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Sean Taggart a dessiné la scène hardcore mieux que personne

Quand Pieter Bruegel rencontre les Cro-Mags.
6.2.15

Si vous touchez un minimum votre bille en hardcore new-yorkais, il y a de fortes chances pour que vous connaissiez déjà Sean Taggart, vu que ses illustrations ont accompagné les grandes heures de la scène. À l’époque où dessiner un crâne chauve bien grossier et une batte de baseball disproportionnée suffisait à faire une pochette d’album ou un flyer, Sean apportait un sens du détail inédit et une vision aussi personnelle qu'excessive de la faune urbaine. Taggart est au hardcore ce que Pedro Bell est au funk, on peut passer plusieurs heures à se perdre dans ses dessins. Il a d’abord réalisé des flyers pour les premiers concerts de Cro-Mags avant de signer des pochettes entrées depuis au panthéon du NYHC, parmi lesquelles Cause for Alarm d’Agnostic Front, Life of Dreams de Crumbsuckers et Retaliation de Carnivore. Et Sean ne s'est pas contenté d'illustrer mieux que personne la scène hardcore/punk US : il a aussi été un des tous premiers à la voir émerger. On est donc allés passer un petit moment avec lui, pour qu'il nous parle du Max’s Kansas City, de son lycée, de la middle class new-yorkaise, de Porto Rico ou de la fois où Raybeez lui a rasé le crâne sous les ordres de Harley Flanagan.

Noisey : Quand as-tu débarqué pour la première fois à New York ?
Sean Taggart : J’avais quinze ans. Mon tout premier concert, c'était les Speedies au Max’s Kansas City, en 1979. Un mois avant, j’avais vu Rush au Palladium et au Nassau Coliseum. C’était pendant l’été. J'ai aussi vu Van Halen pour la tournée Women and Children First, juste après. J’adorais Rush et Van Halen et j‘ai commencé à aller dans des clubs pour voir des groupes jouer. Ce concert des Speedies au Max’s Kansas City a changé ma vie, c’est à ce moment que j’ai réalisé que les concerts dans les stades ou les grosses salles me gonflaient.

Il y avait une fille avec qui je trainais au bahut, je la considérais comme la meuf la plus punk et cool du lycée. Je m’étais empressé de lui raconter le lundi suivant que j’avais vu les Speedies au Max’s. Elle m’avait répondu avec dédain : « C’est pas du punk ! »

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Le deuxième concert auquel j’ai assisté au Max’s, c’était Stimulators et Bad Brains. J’ai pris une énorme claque dans la gueule. J’étais à la fois effrayé et libéré. Je me souviens même être allé au milieu du pit pour danser. Ça a été vite expédié d’ailleurs ! Sûrement parce que j’avais les cheveux longs à l’époque. On aurait dit un stoner tout rincé. Le Max’s Kansas City était vraiment un spot cool, ils te laissaient rentrer même si t’avais pas encore 21 ans, avec une seule consigne : « Si je te vois avec un verre, je te fous dehors. » De toute façon, pour picoler, tout le monde allait au Park Inn, même des gamins de douze ans comme Harley Flanagan. Tout le monde s’en foutait là-bas.

Sean Taggart

Donc tu trainais pas mal avec Harley Flanagan ?
Harley m’a rasé la tête pour faire officiellement de moi un skinhead. Enfin, c’est Raybeez [de Warzone] qui l’a fait, mais sur les ordres de Harley.

Hein ? Du genre Harley lui disait genre « il en reste un peu sur la gauche » ?
[Rires] La seule raison pour laquelle ils m’ont rasé le crâne c’était pour que Parris Mayhew [guitariste des Cro-Mags] fasse pareil. Mais apparemment, leur plan n’a pas marché.

Parris est un pote à toi de longue date aussi ?
Oui, c'était mon meilleur ami à l’époque. Lui aussi avait les cheveux longs et une personnalité très rock’n’roll, c’est grâce à ça qu’il pouvait connecter avec ce genre de gars, contrairement à moi. J’étais là quand Roger Miret [chanteur dAgnostic Front] et John Joseph ont passé l’audition pour être chanteur de Cro-Mags. Je dois avouer que Roger avait bien fait le taf, mais avec un peu de recul aujourd’hui, John était un meilleur choix, un bien meilleur choix.

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Ça t’a fait quoi de voir un groupe comme les Bad Brains à leur débuts ?
Les Bad Brains sont intouchables. Des groupes comme Black Flag ont inspiré plein de gens à former leur propre groupe. En les regardant on se disait « ils font du bruit et sont bourrés ! On peut le faire aussi ! » Mais quand les Bad Brains prenaient les commandes, tu te disais juste « Ah ouais, ok, ça, c’est un peu au-dessus de mes moyens ! »

Sur le plan social, quelle était la différence entre la scène New York Hardcore de ces années-là et ce que les autres faisaient à travers le pays ?
Le truc c’est qu’à New York on trouvait, et on trouve encore, les classes les plus défavorisés, mélangées aux classes supérieures. Il n’y a pas de classe moyenne à Manhattan. Tu ne la trouvais que dans le Queens, Brooklyn ou le Bronx. Mes parents bénéficiaient d’aides sociales mais mon père était diplômé, il avait un master. C’était comme si on était pauvres par choix. Si un artiste bénéficie d’aides sociales, il choisit d’être pauvre. Ça ne veut pas dire qu’on n'allait pas au musée, au théâtre ou autre chose. Quand on faisait ce genre d’activité, j’avais l’impression qu’on était plus riches que dans mes rêves. Mais sur le plan matériel on était fauchés, avec des jeans troués sur les fesses.

Sean Taggart

Tu penses que la scène hardcore était -et est toujours- un phénomène propre à la classe moyenne ?
La classe moyenne est intimidée par l’éducation supérieure, l’art et la culture en général. Je pense que la scène hardcore est plus importante pour des gamins issus de la classe moyenne, car c’est un moyen pour eux de se responsabiliser et de réaliser que la vie n’est pas une promenade de santé. Ils font un choix. Mais si tu es né pauvre, il y a de fortes chances pour que tu le restes.

C’était quoi ton groupe préféré entre 81 et 83 ?
Honnêtement, je n’étais pas vraiment fan des groupes locaux. Je trouvais qu’ils craignaient pas mal, mais socialement, j’aimais notre scène. J’allais aux concert du A7 et même si un groupe était naze, je continuais à y aller car je n’avais rien d’autre à foutre. The Mob étaient bons. Armed Citizens ont fait quelques bons morceaux aussi. Les Beastie Boys étaient adulés car ils étaient potes avec tout le monde. Au début, ils jouaient pour se marrer mais ils étaient bons alors ils ont continué. Reagan Youth n’étaient pas mauvais non plus, leur chanteur Dave Insurgent était un peu le « Monsieur Scène » de l’époque. Even Worse étaient bidons, mais ils en étaient conscient et jouaient à fond sur cet aspect, donc on les aimait bien finalement. La scène new-yorkaise de cette époque était surtout basée sur l’apparence. Et c’est à ce moment qu’est né le stage-diving. Ce truc te faisait acquérir un vrai statut. Si t’arrivais à faire un bond de six mètres dans la foule en faisant un salto, tu avais tout gagné et tu devenais le chanteur du prochain groupe qui allait faire le buzz. Moi, j’ai renoncé à tout ça. Quelques temps avant que je renonce complètement à la scène pour y revenir en 1983.

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T’as fait quoi pendant ce temps ?
Je suis parti à Puerto Rico pendant six mois. Un ami de la famille vivait là-bas et j’y suis allé pour l’aider à restaurer son bateau. Pendant cette période, j’ai découvert Birthday Party et Joy Division. J’étais surpris, je me disais « Wow, ça c’est super lourd. » Puis London Calling est sorti et j’ai cassé tous mes disques de Clash. Quand je suis revenu de Puerto Rico, Parris m’a dit que je devais absolument écouter un groupe. Je lui ai demandé qui c’était et il m’a répondu « Agnostic Front ». J’avais vaguement entendu parler d’eux avant mon départ, je les trouvais merdiques. Il a insisté. En un an ils étaient passés de l’un des pires groupes de New York à l’un des meilleurs.

Tu peux me donner une petite idée de ce qu’était Shok, le groupe dont tu faisais partie dans les années 80 ?
Shok était un groupe monté sur les cendres de Armed Citizens. Ils avaient fait leur premier concert dans mon lycée, la High School of Art & Design. Ils ont joué le jour de la mort de John Belushi. Et j’avais été désigné slam-dancer et stage-diver officiel du concert.

Mais je n’ai pas rejoint le groupe avant 83 ou 84. J’étais un gros fan car Flipper était l’un de mes groupes préférés et Shok était pour moi, la version NYHC de Flipper. Ils avaient même leur morceau reggae « Pasta Man ». C’était un morceau qui n’avait aucun sens, mais la ligne de basse était vraiment dingue. Je dois avouer que j’étais le maillon faible du groupe. Parfois, on faisait tellement de la merde sur scène que tout le monde gueulait, mais personne ne quittait jamais la salle. Quand on a joué à la Danceteria, on a commencé par « Scream » et c’était tellement mauvais que je me suis mis sur le coté de la scène et j’ai attendu la fin du concert. Le public était bouche bée. Finalement, Shok est devenu un groupe hardcore. On a toujours été un groupe brutal mais sans le savoir. Paul Bearer [chanteur de Sheer Terror] était notre plus grand fan. Après, je suis définitivement tombé sous l’influence de Cro-Mags. Je voulais que mon groupe soit violent et détruise tout.

Quand as-tu commencé à dessiner pour les groupes ?
Le premier artwork que j’ai fait c’était pour le EP Make Sense de Armed Citizens. Ce dessin annonçait tout ce qui allait arriver pour moi. C’est un peu la base de tous mes dessins : une scène d’enfer spectaculaire. Parris me tannait tout le temps pour que je fasse des flyers pour Cro-Mags. Donc j’ai finalement cédé. Je n’ai pas fait énormément de flyers pour d’autres groupesparce que j’étais en quelque sorte lié à Parris et aux Cro-Mags. En fait, avant que Roger ne me demande de faire la cover de Cause for Alarm, le deuxième album d’Agnostic Front, il en a parlé avec Parris, pour savoir s’il était OK avec ça. J’ai une dette envers Cro-Mags, c’est grâce à eux que j’ai commencé. J’ai fait Cro-Mags, après Agnostic Front, puis Crumbsuckers et plein d’autres.

Qu’est-ce qui t’a détourné de la scène hardcore ?
À un certain moment, les gens se sont appropriés la violence du style hardcore. Dès que t’étais mauvais en cours, tu pouvais aller aux concerts et extérioriser. Il y avait beaucoup de kids qui galéraient à la maison et à l’école, et qui se pointaient pour trouver un échappatoire. Même quand j’étais au plus bas, j’ai toujours eu un truc auquel me raccrocher. Quand t’es un gosse qui n’a rien, excepté son amour pour la musique et le mosh, tout peut arriver. Ça peut te conduire à des situations extrêmes, t’amener à sortir des trucs de type « Le prochain portoricain qui m’emmerde, je lui pète une bouteille sur la gueule. »

Quand tu vois toutes les illustrations sur les disques de hardcore aujourd'hui, ça ne t’arrive jamais de te dire « Enfoiré, tu m’as piqué mon style ! »?
Quand je vois ce que font les gars plus jeunes que moi aujourd’hui et que je vois le temps qu’ils y consacrent je me dis surtout « Putain, j’aimerais avoir la même éthique de travail que toi ! » Si tu regardes les illustrations que j’ai faites, tu remarqueras qu'il n’en a pas des tonnes finalement. La plupart du temps j’étais saoul et c’est assez impressionnant qu’il n’y a pas eu plus de déchet ! Devenir dessinateur n’a jamais été un rêve pour moi, j’ai toujours pensé que je n’en valais pas la peine, ce sont les groupes que je connaissais qui, eux, croyaient en moi. Mais la scène valait le coup que je la dessine. La scène a toujours été ma plus grande force. Le livre NYHC 1980-1990 est toujours disponible sur Bazillion Points. Tony Rettman est toujours disponible sur Twitter.