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Music by VICE

En 2016, Londres se remet à l'heure du jazz

Rhythm Section, FunkinEven, 22a et la radio NTS sont en train de ramener la musicalité et la spiritualité sur le dancefloor.

par Benjamin Leclerc
27 Mai 2016, 12:45pm


Bradley Zero

Vous ne le savez peut-être pas mais le futur de la house se dessine actuellement autour d’un triangle formé par Londres, Manchester et Vancouver - zone qui a donné son titre à un récent mix de Bradley Zero. Et ce n'est pas un hasard si c'est ce jeune londonien qui est en train de donner l'heure à la nouvelle scène club. Zero est DJ, patron du label Rhythm Section International et figure de proue de la scène de Peckham, banlieue du sud de Londres, qui est en train de ramener une grosse dose de musicalité et de spiritualité sur les dancefloors. Londres vit le retour en grande pompe du jazz, chose que l’on avait pas vu depuis au moins une vingtaine d'années.


DE L'ACID JAZZ AU BROKEN BEAT


Gilles Peterson

Rien de radicalement nouveau donc. On ne vous fait pas la leçon : le jazz existe depuis les années 20, il n’est plus subversif depuis les années 60, et a connu de multiples retours et hybridations. À Londres, le premier phénomène important en la matière s'est fait dans les années 90 : nourri de house, d'acid ou de rap, dans les raves et sur les radios pirates, l’acid jazz a fait vibrer la capitale durant plusieurs années. De cette époque restent quelques sommets musicaux, et des vétérans comme Gilles Peterson, toujours actif via la radio (chez BBC radio 1, puis BBC radio 6), ses divers labels et son festival Worldwide, à Sète. Sa popularité semble remonter en flèche ces dernières années –en témoigne par exemple sa résidence à Paris (les « tea times » à la Bellevilloise).

La popularité de son comparse Sam Shepherd, plus connu sous le nom de Floating Points, confirme également la tendance, et si l’étendard porté par les deux précède une scène bien vivace, il nous montre un phénomène nouveau. Pour le jazz, rien de plus qu’un énième retour en vogue, mais depuis l’autre rive, on aperçoit pour la house un premier grand chamboulement qui, en lien avec le revival deep de ces dernières années, montre qu'elle a désormais suffisamment d’épaisseur historique pour se nourrir d’elle même.

Pas la première hybridation du jazz, pas la dernière non plus. Non loin de là, dans l’ouest londonien précisément, le crew 4hero puise dans le jazz un nouveau souffle. Après avoir retourné la question drum'n'bass et jungle dans tous les sens, les quatre comparses Gus Lawrence, Iain Bardouille, Marc Clair et Dennis McFarlane, vont encore plus loin et créent le broken beat : une drum’n’bass sortie de ses carcans, downtempo, plus expérimentale et définitivement jazz. C’est Dennis McFarlane, sous son alias Dego, qui devient le phare du genre, avec notamment 2000black – dont le nom s'inspire d’une chanson de Roy Ayers et revendique un projet éminemment afro.

Dego et 2000black vont régner sur le broken beat, qui continue à vivre dans l’ombre durant les années 2000, jusqu’à son récent rappel à la lumière. Aujourd’hui, et bien qu’il ne semblait pas avoir besoin de ça pour s’activer, Dego semble n’avoir jamais été aussi plebiscité. L’an dernier, il a sorti son « album mature », éloigné de toute velléité dancefloor, mais avec tout ce qui caractérisait sa musique jusqu’ici : des rythmiques alambiquées, et une certaine idée de la black music, du jazz au broken beat (en passant par la soul et le hip-hop).


« PECKHAM STRONG »


Le Bussey Building à Peckham

S’il faut parler d’une scène, c’est clairement au sud et à l’est de la ville qu'il faut aller chercher, à Dalston et Peckham précisément, nouveau centre névralgique du gratin musical londonien, grâce notamment à deux labels : 22a et Rhythm Section International, fondés respectivement par Tenderlonious et Bradley Zero, qui jongle entre Boiler Room, son label et la webradio NTS – autre poumon de la scène. « Peckham Strong » semblent-ils tous déclarer, comme le titre de cette vidéo consacrée au créateur des soirées ultra-animés Rhythm Section (et donc du label). Les quartiers pauvres sont historiquement le berceau des avant-gardes ; entre une pléthore de vendeurs de poulets frits et quelques disquaires, le club de référence du Bussey Building et tous les rades régulièrement investis par les acteurs locaux, le quartier concentre les plus fines lames de Londres, que l’on retrouve aussi en grande partie sur la radio NTS. Femi Adeyemi a fondé cette webradio il y a à peine 5 ans, et la plupart des habitants du quartier y sont passés, comme Charles Drakeford et sa quotidienne, qui porte le même nom que son shop de disques, Do!! You!!!, ou même Funkineven, dont le label Apron, bien que très orienté club, est à placer complètement dans ce revival jazz.

Steven Julien, qui sévit sous le blase FunkinEven depuis 2009, revendique cet héritage chaque mois dans l'émission mensuelle qu'il anime sur NTS. Outre les clins d’œil à une culture afro caricaturale (les photos dans le snack de poulet du coin, ou les grosses voitures plus proche de la culture hip-hop que de l’esthétique club underground qui semble être celle d’Apron), FunkinEven est parvenu depuis les quelques 23 sorties de son label à dessiner les contours d’un patrimoine « black music » revisité, digéré, du boogie futuriste de Seven Davis Jr hautement inspiré de Prince à la ghetto house de Greg Beato, en passant par l'electro-funk de Shanti Celeste, native de Détroit. La prochaine sortie Apron Records sera pour la première fois un album, celui de Funkineven, Fallen, qu’il sort sous son vrai nom (Steven Julien), et qui sera selon ses propres dires un disque purement jazz. Une ligne des plus cohérentes au final, depuis ses premiers méfaits au sein du label Eglo, fondé en 2008 par Alexander Nut et, tiens donc, Floating Points.

Dego et sa clique ont évidemment servi de modèle à Steven qui prenait ses leçons lors des fameuses soirées Co-op du Plastic People, finissant par installer ses bureaux dans le même quartier, Shoreditch, avant de déménager à Dalston, victime de la gentrification comme n'importe quel haut-lieu de la vie nocturne londonienne. Le quartier déserté, le club fermé, le bouillonnement s'est lui aussi déplacé en périphérie et Dalston est maintenant un lieu central pour la scène musicale actuelle. On retrouve chez les voisins de Peckham le même esprit de scène, un quartier qui ne manque pas d’être célébré : des titres des disques (Rye Lane Volume I puis Rye Lane Volume II & III signés Al Dobson Jr., ou Goodnight Peckham et Good Morning Peckham sortis conjointement par Chaos In The CBD et Henry Wu) aux illustrations des pochettes, tout cet ensemble de signes forme la mythologie de cette musique, selon l’expression de Kodwo Eshun, et leurs thèmes préférés tracent la topographie sud-londonienne.


JAZZ-HOUSE ?


FunkinEven

22a, c’est le numéro de la maison qu’habitait une bonne partie du label fondé par Tenderlonious sur Rye Lane. Cette bande de musiciens a grandi ou atterri dans les environs, et a refusé d'emblée l'étiquette « peckham music » qu’on commence à leur coller sur le dos. Si la géographie est moins importante pour eux, l’esprit et l’esthétique musicale sont primordiales : une certaine idée de la blackness, infusée de spiritualité façon Gil Scott-Heron, une prépondérance des percussions (à retrouver au long des albums de Jeen Bassa, d’Al Dobson Jr, de Contours), et surtout, une volonté de casser les canons, de produire de la musique hors des formats dance, en tant que musiciens avant d’être des producteurs.

C’est ce qui frappe ici, sans entrer dans un débat musicien vs. producteur : ce sont des mecs qui ont jammé comme jamais avant de se mettre aux machines. 22a est le véritable noyau créatif de l’affaire, même s'ils conservent des liens avec Rhythm Section International, sur lequel on retrouve une partie des producteurs estampillés 22a. L'album Jr de Dobson est le parfait manifeste de leur musique : beaucoup de samples de percussions, du talk over, une fresque digne de Sun Ra, des Last Poets ou des sets de Giles Peterson justement, dans des formats de moins de 3 minutes loin des canons clubs.

Une formule qu'on retrouve aussi sur l’album de Jeen Bassa, le split des frères Manmode et a peu près toutes les sorties des artistes évoqués ici. C’est à dire qu’il existe une véritable esthétique qu’on suppose avoir été modelée en amont par la pratique des DJ – comme dans beaucoup de scènes (prenons au hasard, la jungle ou la new beat). L’inverse est aussi vraie, et si on encense les musiciens pure souche, rendons à César ce qui est à César : ce ne sont pas de très bons DJ. Ou du moins, s’il faut le dire une dernière fois, ils sont bien loin de l'efficacité club. On a pu d'ailleurs s'en rendre compte lors de la première venue en France de Henry Wu (invité à mixer au Djoon à Paris) – qui s’est terminé en warm up sympa sur du Herbie Hancock alors que le public était prêt à tout donner. On ne lui en veut pas, ses disques nous suffisent amplement - Good Morning Peckham en tête.

On ne sait pas très bien où tout ça va aboutir et des questions restent en suspend (comment appeler ce revival ? peut-on danser dessus ? le jazz est-il soluble dans les machines ?) mais il se passe quelque chose de très excitant à Londres, ça a lieu maintenant, et ce truc qui a la couleur du jazz qui et sur lequel peu auraient misé dessus il y a quelques années, apporte définitivement du sang neuf à la scène club.

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