Jockey Slut est le meilleur magazine que la club culture ait connu

Tiga, Erol Alkan et Trevor Jackson nous expliquent pourquoi personne n'arrivait à la cheville de ce magazine de Manchester qui a été le seul à mettre Daft Punk en couverture à visage découvert.

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09 Novembre 2015, 11:00am



Dans ma période nerd, je dépensais une grande partie de mon argent de poche dans la presse musicale. Je passais mon temps chez le buraliste du coin où il me fallait une bonne demi-heure pour décider de ce que j’allais ramener à la maison. J’arpentais le bahut avec mes numéros du NME sous le bras, je lisais des articles de fond sur Mama Cass dans mon bain et je sortais ma lampe de poche pour finir de lire les dernières chroniques de Q. J’alternais les magazines — Bang, X-Ray — et les abonnements se succédaient. Il m’en est resté des piles de paperasse en décomposition, et des souvenirs de lecture indélébiles. Par contre, il est une revue que je n’ai jamais achetée. J’avais beau feuilleter Terrorizer et admirer Mixmag, acheter les derniers Uncut ou Kerrang, je ne suis JAMAIS ressorti avec un Jockey Slut.

À l’adolescence, cette parenthèse anxieuse entre les peurs de l’enfance et les horreurs de l’âge adulte à venir, il est des choses qui semblent en effet trop frappées d’interdit pour être appréhendées. Jockey Slut était un magazine que je regardais de loin, trop craintif presque, pour m’en emparer. Il faut dire que je m’étais pris un savon quand une amie de ma mère, feuilletant un numéro de Kerrang, était tombée sur une photo de très mauvais goût d’American Head Charge donc les chances de m’en tirer avec un magazine du nom de « Jockey Slut » planqué sous le lit me semblaient bien minces.

Jockey Slut, comme je l’apprendrais plus tard, cultivait l’irrévérence en se moquant de la pédanterie de l’univers de la musique de club, mais à l’époque, la démarche relevait d’un univers qui m’échappait. Et quinze années plus tard, je suis assis chez Rough Trade avec Johnno Burgess, l’un des fondateurs du magazine, que j'ai évidemment (re)découvert entre temps et que j'ai adoré au point de devoir absolument rencontrer son créateur et comprendre comment il avait réussi à élaborer un magazine d’une telle qualité.



Né à Manchester au début des années 90— après les grandes heures de la scène Madchester et Boy's Own—Johnno Burgess et Paul Benney ont créé Jockey Slut dans un élan d’idéalisme. C’était en effet le moment où, selon Johnno « les gens ont commencé à se dire qu’ils pouvaient vivre de leur passion. On se disait alors qu’une carrière dans une banque ou comme fonctionnaire n’était plus une fatalité et que ces bavardages sous drogues à la fermeture des boîtes pouvaient réellement déboucher sur quelque chose de viable. »

Benney et Burgess se rencontrent à la fac où Burgess dirige le journal étudiant. Une fois son diplôme en poche, Benney quitte Manchester avant de revenir faute d’avoir trouvé du boulot dans sa ville natale de Milton Keynes. À son retour, Burgess propose la création d’un magazine qui réunirait le meilleur de Boys Own et Smash Hits. « On a investi 400 £ dans le premier tirage » se souvient Burgess. D’abord un fanzine en noir et banc, Jockey Slut reste « un projet né un peu par accident : on pensait juste amuser les Mancuniens, mais dès le 3ème ou 4ème numéro, des disquaires de Glasgow ont voulu nous le commander. »

Burgess pense que Jockey Slut, dès le départ, s’est démarqué du reste de la presse dédiée aux clubs dans la mesure où « Mixmag et DJ Mag ne parlaient pas des personnages derrière les disques et les lieux, et se concentraient sur des papiers torchés mécaniquement, plus techniques qu’axés sur l’émotion. » Or avec Benney, il rêvait plutôt d’une revue qui aurait combiné Boys Own à Smash Hits. « C’est ce qui nous a distingué des autres, explique-t-il. On se définissait aussi par ce qui ne rentrait pas dans le magazine. Car on écrivait exclusivement sur les trucs qui nous passionnaient. On laissait tomber ce qui nous saoulait. » Il souligne d’ailleurs l’importance de leur localisation : « Le fait d’être basés à Manchester faisait que nous étions hors d’atteinte pour les chargés promo des labels. Il n’y avait pas de tentative de copinage possible, de ‘’Sortons prendre un verre et ensuite tu me fais un papier sur mon groupe de merde’’ ». Burgess prend alors l’exemple d’un attaché promo leur ayant envoyé un chèque d’un millier de livres pour acheter une couverture. Refus poli de leur part. Et cette mentalité à contre-courant s’est maintenue jusqu’au dernier numéro du magazine, en 2004. « Même à la fin, on refusait nos pages aux gros groupes jugés pourtant incontournables s’ils ne nous plaisaient pas, et ce au grand dam des gens du milieu. »



Lire Jockey Slut en 2015 nous montre à quel point le discours s’est édulcoré dans l’univers de la dance-music, et de la musique en général. Le côté immédiat du contenu web semble de rigueur, tout comme une volonté d’exhaustivité désormais préférée à l’idée de développer un recul critique. Et l’expression d’un avis, comme les vannes, sont devenus secondaires, vaincus par l’impératif de coller à l’actualité et de relayer dans les deux minutes les réponses pré-mâchées par les attachés promo des DJ et producteurs. La presse dance prend désormais des airs d’anachronisme, pittoresque certes mais incapable de suivre l’évolution de la scène et la succession prolifique de ses productions (les disques). Ce qui rend l’entreprise assez casse-gueule et bizarre. D’un côté, on peut en effet arguer de la futilité des mots en la matière : leur inadéquation quand il s’agit de transformer la réalité vivante de clubbing et son vécu en matière écrite. De l’autre, on peut se mettre à lire un vieux Jockey Slut et s’apercevoir que merde, en fait c’est possible.

Oui, il est possible de rendre compte de tout ça – les clubs, les DJ, les producteurs, les organisateurs de soirées, les danseurs, les flyers, les gens qui se trémoussent sur des podiums, les physio, les videurs, les mecs aux vestiaires et les dealers – et de montrer à quel point ils sont drôles et absurdes. Bien sûr qu’on peut donner du sens à ces nuits interminables dans des caves obscures, ou du moins mettre en valeur leur absurdité beckettienne. Et oui, il est possible de faire en sorte que la lecture de leur récit soit aussi intéressante que le fait de les vivre. Comment accomplit-on ce miracle ? Ou du moins, comment Jockey Slut y est-il parvenu?

En misant sur l’humour. En donnant à des rédacteurs plein de talent — Emma Warren ou Chantelle Fiddy, pour n'en citer que deux— la liberté d’écrire sur un ton incisif et malin. En comprenant qu’au bout du compte, les disques ne restent que des disques, les DJ seulement des DJ et les soirées, rien de plus que des soirées dont le propre est de ne pas survivre à l’aube suivante. Et plus fondamentalement, ce mag avait l’œil pour repérer de nouveaux talents avant toutes les autres publications. Daft Punk, Boards of Canada et The Avalanches ont ainsi fait leur première apparition dans la presse anglaise chez Jockey Slut. Au final, il ne s’agissait pas seulement d’instantanés narquois et drôles. « On est les premiers à avoir interviewé les Chemical Brothers, raconte Burgess. C’était des potes de la fac donc ça n’a pas été trop dur. » Et c’est cette intimité, cette connexion, cet esprit « unis contre le reste du monde » qui a fait de Jockey Slut le magazine qu’il était. Une philosophie qui perdure, d’une certaine façon (même si la revue a mis la clef sous la porte il y a plus de dix ans) avec la plateforme Bugged Out qu’animent Burgess et Benney, un espace créé parallèlement aux parutions papier.



Pour en savoir un peu plus, on a demandé à plusieurs DJs et producteurs de nous parler de leur rapport avec Jockey Slut.

Noisey : Comment avez-vous découvert Jockey Slut ?
Tiga : Je ne me souviens pas du numéro. Mais la première couv' Daft Punk me vient tout de suite à l’esprit. Je me souviens aussi d’une couv’ Primal Scream. J’avais dû me les procurer à l’occasion d’une virée sur Londres. Peut-être en 1994 ? Je me souviens que j’aimais le fait qu’ils ne consacraient pas des pages et des pages aux clubs londoniens comme Mixmag. À l’époque, le magazine me semblait moins consacré aux soirées qu’à la musique en soi, celle que j’écoutais moi. On y trouvait plus de techno. Et c’est bizarre mais je me rends compte que ça m’a inculqué un certain sens de l’humour anglais.

Erol Alkan: Je ne me souviens plus de comment j’ai découvert. C’était à la fin des années 90 et je me rappelle mon intérêt pour tous les groupes et artistes alternatifs. Il faut reconnaître que Jockey Slut a vite comblé la sensation de manque que le NME avait créé chez moi. La musique à guitare commençait à stagner et Jockey Slut traitait de musiques électroniques de tout type. Tu achetais un numéro pour les Chemical Brothers en couverture et tu découvrais un artiste sur un label indé allemand, Kitty-Yo par exemple.

Raf Rundell (The 2 Bears) : En 1995, j’avais 16 ans. Presque tous les week-ends, mon pote Jamie et moi on fumait des pétards en écoutant de la musique des années 60 ou des groupes indé. Certains week-ends, on se rendait à des raves pas loin, à l’aéroport de Lydd près d’Ashford. Là on prenait des acides, et on se tapait des frayeurs et des paranos parce que des mecs du coin se présentaient comme des gangsters ou à cause de la musique. On n’aimait pas vraiment les raves mais on ne voulait pas rater ce qui, à l’époque, prenait des allures de version complètement démente du bal du lycée. On y croisait deux tribus : les gamins fans d’indé et les ravers et nous n’appartenions à aucune.

Cet été-là, on a vu Orbital et Underworld sur la première édition du Glastonbury qu’on a faite. Jamie avait un frère aîné, on utilisait sa chambre comme QG quand il sortait. Ses disques étaient meilleurs que les nôtres et il avait même une lampe lava. On y a un jour trouvé un numéro de Jockey Slut. Je crois que c’est LFO qui était en couv’.

Et voilà un magazine qui semblait bien au-dessus des autres et rempli de trucs qui m’intéressaient mais dont je ne savais RIEN tout en restant accessible à un techno warrior en herbe comme moi. Ce n’était pas un canard snob, et il s’ouvrait à différents types de musique, de modes, de gens. À 16 ans, j’avais désormais accès à tout ce qu’il était intéressant de connaître. Ce truc constituait une sorte de vade-mecum de « tout ce que j’aime à l’heure actuelle / tout ce qui sort avant que ça parte en couille »

Mais Jockey Slut m’a ôté cette idée caricaturale. Oui on pouvait aimer Blur et LFO. Oui on pouvait s’intéresser au foot comme à la musique, et aussi déconner de temps en temps, faire dans la dérision. C’était cool, aucun problème. Ah, quelle révélation et quel soulagement !

Trevor Jackson : Cette époque reste assez floue pour moi étant donné ma consommation excessive d’alcool et de drogues comme mon addiction aux voitures de sport, aux top models, aux prostituées et aux clubs qui jouaient de gros beats ou de la britpop. Mon premier souvenir de Jockey Slut c’est d’être au pieu avec Kate Moss dans une suite royale du Metropolitan Hotel avec Ben Rymer de Fat Truckers à poil qui me réveille en criant, un exemplaire du mag à la main, qu’un nouveau groupe du nom de Daft Punk va révolutionner la dance music. Kate m’en a beaucoup voulu de l’inviter à nous rejoindre et elle m’a largué pour le mec des Kills. Dans l’autre pièce, Ed et Tom des Chemical étaient en train de faire des beats tandis qu’Erol se tapait le nettoyage. Le reste est connu de tous, n’est-ce pas ?*



Qu’est-ce qui vous a fidélisés au mag, quels sont les articles qui vous ont marqués ?
Tiga :
J’adorais les interviews. Les chroniques aussi. À l’époque, l’info était rare, d’autant que je vivais au Canada, donc je conservais précieusement ces numéros. Des photos (de Daft Punk par exemple) sont restées mon image mentale de ces artistes pendant des années. J’adorais la rubrique « Have you ridden a horse ? ». Et au fond, je pense que je m’intéressais aux mêmes artistes qu’eux : Weatherall, Mills, etc.

Erol Alkan : J’avais toujours l’impression de découvrir de nouveaux trucs. De plus, je me souviens que c’était super bien écrit si bien que je lisais tout. Deux moments clefs pour moi : quand ils ont fait de Gonzales l’album du mois avec The Entertainist et quand « Running » d’Alan Braxe & Fred Falke s’est vu sacré single du mois. Les deux fois je suis immédiatement ressorti pour acheter ces disques sans même les avoir écoutés. Plus tard, je programmerais Gonzales au Trash et ce à deux reprises et « Running » reste l’un de mes singles préférés de l’époque.

Raf Rundell : Avant le développement d’internet, Jockey Slut est le média qui m’a permis de découvrir les nouveaux groupes et artistes. Si tu ne lisais pas ce magazine, tu étais à l’ouest. C’est difficile à imaginer aujourd’hui mais c’est bien ce qui se passait. Mes articles préférés ? Je suis devenu attaché promo et le magazine a fait un papier sur un artiste à moi, Brooks. On a fait l’interview et les photos dans Soho. L’un des clichés nous montre, Brooks et moi, debout devant les urinoirs publics de la Great Marlborough street. Brooks regarde par-dessus mon épaule avec un gros clin d’oeil au photographe. Mon moment de gloire donc : une photo de moi en train de pisser dans Jockey Slut.

Trevor Jackson : J’adorais les CD gratuits, je suis assez économe et n’aime pas balancer trop de thunes donc...

James Lavelle : Les sujets traités comme leurs choix musicaux faisaient vraiment preuve de goût — puis contrairement au reste de la presse dédiée à la dance-music, le rendu était naturel et organique, ça me rappelait des magazines comme Soul Underground que je lisais plus jeune.

Une rubrique à laquelle vous étiez particulièrement attachés ?
Tiga : Aucune en particulier. Mais je le dévorais du début à la fin en rêvant de pouvoir un jour appartenir à cet univers. Ce mag l’emportait vraiment sur Muzik et Mixmag ou DJ en comptant, avec The Face ou ID, parmi mes achats incontournables du mois. C’est amusant de mesurer aujourd’hui l’impact qu’ont eu ces articles sur le kid montréalais que j’étais.

Erol Alkan : Le mieux avec Jockey Slut c’est que l’ensemble excellait. Je crois qu’ils ont collé à une époque mieux que personne d’autre. Et je pense que c’était lié à leur investissement dans Bugged Out et leur proximité avec des tas d’artistes clefs de l’époque. Jockey Slut m’a donné la force d’oser la différence dans la scène dance-music.

Raf Rundell : Je suis sûr que tout le monde va le citer mais la rubrique « Vee Vee Right/Vee Vee Wrong » par Luke Cowdery était toujours un grand moment !

Trevor Jackson : Tous les articles où mon nom est apparu !

James Lavelle : J’aimais l’ensemble, ce qui est rare !


*Cette histoire reste à vérifier.