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Music by VICE

Posez un genou à terre pour Leeway

Eddie Sutton, le Flavor Flav du NYHC, revient sur le parcours d'un des meilleurs groupes de la fin des années 80.

par Tony Rettman
04 Novembre 2014, 12:25pm

Après avoir débuté par S.O.D, symbole du crossover entre hardcore et metal à NY, voici une interview d'Eddie Sutton, chanteur de Leeway, incontestablement le groupe NYHC le plus fresh des années 80. Leeway fut l'un des premiers à incorporer la précision et la dynamique du heavy metal au sein d'un hardcore brut de pomme. Ils avaient en plus de ça une vibe rap complètement nouvelle apportée par le charisme et le chant incroyable de Sutton qui a contribué à faire de leurs premiers albums, Born To Expire en 1988 suivi de Desperate Measures en 1991, deux des disques les plus réussis à être sorti de NYC. Quant au reste de leur discographie, elle sera sûrement redécouverte un jour (oui oui).

Dans cette interview, Eddie Sutton s'étend de long en large sur sa vie mouvementée dans le Lower East Side des 80's et sur les moments importants de sa vie et de la scène NYHC où se bousculent à la fois Kiss, Grandmaster Flash, Bad Brains, Metallica, Cro-Mags, MTV, la drogue, les femmes et le diabolique promoteur new-yorkais Chris Williamson.

Noisey : Comment tu t'es retrouvé dans le punk et le hardcore ?
Eddie Sutton : Quand j'ai eu 14 ans, je suis revenu là où je suis né, à Astoria dans le Queens. Avant ça, j'ai vécu à Long Island pendant 6 ou 7 ans. On a re-déménagé dans le Queens la nuit où John Lennon a été assassiné. Je m'en souviens très bien. J'étais allongé sur le lit de ma grand-mère prêt à aller me coucher quand la nouvelle est tombée : John Lennon venait de se faire tirer dessus, et cinq minutes plus tard, il était mort. Un sacré voyage retour.

Revenir à Astoria après avoir vécu la tranquillité de Long Island, c'était comme se faire jeter dans la jungle. Peu de temps après, j'ai rencontré Ernie Parada (le batteur de Gilligan's Revenge, Token Entry, Black Train Jack, etc.) et c'est lui qui m'a introduit au hardcore. Ensuite, j'ai rencontré les types de Kraut, leur batteur Johnny Feedback et leur chanteur Davey Gunner, puis évidemment leur guitariste, Dougie Holland.

Dès 1983, j'allais au A7. Je sortais par la fenêtre le soir et je passais des nuits entières aux concerts. A cette époque, le Lower East Side était une zone de guerre. Rien à voir avec le quartier gentrifié qu'il est devenu ces 20 dernières années. C'était une putain de jungle, sans pitié. Pire que le pire quartier de New York aujourd'hui. C'était carrément une odyssée de se rendre là-bas et de traîner dans les bars et au A7. Je n'avais pas encore 18 ans et je découvrais un monde que la plupart des gens ne verront jamais.

Je n'étais pas vraiment un gosse de la rue comme les autres gars que je fréquentais. Bien que j'étais un ado qui zonait dans le L.E.S, s'enfuyait de chez lui le soir et ne rentrait que le lendemain, je n'ai eu un casier judiciaire qu'après mes 20 ans. Aujourd'hui, j'ai un passif aussi balèze que n'importe lequel de ces voyous ou de ces hooligans. Et je ne dis pas ça pour avoir l'air d'un dur, parce qu'il y aura toujours quelqu'un de plus gros et de plus mauvais que toi. Pour moi, c'est une question de longévité.

Quel est le premier groupe de la scène NYHC qui t'a fait plonger dedans ?
Les Bad Brains. Premier concert auquel j'ai assisté, Dr. Know se donnait à fond, il parlait aux gens, c'était un univers complètement différent pour moi. Je venais du rock de stade. J'écoutais Van Halen, et soudain je vois ce groupe, à la portée de tous. J'ai trouvé ça putain de cool. Voir ça m'a appris beaucoup au fur et à mesure que le hardcore grossissait. Je rencontre souvent des kids qui ont été influencés par Leeway et je leur accorde toujours du temps. J'ai toujours voulu être dans un groupe et quand j'ai pris cette éthique DIY en pleine face, j'ai réalisé que je pouvais faire partie de quelque chose.

Le hardcore pour moi signifiait qu'il fallait tout donner, à 100%. J'écoutais du rock et du metal, et j'ai grandi sur du R&B. Bien sûr, j'ai aussi été influencé par le rap des débuts. Ce n'était même pas encore appelé hip-hop. Avant Leeway, je reprenais des morceaux de Grandmaster Flash dans un bar du quartier pour avoir des bières gratos. C'était mon premier essai devant un public. Puis à un des premiers concerts de Gilligan's Revenge au A7, j'ai fait un morceau avec eux, une reprise de « Paranoid » de Black Sabbath.

Comment Leeway a démarré ?
Je connaissais A.J Novello (le guitariste de Leeway) depuis 2/3 ans déjà. On avait chopé ce mec, Saso, à la batterie, et ce mec qui allait dans une école privée, Jose. On n'avait que 3 semaines pour préparer notre premier concert et on ne savait même pas comment on allait s'appeler. On s'est baptisé The Unruled pour commencer. J'aimerais avoir une cassette de ce premier concert pour me marrer un bon coup et entendre à quel point on était mauvais au début !

Je crois qu'on a fait qu'un seul concert sous ce nom. Un des noms sur lesquels on trippait était Juggernaut, mais on a fini par s'appeler Leeway. A cette période, il y avait beaucoup de groupes metal qui prenaient des éléments du hardcore et vice versa. Tout le monde volait des trucs aux autres. On ne voulait pas débarquer avec un nom de durs. Sérieusement, parlons peu parlons bien : Anthrax était un nom bidon avant que ça ne devienne une arme de destruction massive. Nous on voulait un truc qui en jette dans les deux sens. Pas un nom politique, pas un nom qui nous faisait sonner plus dur qu'on ne l'était. Donc on s'est arrêté sur Leeway, une marge de liberté. Ca faisait sens, non seulement vis à vis de notre agressivité adolescente, mais aussi par rapport à la vibe punk et hardcore de l'époque.

Où est-ce que vous avez joué votre premier concert ?
Au Coventry dans le Queens. Ironiquement, c'est là que KISS ont joué leurs premiers concerts aussi. Je viens de finir de lire ce livre sur les premières années du groupe, Nothing to Lose, j'ai enfin appris où ils en étaient en 1973/74 et pourquoi ils étaient sur le point de splitter. A cette époque, il y avait les New York Dolls et les Harlots of 42nd Street à New York. Pour moi, l'attitude et le côté rue des groupes du Queens était toujours le même, durant les années 70 comme 80. Faire tout ce que tu avais envie de faire et de le faire à fond.

Leeway est réputé pour avoir amené le son metal dans le NYHC.
Entre 84 et 85, il n'y avait pas tellement de groupes qui sonnaient metal dans le hardcore. Nous on voulait une batterie puissante et des guitares lourdes, et en même temps une vibe rue et des lyrics dans le style hardcore/punk. On voulait aller au-delà des clichés qui parlaient de prendre de la coke et de se taper des meufs.

En 1983, Kill 'Em All de Metallica est sorti et on ne savait pas que ce groupe vivait sur le toit d'un studio de répètes en plein Queens, à Jamaica. Tout ce qu'on savait c'est que quand ce disque est sorti, chaque personne qui était dans un groupe, qu'il soit dans le hardcore ou le metal, a dit la même chose : « ce sont ces putain de riffs que je veux dans mon groupe ! » Tout le monde aurait voulu être l'auteur de ce disque. Avec Leeway on savait ce qu'on voulait faire. Il n'y avait aucun groupe à NY qui faisait ce son. Ces groupes sont arrivés dans la scène que vers 1986, Cro-Mags avaient un son qui ressemblait à Motorhead vers 85/86, mais je pense que les gens nous ont considéré comme les premiers du coin à le faire. Et puis moi j'étais à fond dans le rap et je me sapais comme un b-boy en survet' et tout.

Vinnie et Roger d'Agnostic Front s'intéressaient à nous et nous soutenaient. Ensuite, pendant une courte période, ils ont bossé avec Peter Steele de Carnivore, pour la sortie de leur deuxième album, Cause for Alarm.
Sans heurter les sensibilités de chacun, je suis prêt à parier qu'on a influencé des groupes plus établis de la scène. On avait amené un truc que tout le monde s'est ensuite mis à faire. Quand les gens disent qu'on était vraiment influents, j'apprécie et tout, mais je pense que ça a juste à voir avec le fait d'être au bon endroit au bon moment. Je ne crois pas non plus qu'on ait eu un avantage sur la concurrence.


Photo : Ken Salerno

Tu as mentionné Cro-Mags. C'est évidemment l'exemple le plus connu du groupe de New York qui frayait avec le metal à cette époque.
Les Cro-Mags voulaient définitivement atteindre un niveau supérieur de la scène new-yorkaise. Je ne sais pas si les membres l'admettraient mais ils avaient tous les ingrédients pour devenir un super groupe de metal. Harley Flanagan était influencé par Lemmy de Motorhead et John Joseph avait amené ce côté Krishna qui faisait d'eux un groupe unique dans le genre.
Mais ils dealaient avec Chris Williamson qui était le tourneur n°1 à New York et voyait toujours les dollars à faire peu importe la situation.
Les personnalités qui évoluaient dans ce groupe étaient bien trop volatiles pour rester ensemble, ils étaient trop jeunes pour capter ce qu'il ce passait. Je crois que les choses se sont accélérées quand Chris Williamson a réalisé qu'il ne pourrait jamais contrôler John Joseph. Il a cherché un moyen de monter tous les autres membres contre John. Ca s'est transformé en poudrière et ça a explosé, de la pire des façons.

Parlons de Born To Expire, le premier album que vous avez enregistré pour le label de Chris Williamson, Rock Hotel.
On avait vraiment évolué entre nos débuts et l'enregistrement de Born to Expire. Saso avait déjà quitté le groupe, Mackie l'avait remplacé et le son du groupe a accédé à un autre niveau. On avait besoin de ça parce que notre son n'était pas aussi puissant qu'on le voulait. Puis Mackie est parti jouer avec Cro-Mags et on a pris ce Brésilien nommé Tony à la place pour enregistrer notre premier album. Tony avait débarqué en Amérique avec une coupe heavy metal et voulait devenir John Bonham. Quand on répétait, il imitait souvent Robert Plant derrière sa batterie en gueulant « John Bonham ! John Bonham ! » comme dans « The Song Remains the Same ». Que Dieu le bénisse, il a fait du bon boulot mais il était sur la pente glissante du « sex, drugs and rock 'n' roll ». Il voulait être batteur dans un gros groupe de rock. Je ne crois pas qu'il captait bien notre délire. Après avoir fini le disque, Pokie est devenu notre batteur, et on a eu de la chance parce que c'était un mec du Queens et contrairement à Tony, lui voyait très bien là où on voulait en venir.

Born to Expire a été enregistré en novembre 1987, à Warren, Rhode Island. Le disque n'a pas beaucoup interpellé à l'époque. Il a été produit sur ce soundboard analogique d'un demi million de dollars que plus personne n'utilisait. On avait une maison pour chiller. On descendait au sous-sol et on bossait. Warren est une ville tranquille alors tu ne pouvais pas te retrouver à faire des conneries dehors. C'était l'endroit idéal pour rester concentré et bosser. Ca nous a permis d'enregistrer ce qui est considéré comme un des meilleurs disques de New York Hardcore de tous les temps.
Quand t'enregistres, tu captures un moment. Les gens ne réalisent pas qu'ils écrivent un morceau d'histoire et il faut te préparer pour ça. Même dans mes périodes les plus craignos, j'ai été plus pro que la plupart des gens qui étaient impliqués dans le hardcore.

On avait eu trois fois plus de budget que les groupes de Combat Records. Voilà pourquoi la qualité de l'album est bien au-dessus des disques sortis sur Combat à cette période. Je ne dis pas que leurs groupes étaient mauvais, mais notre prod mettait KO dès le premier round comparé à leurs albums. Je pense que c'est pour ça que nous avons résisté à l'épreuve du temps.

Born to Expire a pris des mois à sortir, pourquoi ?
Pas très longtemps après qu'on ait enregistré, le contrat de Chris Williamson avec Profile Records a été rompu. Profile l'a viré et a repris tout le biz. Ils ne savaient pas quoi faire de nous. En même temps, notre bassiste Zowie a quitté le groupe pour rejoindre Circus of Power. Il était en tournée et pour pouvoir sortir le disque on avait besoin qu'il signe également le contrat. Donc ça a mis du temps.


Harley Flanagan et Chris Williamson, deux cadors de la filouterie.

Les gens ont beaucoup à dire sur Chris Williamson, surtout des choses négatives. Avec le recul, tu penses quoi du bonhomme ?
Chris était un trou du cul et a définitivement capitalisé sur la naïveté de tout le monde, mais sans lui, beaucoup de groupes new-yorkais n'auraient pas la place qu'ils occupent aujourd'hui dans l'histoire. Les Cro-Mags ne seraient jamais partis en tournée avec Motorhead. Leeway n'aurait jamais pu dire qu'il était le seul groupe à avoir tourner avec les Bad Brains à travers tout le pays pendant 12 semaines. Personne d'autre ne l'a fait et on est même allés en Europe avec eux. Nous n'aurions jamais été reconnus sans son aide.

C'est notre faute de ne pas avoir assez fait attention aux budgets d'enregistrement et à l'argent en général. Il a payé de sa poche pour qu'on puisse finir cette tournée avec les Bad Brains. Il y avait des transactions pas toujours très claires mais il a gagné son dû, pas de doute là-dessus. Evidemment au début, j'étais hyper énervé et je ne pouvais pas le piffrer. Mais avec l'âge, tu deviens plus sage, tu réalises que le mec a fait son boulot. La plupart des gens qui continuent à le tailler aujourd'hui ne le connaissent même pas.

Comme tu l'as dit plus haut, Chris Williamson a eu son rôle dans le split de Cro-Mags, est-ce que ça a aussi été le cas pour Leeway ?
Il y a eu beaucoup de belles paroles et de promesses délirantes qui ont complètement retourné le cerveau de beaucoup de groupes. Les individus au sein d'un même groupe ne se regardaient même plus en face. Les aspirations qui les avaient réunis s'étaient perdues en route. Voilà pourquoi New York n'a jamais atteint le niveau qu'elle aurait dû atteindre. New York aurait pu être en compétition face à Seattle. Mais les groupes de New York avaient la rue en eux, où tout se détruit bien plus vite. Beaucoup de gosses de la scène venaient de familles pauvres, avaient des vies niquées avec des parents séparés et personne pour ramener à manger, ça a eu un gros impact sur le fait de ne pas savoir comment gérer l'adulation et la notoriété qui tombaient sur certains d'entre nous.

Quand Leeway a splitté, les gens m'ont traité de rockstar. Ce à quoi j'ai répondu « vous pourrez me traiter de rockstar quand je recevrai mon chèque à 5 chiffres, OK ? » Comment tu peux être une rockstar alors que tu dois toujours bosser pour bouffer ? J'étais accessible à quiconque voulait me parler.

Comment Leeway a vécu l'arrivée des années 90 ?
J'avais un paquet de thunes à l'époque parce que j'étais serveur dans un des plus gros clubs de New York City. Je pinais à fond et j'ai commencé à faire beaucoup la fête. C'est la même histoire pour tous les groupes qui passent par ce stade et qui ont eu plus de meufs que moi. Je n'étais le genre à choisir une fille dans la foule, à me diriger vers elle et à lui sortir « Salut bébé ». Mais il y avait des filles qui étaient des clientes habituelles du club que je désirais et j'ai foncé. Je n'étais pas encore tout à fait un adulte, j'avais un gros mojo. Mais je ne réalisais pas vraiment où ça me conduisait. Jusqu'à ce que je me retrouve dans une cellule. Et même après ça, il m'a fallu cinq années de plus pour vraiment réaliser.

Je crois que ce qui a nourri mon insécurité et mes problèmes liés à la drogue c'était de voir d'autres groupes sur MTV en sachant qu'on était aussi bons qu'eux. Je ne voulais pas devenir une rockstar ou être riche, je voulais juste que le public s'intéresse à mon groupe. Je voulais tourner et je voulais que mon groupe passe sur MTV. Je voyais tous ces groupes merdiques avec leurs grimaces et leurs cheveux longs. Ça m'a déprimé, je prenais plein de médicaments.

J'ai eu de la chance de survivre à mon addiction aux opiacés. J'ai fait du bénévolat et je suis devenu conseiller en toxicomanie, mais c'est le côté bénévole qui m'intéresse le plus aujourd'hui. Je suis toujours à un carrefour de mon existence donc je ne sais pas si je peux remplir au mieux la fonction de conseiller. Je voulais faire carrière dans la musique mais ça ne s'est pas passé comme je voulais. J'ai été un gamin de 40 ans pendant trop longtemps. Mais je m'en suis sorti et c'est ce qui compte le plus. Maintenant j'aimerais avoir un truc solide pour pouvoir prendre ma retraite, donc je suis prêt à retourner à l'école.

J'ai la chance d'être toujours sur cette planète, avec toutes mes capacités, ce serait facile d'être un gosse de 49 ans actuellement, mais j'ai pu évoluer, me recentrer et doucement me remettre sur les rails en vivant une vie rangée. Après avoir dit tout ça, je me sens privilégié d'avoir fait partie de cette aventure. Je suis vraiment surpris de voir que ce style de musique né à New York est maintenant présent sur chaque coin du globe. Je reçois tout le temps des messages sur Facebook de kids de Malaisie ou ce genre de trucs. Ça tue.

Pourquoi tu penses que les gens sont toujours autant intéressés par le NYHC ?
Les groupes du sud de la Californie avaient ce son classique punk rock old school mais ils n'avaient pas ce côté « Peanut Butter Cup » de Reese qui symbolisait les groupes de New York. A un moment, soit tu chopais le biscuit au beurre de cacahuète et tu étais metal, soit tu prenais le morceau de chocolat et tu étais punk rock. Personne ne mélangeait les deux, comme Reese et le NYHC. Toutes les autres villes détestaient New York à l'époque, et aujourd'hui, tout le monde essaye d'imiter notre son.


Tout ce que vous devez voir et savoir sur le NYHC se trouve ici : @nyhcbook

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