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Suite à la polémique et à l'annulation de leur concert à Paris, le groupe Viol s'exprime

On en est là.

Le leader de Viol n'est ni pro-viol, ni anti-femmes.

Le 25 mars, soit exactement un mois et demi après la grande marche républicaine organisée à Paris pour la liberté d’expression et en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, la Société-Internet est parvenue à faire pression sur la Mécanique Ondulatoire (salle de concerts du 11ème arrondissement de Paris) pour annuler la programmation d’un groupe nantais baptisé Viol. Les raisons de l’emballement (initié sur les réseaux sociaux et repris quelques heures plus tard sur des médias officiels comme Elle, Le Parisien ou Les Inrocks) : le nom du groupe, ainsi que les paroles d’un morceau ouvertement provocateur enregistré en 2009 lors de la toute première mouture du groupe. Comment en est-on arrivé là ? Quelle place pour le punk en 2015 ? Où va t-on ? Nous avons demandé au principal intéressé, Samuel, guitariste et chanteur du groupe (dont la page Facebook avoisine les 300 likes), ce qu’il pensait des proportions qu’avait pris cette polémique. Noisey : Depuis quand existe Viol ?
VIOL : Le groupe a existé de 2009 jusqu’à juin 2011 avec l’ancien batteur, puis ça s’est arrêté. On a repris en mai 2014 avec le nouveau batteur.

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Parle-moi du morceau incriminé, « Viol », d’où viennent ces paroles ?
On les a écrites avec l’ancien batteur et sa copine de l’époque, j’avais 18 ans, c’était fin 2009 il me semble, avec comme objectif de faire le truc le plus « abusé » possible. À aucun moment je ne pense que les paroles de la chanson « Viol » soient crédibles ou excitantes, au contraire, elles te dégoûtent et te font te poser des questions plus qu’autre chose. C’est un titre dans la lignée de morceaux comme « Sonia » de Komintern Sect ou « Salope » de Reich Orgasm… Simplement un clin d’œil au punk français provoc’ des années 80 et en aucun cas un « hymne » du groupe comme j’ai pu le lire. On ne le joue d’ailleurs plus depuis longtemps et il n’est jamais sorti.

Aviez vous déjà eu des problèmes auparavant à cause de votre nom ?
Des problèmes, non. C’est arrivé que des gens ne captent pas très bien le délire, mais en général tu discutes deux secondes avec la personne et c’est réglé, elle a capté le concept du groupe. Dans le pire des cas, les gens trouvent ça con. Et puis, comme je l’ai dit, il s’agit d’une seule chanson qu’on ne joue plus depuis longtemps. Tous les autres morceaux parlent d’autre chose.

T’as une meuf, elle pense quoi de cette histoire ?
En fait, les paroles on les a écrites à trois, comme je te disais. On n’avait aucun autre objectif que d’écrire le truc le plus vénère possible par rapport au viol, de la même façon que tu peux mater des films super violents, sans morale, et juste te dire : « wow ». Rien de plus, je n’estime pas être un modèle de comportement ou quoi, mais je ne pense pas en être au point de vouloir pousser des personnes à commettre des viols. Le viol est une chose abjecte et c’est justement ça le but : écrire une chanson abjecte pour dénoncer le truc. C’est une des possibilités de l’art, faire quelque chose de brut, choquant. Après, sans explication, je peux piger que ça puisse être choquant, mais vu l’audience qu’on a, d’habitude j’ai tout le temps de m’expliquer quand ça pose problème. Là, ça a pris des proportions énormes en très peu de temps et j’ai vite été dépassé. Pour être clair : je suis contre le viol, je trouve ça horrible et je suis désolé si j’ai pu choquer des gens qui n’ont pas l’habitude de côtoyer des groupes avec des concepts aussi violents. Tu sais, j’écoute des groupes avec des noms qui choqueraient sûrement plus que Viol. Je n’ai jamais envoyé de lettre à Dying Foetus parce que ma copine avait subi une IVG. Je suis même fan du groupe Holocaust alors que je suis juif. Il faut savoir prendre du recul. Comment t’as réagi en voyant des gens appeler tout simplement à ton lynchage ?
Ça fait bizarre. Ça va faire bientôt un an qu’on a repris les concerts, on a déjà joué à Paris (notamment en décembre dernier), plusieurs fois à Bordeaux et plein de fois à Nantes, et il n’y a jamais eu de problèmes. Sachant qu’un bon paquet d’attaques se basait sur des trucs « personnels » totalement faux, le seul truc à faire était d’observer et de se dire qu’il y avait un sacré décalage entre tous ces messages et la véritable portée du groupe. Et puis quand tu vois qu’il est dit que TOUTES tes chansons parlent de la même chose alors qu’il n’y a que celle-là, qu’on ne joue plus, et qui se base sur un texte imaginé du point de vue d’un mec qui a le comportement le plus con qu’il soit possible d’avoir, que tu te fais traiter de monstre ou je ne sais quoi, qu’est-ce que tu veux répondre ? C’est de la fiction, c’est tout. Un tweet du maire du 11ème arrondissement. C’est quoi le mail le plus abusé que t’as reçu ?
Je pense que le truc qui m’a fait le plus halluciner c’est qu’on me dise d’aller me faire violer, ou que ma mère aille se faire violer, afin que je voie ce que ça fait… Je ne pige pas trop la logique dans ce genre d’attaque. Militer contre le viol, c’est on ne peut plus noble, mais aller souhaiter le viol d’une personne ou de ses proches parce qu’il en ferait soi-disant l’apologie… Étrange. De la même façon, dire que je suis un violeur à cause d’une chanson, je trouve ça un poil abusé, je n’ai jamais violé personne, il s’agit plus d’un manque de compréhension qu’autre chose. Après, la plupart des attaques se valent, on a aussi avancé que j’étais un bourgeois à mèche, frustré, qui n’avait jamais eu de meuf de sa vie. On m’a même traité d’antisémite (ça arrive fatalement au bout de 50 commentaires)… Bref, on est dans le royaume du commentaire Facebook, et quand tu as un groupe qui s’appelle Viol, il faut s’attendre à ça.

D’ailleurs c’est un peu chaud qu’une polémique Facebook arrive désormais à appliquer sa loi dans le réel, c’est quoi la prochaine étape ?
La prochaine étape, c’est que tout ce qui se veut un minimum décalé, « hors-norme », différent, retourne à sa place véritable : l’underground.

Tu crois que cette culture de la dénonciation va continuer à se répandre ?
Oui, à fond. Plus tu es exposé, plus tu es voué à te faire « dénoncer » par rapport à ce que ce que tu dis, fais ou penses, que tout soit mis au jour afin de montrer que ça ne correspond pas à des valeurs universelles, républicaines ou autres, alors que tout ça n’avait de valeur que dans un cercle de personnes renseignées et au courant de la véritable idéologie qui se tient derrière, qui est de cautionner le fait que des gens montrent qu’il est possible de s’exprimer par l’art plutôt que l’acte. Regarde Irréversible ou Seul Contre Tous : est-ce que tu vas condamner Gaspar Noé pour avoir mis en scène quelque chose qui existe ? C’est le concept de l’art, que ce soit dans la musique, le cinéma, la peinture ou n’importe quoi d’autre. Dans La Dernière maison sur la gauche de Wes Craven, il y a des scènes qui te filent la gerbe, et alors ? C’est le concept, ce n’est pas ça qui va donner envie aux gens de violer ou de tuer des gens – ça aurait même plutôt l’effet inverse ! La fiction est toujours là. Le rapport à l’art dans la société est étrange ces derniers temps.

De nombreux internautes voulant interdire ton concert avaient un avatar « Je suis Charlie ». Paradoxal, non ?
Oui.

Tu te sens Charlie ?
Oui, je me sens Charlie, je me sens Le Tigre, je me sens Kickback, je me sens GG Allin, je me sens Costes, et je me sens Viol. « La scène est un lieu de transgression symbolique – et si on utilise cet espace simplement pour bouffer des yaourts, c’est pas la peine. On n’a pas besoin d’un lieu symbolique pour faire des choses autorisées. On a besoin d’un lieu symbolique surtout pour représenter le crime, afin que la catharsis opère. » Jean Louis Costes, L’Art irrécupérable
Interview de Matthieu Blestel et David Sanson pour Mouvement, 2005