieusement écouter ça ? Ça n'aurait aucun sens, et je pense que les gens respectent notre démarche. C'est comme quand tu vieillis et que tu te dis que tu aimerais être à nouveau jeune. Ce serait cool, évidemment, mais ça n'arrivera pas. Et même si tu pouvais rajeunir, je ne suis pas sûr que tu aimerais revivre toutes les merdes qui te sont arrivées [Rires].



Jonathan Dick vit dans les ténèbres en Alabama. Mais il est sur Twitter - @steelforbrains


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