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Ivan Smagghe se sent toujours mieux à l'ombre

Le DJ nous parle de son nouveau label et nous présente en exclusivité une nouvelle vidéo inédite du single de Manfredas joué à plein volume sur un sound-system pharaonique.
30.6.14

Photo - Marco Dos Santos Aussi loin que je m'en souvienne, Ivan Smagghe a toujours été dans le coin, toujours planqué le plus loin possible des projecteurs, mais suffisament dans la lumière pour que ses trouvailles de catégorie supérieure voyagent au-delà du seul périmètre de ses proches et intimes. Squatteur des premiers rangs aux concerts parisiens, vendeur de disques (chez Rough Trade - certains en tremblent encore), critique musical, animateur radio (pour Nova, mais aussi un temps France Inter, aux côtés de Bernard Lenoir), DJ, remixeur, producteur, host d'une des soirées les plus sauvages du début 2000 (Kill The DJ, les jeudis soirs au Pulp), qui deviendra par la suite un des meilleurs labels de la ville (qu'on ne présente plus vraiment) : Smagghe est devenu avec le temps une présence fantômatique veillant sur le continuum musical et les absurdités de l'actualité, toujours là mais jamais dedans, esprit à la fois bienveillant/malfaisant qu'on n'arrive jamais à totalement adorer mais qu'on ne peut en aucun cas complètement détester. Installé depuis 8 ans à Londres où il continue à multiplier les projets (It's A Fine Line avec Tim Paris ou le plus éphémère La Horse avec Danton Eeprom) et à gérer son calendrier de DJ, Ivan Smagghe a lancé en début d'année son propre label, Les Disques De La Mort, qui a démarré full-force avec une empeigne impériale, niveau 12 (le sublime « Waldorf » des italiens Margot). On a été lui poser quelques questions sur ce nouveau label, sur ce qu'il lit, et sur sa relation amour/haine avec les réseaux sociaux, et il nous a filé en échange une vidéo impossible de types testant le sound-system pharaonique de leur bagnole sur un parking aux USA avec sa dernière sortie, le Pink Industry EP du lithuanien Manfredas. Noisey : Tu as lancé Les Disques De La Mort en début d'année. Pourquoi lancer un label, maintenant, en 2014, et pas il y a 5 ou 10 ans ? Tu n'en as pas eu envie avant ? Ou bien c'est juste que les choses se sont imposées à toi naturellement, là, ces derniers mois ?
Ivan Smagghe : En fait, j'avais, et j'ai toujours un autre label, à Paris, Kill The DJ, même si ce n’est pas juste mon label. En tout cas, pour Les Disques De La Mort, ce que je peux te dire, c’est que ce n’est pas un truc lié aux « mutations du marché » ou au « retour du vinyl ». C’est juste un besoin personnel. C'est un autre fonctionnement que KTDJ, plus rapide, plus sec, sans ambition et, pour l'instant, sans album d'artiste. Les deux labels sont complémentaires. Et puis les gens avec qui je travaille sont de vieux amis, en particulier « The Ginger Prince », je pense que je le connais depuis 20 ans. C'est marrant, je sors d'un drink avec une nouvelle « signature », et bien le mec, je le connais aussi depuis 20 ans. Vieux, jeune, ancien, nouveau, je m'en tape un peu. Sinon ce serait la Grande Détresse. C’est marrant d’avoir totalement occulté ton implication dans Kill The DJ. C’est vrai que tu es à la base du label avec Fany [Coral, qui dirige KTDJ] mais le fait que tu vives à Londres depuis bientôt 10 ans et que tu sois nettement plus dans l'ombre qu'elle au niveau du label fait parfois totalement oublier ta présence.
Je peux comprendre l'impression. Cela dit, mon rôle dans KTDJ n'a pas changé. On décide toujours de tout, tous ensemble. On est 4, et je ne suis peut être pas le plus dans l'ombre. Après, ça fait longtemps que je ne fais plus attention à ce que les gens pensent de ma « position » et je pense que Fany non plus. En tout cas, il n’y a pas d'opposition entre KTDJ et Les Disques De La Mort, on sortira d'ailleurs des Remixes de C.A.R. ensemble à la rentrée.

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Pour revenir aux Disques De La Mort, j’ai l’impression que, contrairement à ce que veut le consensus général, on est dans une période finalement assez intéressante et motivante pour créer un label. Parce que justement, il y a une envie de contextualiser les sorties, de leur donner une identité plus forte. C'est quelque chose qui t'a fait tiquer ?
Hmmmm… Oui et non. Ça représente beaucoup plus de boulot que les gens – moi le premier- pensent, en tout cas si tu veux faire les choses sérieusement et ne pas te mettre trop dedans financièrement. Si on essaie de faire les choses bien, c'est avant tout pour les artistes, moi ma mauvaise réputation (donc, ma bonne réputation) est établie depuis longtemps. C'était juste important pour nous de ne pas passer inaperçus, quitte à paraître peut-être un peu arrogants. Et puis j'aime bien l'idée du white label anonyme analo-truc… Édition limitée, certes, mais bon…

Ta première sortie, ça a été ce maxi des italiens de Margot. Même si j'ai été assez déçu par les mixes club, je trouve l'original vraiment génial avec ce truc à la fois très efficace et hyper emotional, on croirait presque une réédition d'un titre impossible sorti du gouffre de la fin 70.

[Rires]

On s'est posé comme règle de ne sortir que des trucs qu'on trouvait intéressants. Point barre. Ça peut donc être des trucs que, moi, je ne jouerais jamais. Je me fiche du lien entre le label et ma « carrière ». Le mix d'Erol est ce qu'il est. Le mix original vient d'un pauvre YouTube de James Holden et est le fruit de plusieurs mois de travail (bon OK, en vérité juste un email). Quand j’ai entendu le morceau, je ne savais pas que c'était Margot, dont on avait sorti le

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Magico Disco EP

sur KTDJ. Ce vocal en yaourt/esperanto, cette sueur façon Marc Almond/Frank Tovey, ça m’a immédiatement accroché. Il y a tout ce que j'aime la dedans. « Séminal », comme on dit.

Ta deuxième référence, c'est Manfredas. Là on est dans quelque chose de nettement plus direct. J'ai découvert le titre avec le clip et ça m'a assez étonné, c'est -avec le clip de Qoso sorti il y a quelques mois- une des rares vidéos que j'ai rematé 10, 15 fois, pas seulement parce que le morceau était dingue mais aussi à cause du clip, qui assez impressionnant et réalisé sans aucun effet digital, pile au moment où on croule sous les trucs de studio over-digitalisés.
Alors Manfredas, c'est le coup classique que tu peux rater du DJ résident (à la Smala, super soirée à Vilnius) qui te file une clef USB et te dit « ce sont mes premiers morceaux blah blah ». J'ai retrouvé la clef 15 jours après dans une poche de jean sale et puis j'ai écouté. Le mec a un truc que j'ai rarement entendu chez de jeunes artistes. Et ce qui suit, notamment son remix de C.A.R sur la compilation de Rebolledo (attention, placement produit !) fait vraiment mal. La vidéo est dingue : une prise, pas de CGI ! Et je n'ai rien vu, rien demandé. Il m'a juste dit: « tiens j'ai des potes qui ont fait une video ». C'est tout. J'ai vu les photos du making-of en meme temps que toi. Bluffé. Et puis même avec trois bouts de ficelle, la vidéo avec la voiture me fait vraiment plaisir aussi. Alors justement, cette deuxième vidéo, on la présente à l’occasion de cette interview en avant-première. Tu connais l’histoire derrière ce truc ?
Pas vraiment, mais c'est ce qui me plaît, justement. Peut-être que quelqu'un l'a envoyé à Manfredas, peut être que le punk-funk lithuanien est hyper présent sur la scène tuning américaine… En tout cas, cette bande de Vilnius ne cesse de me surprendre. Pas besoin de comprendre tout tout de suite : ce n'est que le début.

Tu as déjà d'autres projets pour les mois à venir, des choses que tu aimerais faire avec le label, par exemple sortir autre chose que des disques ?

On va faire un maxi de réedition toutes les 3-4 sorties. Le 003 est une mini-compilation de pop-wave de Tel Aviv (1981-1987), on prépare un double CD mixé avec Vladimir Ivkovic (le Harvey de Belgrade-Dusseldorf), Jeremie Nuelle, notre graphiste développe notre propre alphabet (tout en faisant des posters a partir de citations que je lui donne de mes lectures). Il n’y aura pas de T-shirt par contre, ça j'aime pas.

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JB de Born Bad m'avait justement dit que tu avais envisagé de rééditer la cassette de Cha Cha Guitri [groupe de St Etienne, sorti ces jours-ci sur Born Bad et dont on reparlera plus longuement dans les jours à venir] à un moment.

Ahah, sacré JB, il fera un meilleur travail que moi, et il est rapide le bougre sur sa motobécane ! Depuis So Young But So Cold -cette compilation de wave-truc-machin français sortie un peu trop tot sur Tigersushi- j'avais un peu laissé de côté ce monde des réeditions devenu un peu trop « nerd-requin » à mon goût. Mais j'y reviens par des biais un peu étranges. Les trucs de Tel Aviv, un maxi de trucs post-new romantic anglais en prevision, ou bien la rubrique que je tiens avec Nathan Gregory Wilkins sur Ransom Note, Discogs « Bargain Bins », dans laquelle on présente une trouvaille dispo à vraiment pas cher. L'anti-these du « digging for dollars », en quelque sorte.

Un truc que je trouve assez intéressant chez toi c'est que tu parles finalement assez peu de musique en général. Quand tu prends la parole (par écrit ou en interview), c'est souvent pour parler cinéma, littérature ou politique. Vu qu'on a pas assez de temps pour la politique et que le cinéma à déjà été traité par nos collègues de Thump, j'aurais voulu te demander quelques conseils de lecture, pas forcément des choses récentes, mais des chosesque tu pourrais conseiller à des amis ou des proches, qui t'ont particulièrement touché.

Bien vu. Je n'aime pas trop parler de musique. Je ne sais même pas pourquoi. Les lectures… Ma pile de trucs à lire, en cours, est juste ridicule… Je relis les

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Patrick Melrose Novels

d'Edward St Aubyn en ce moment. C'est tellement drôle et mechant qu'on lui pardonne son coté « anglais trop fute-fute ». Je suis curieux de savoir comment va tourner la

Southern Reach Trilogy

de Jeff Vandermeer… Ceux qui n'ont pas lu le

Speedboat

de Renata Adler -enfin traduit en francais [sous le titre

Hors-Bord

, aux

Éditions de l'Olivier

]- sont un peu dingues et beaucoup trop nombreux. Je viens d'acheter le roman de Julian Cope, aussi, qui m'a l'air bien gratiné, entre hooliganisme et viol -viol pas vol- spatio-temporel… J'achete trop de livres de toute facon. Allez faire un tour à l'occasion sur

Discipline in Disorder

, le blog de bouquins que j'essaie de tenir avec Philippe Azoury et quelques autres.

Niveau blog, tu avais aussi lancé, entre autres, Disorder In Discipline (sur le cinéma) et un blog consacré à tes edits. C'est quelque chose qui collait bien avec toi j'ai l'impression, ce côté pointu, passionné, mais irrégulier, sans contrainte, un peu bordélique.
Oui, Discipline est toujours d'actualité. On bosse sur un projet d'éditions depuis pas mal de temps, des traductions de trucs rares ou oubliés mais le monde des livres est aussi arcane que celui de la musique. Les edits, j'ai eu une crise de boulimie, mais là je m'y remets. Après, ce qui manque, c'est le temps. J'ai aussi fini l'album de It's A Fine Line, mon projet avec Tim Paris. Je suis sans doute un dispersé-concentré, effectivement, mais je ne peux concevoir une vie monomaniaque. J'ai aussi l'impression que tu développes une relation amour/haine avec les réseaux sociaux. Je crois que c'est d'ailleurs le cas de pas mal de gens (moi le premier), comment tu gères ça ?
Ahaha. Tu ne crois pas si bien dire. Comment je gère? Je ne gère pas du tout… Enfin, j'ai des profils pro, quelqu'un qui m'aide pour le label et pour moi… eh bien c'est pour moi, donc je ne vais pas en parler. Par contre, c'est vrai que ce truc de « présence online » (musique, vidéo, tout) devient une exigeance dévorante. Peut-être que la prochaine génération refusera tout ce truc, je l'espère presque. Plus de Disques de la Mort
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[Facebook](https://www.facebook.com/le sdisquesdelamort?ref=hl) Lelo Jimmy Batista est le rédacteur en chef de Noisey France. Contrairement à Ivan Smagghe, il a poussé le vice jusquà s'inscrire lui-même sur Twitter - @lelojbatista