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Le fondateur du Tresor veut créer un nouveau club techno à Detroit

Le projet pourrait représenter un boost économique et culturel sans précédent pour la ville. Mais est-il vraiment réalisable dans le contexte actuel ?
26.11.14

Dimitri Hegemann, fondateur du Tresor. Photo - Marie Staggat Au premier abord, l’usine 21 de la Fisher Body à Detroit n’est rien d’autre qu’un bâtiment à l’abandon, couvert de graffitis, aux vitres explosées. Mais Dimitri Hegemann y voit déjà un centre d’arts et un club techno. Ce berlinois de 60 ans n'en est pas à son coup d'essai. En 1991, il a transformé le sous-sol du Wertheim, un centre commercial destiné à la démolition, en ce qui allait devenir l’un des clubs les plus iconiques de la planète : le Tresor.

« Personne n’aurait imaginé qu’un mouvement aussi énorme que la musique électronique puisse se développer dans un endroit comme le Tresor. Mais c'est pourtant ce qui est arrivé, et ça ne s'est pas limité au Tresor, il y a eu le Bar 25 aussi » rappelle Hegemann. « Ce genre de lieu a ramené des milliers de gens à Berlin. Ils sont devenus des clubs carrément magiques, légendaires même . » L’usine 21 à Detroit. Hegemann reconnaît le potentiel de Detroit : « C’est un moment-charnière pour Detroit, on a affaire à une nouvelle génération qui cherche à créer des trucs différents. Il y a une bonne vibe. Detroit et Berlin ont une énergie similaire. J’ai voyagé dans beaucoup de villes, mais Detroit est vraiment spéciale » .

Hegemann vient tout juste de fonder la Detroit-Berlin Connection, qui rassemble des acteurs majeurs des scènes musicales des deux villes, partageant son enthousiasme concernant la revitalisation de la Motor City par la culture. Leur prochaine conférence aura lieu fin Novembre à Detroit.

Dimitri a découvert la techno pendant un voyage aux USA en 1987. Après avoir entendu les sets d'un groupe de DJs de Detroit, ils les a invité à jouer à Berlin. Le Mur est tombé en 1989, transformant la ville en un véritable parc d’attractions pour ravers. Les clubs techno fleurissaient sur les ruines de l’Union Soviétique, unissant les populations Est-Allemandes et Ouest-Allemandes sous l’étendard d’un son nouveau. Comme beaucoup de bâtiments industriels à Detroit, l’usine 21 était jadis dévouée à la construction automobile. Beaucoup de membres de la scène électronique de Detroit soutiennent Hegemann. Ils espèrent que la création du club déclenchera une révolution culturelle à grande échelle. « Detroit a besoin d’un club d’envergure internationale », explique Kevin Reynolds, l’une des figures de la ville. « Berlin était une ville dure, à l’économie précaire, après la chute du Mur. Assez semblable à Detroit aujourd’hui. C’est une occasion de repartir de zéro. » Erika Sherman, du label Interdimensional Transmissions, est convaincue que le club serait l'occasion pour les gens de Detroit de continuer à développer une culture qui est apparue en partie grâce à eux. « La musique que l’on fait, et pour laquelle notre ville est reconnue internationalement, est correctement représentée dans de nombreux clubs à travers le monde… Sauf ici, dans son berceau originel » , déplore-t-elle. Erika Sherman de Interdimensional Transmissions. Photo - Amy Hubbarth Sherman pense aussi que ce projet poussera les fans de techno à visiter la ville autrement que dans le cadre du festival Movement - qui ne dure que deux jours : « Le tourisme techno est un truc concret. Les gens sont prêts à voyager juste pour assister à une soirée ou un festival. Detroit doit saisir l’opportunité de devenir une destination culturelle, comme la Nouvelle-Orléans. Mais pour ça, la ville doit d’abord modifier certaines lois relatives aux rassemblements et aux débits de boissons ».

Le plan de Hegemann, infaillible sur le papier, est beaucoup plus compliqué à mettre en place qu’il n’y paraît. Déjà parce qu'en dehors du festival Movement, les soirées techno sont plutôt restreintes à Detroit. Par exemple les soirées Blank Code à The Works, qui sont ce qui se rapproche le plus en ville d’un club Berlinois, ont du mal à faire le plein alors qu'elle se déroulent dans un bar de nuit bien plus petit que l'usine 21. Hegemann doit prendre en compte le fait que les promoteurs de Detroit luttent déjà pour rassembler 400 personnes une fois par mois - avec une programmation pourtant identique à celle du Tresor.

Les médias qui parlent du projet Fisher Body Plant 21 ont tendance à donner l’impression que la techno est un truc nouveau à Detroit - ce qui peut sembler totalement absurde, mais qui n'est pas non plus totalement faux. Les modes de gestion chaotiques et l'appauvrissement de la vie nocturne ont fait disparaître un grand nombre de clubs : ces dernières années, le Vain, le 10 Critics et le Oslo ont fermé, et des spots légendaires comme le Motor Lounge et le Music Institute - où Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson ont déclenché la seconde vague techno de Detroit - ont mis la clé sous la porte depuis longtemps. Delano Smith, l’un des premiers DJs de la ville, explique : « Je ne pense pas que la scène soit assez grande pour être en mesure de faire vivre une salle de cette envergure » De plus, Hegemann sera obligé de surmonter des obstacles incontournables, comme les restrictions légales sur les horaires de fermeture des clubs. La police de Detroit à effectué un énorme travail de sape au début des années 90, en débarquant systématiquement au milieu des soirées. Selon Erika Sherman, l’interdiction pour les bars d'ouvrir après 2 heures du matin a mis un sérieux coup à la vie nocturne de Detroit. « Ici, les gens ont oublié ce que c’est de danser toute la nuit », dit-elle. « Les DJ sets de 4 ou 6 heures, c’est devenu un souvenir lointain. Les clubs bataillent pour rester ouverts, parce que personne ne veut sortir pour finir comme deux ronds de flan à 2 heures du matin, sans nulle part où aller pour continuer la soirée » .

Hegemann a évoqué la possibilité d’une licence spéciale pour le Fisher Body Plant 21. Il a aussi ajouté que son projet allait bien au-delà d’un simple club : il veut créer un pôle d'activité qui engloberait des studios, des galeries, des restaurants, et des boutiques. « Mon rêve, ça serait de créer un énorme marché à l’intérieur. Rassembler plusieurs mondes sous un même toit. Un truc innovant », raconte Hegemann. « J'appelle ça la One-room Strategy » .

En tout cas, la scène techno de Detroit s’unit aujourd'hui autour de ce projet. Après tout, le futur de l’économie locale - et de la ville elle-même - dépend de sa capacité à s’exporter, et si l'idée de Hegemann se concrétise, elle pourrait bien devenir le boost dont la communauté a besoin. Angie Linder, la manageuse de la Detroit Techno Militia, déclare : « Il y a un tas de personnes à Detroit qui ont le potentiel nécessaire pour faire de ce projet un succès. Pour beaucoup de gens de ma génération, c’est la première fois que Detroit a l'occasion de provoquer un évènement aussi important. On a toujours été les outsiders, on peut devenir les leaders. » Ashley Zlatopolsky est journaliste spécialisée dans les musiques électroniques. Elle partage son temps entre Detroit et Twitter.