Publicité
Music by VICE

Simo Cell est la preuve que le conservatoire mène à tout

Le DJ/producteur nous a parlé de sa passion pour la techno de Bristol, de son attachement à sa ville natale, Nantes, et de sa récente signature sur le label Livity Sound.

par Dimitri Pougnet
15 Mars 2016, 9:45am

J'ai rencontré Simon Aussel à l'issu d'un concert que donnait son père guitariste à Paris. C'était dans une petite salle du 11ème arrondissement à l'occasion de la sortie d'un livre sur la guitare classique. On était les deux seuls personnes en dessous de 60 ans alors on s'est naturellement rapprochés l'un de l'autre, tentant de rendre l'atmosphère un peu plus relax en faisant des vannes sur deux têtes grises qui essayaient de se choper devant nous. À notre gauche, un homme, Barbour en haut, velours côtelé en bas, trouvait normal de convoquer les esprits de Segovia et Lagoya pour justifier le « air guitar » qu'il avait commencé à mimer.

Simo Cell était sans doute un peu fébrile ce soir-là parce qu'il s'est très vite (trop vite ?) livré sur ses crise de larmes durant ses cours de solfège au conservatoire de Nantes (juste au sortir de sa petite enfance). Je l'ai écouté en silence en piochant discrètement des parts de pains au saumon à l'aneth (plutôt bof) et, sa fragilité m'a ému. Comme je venais de me replonger dans la série In Treatment, je me suis imaginé les épaules d'un Paul Weston pour l'aider à identifier ses conflits intérieurs. Je lui ai donc proposé qu'on se revoie pour évoquer toutes ses failles. Un mois plus tard on s'est retrouvé à la terrasse d'un bar mais malheureusement le contexte était beaucoup trop viril pour le projet de base. Notre discussion a donc rapidement dérivé sur des choses beaucoup plus prosaïques comme sa récente signature sur le label Livity Sound de Bristol, son gig au Tresor de Berlin et les spécificités du football argentin…

Noisey : Tes deux parents sont guitaristes de formation classique, ton père est mondialement reconnu dans ce milieu. Le chemin a dû être long avant d'en arriver à la musique de Bristol et à Livity Sound.
Simo Cell : Mes parents n'écoutent presque que de la musique classique et de la musique d'Amérique latine. Je baigne dans cet univers depuis que je suis gamin. À chaques vacances, je suivais mes parents en festivals. Puis j'ai rapidement mis le pied à l'étrier en rentrant au conservatoire. La découverte de la musique électronique s'est faite bien plus tard, je pense que c'est surtout lié à ma ville qui est une terre fertile en matière de techno, et à certaines rencontres que j'ai pu faire quand j'étais au lycée. Je passais une bonne partie de temps derrière mon ordinateur à bidouiller des morceaux et à télécharger des tracks. Tout ça est arrivé petit à petit. Ce qui est drôle c'est que je suis resté dans une niche de la musique, comme mes parents dans le classique…

C'est vrai que tu as fait couler des larmes sur ta guitare au conservatoire ?
J'avais 6 ans quand je suis rentré au conservatoire. Au début, je découvrais le solfège et la guitare, c'était assez amusant. Puis, à partir d'un certain moment, c'est devenu très intense, c'était l'horreur. Arrivé en CM2, j'avais des leçons presque tous les soirs ; j'y allais vraiment en trainant les pieds. Chorale, solfège, cours solo et cours d'ensemble de guitares, c'était beaucoup trop… En réalité, le conservatoire est une école pour former des professionnels, la notion de plaisir est totalement oubliée. Et le solfège est trop théorique pour un gamin de 10 ans, mes profs n'étaient pas du tout pédagogues.

Par-dessus le marché, comme j'étais « fils de », on se comportait différemment avec moi. On me faisait sauter des classes de guitare, on me préparait pour devenir une « bête à concours », on était plus sévère avec moi. À l'inverse, j'étais complètement largué en solfège, et je redoublais des classes. On a vite mis un stop à tout ça.

C'était une façon de dire merde à l'héritage classique familial quand tu t'es mis à bidouiller sur Ableton ?
Quand j'ai quitté le conservatoire, je n'ai plus retouché à ma guitare pendant plusieurs années. Un jour, un pote du collège m'a prêté sa guitare électrique et j'ai commencé à télécharger des tablatures et à jouer du Red Hot Chili Peppers. C'est plus à ce moment-là que j'ai dit merde à l'héritage de la famille. Mes parents n'ont pas très bien compris d'ailleurs. Ableton c'était différent, je faisais ça dans mon coin, c'est arrivé bien plus tard. Finalement, il y a plus de liens qu'on pourrait imaginer entre ma musique et celle de mes parents.

Donc aujourd'hui, quand tu passes le dimanche à Nantes avec tes parents, vous parlez musique ?
Absolument. Un jour, mon père m'a fait découvrir la musique minimaliste de Steve Reich. Grosso modo, c'est de la musique classique extrêmement répétitive avec un système de boucles infinies : nos musiques ont des racines communes finalement. Dans le même registre, ça nous arrive d'écouter Vangelis ensemble, et mon père me fait découvrir de la musique d'Argentine. J'en joue de temps en temps dans mon émission radio sur Rinse.

À vrai dire, mes parents sont fans de musique classique contemporaine, ce qui est ni plus ni moins que de la musique expérimentale, donc il y a une certaine filiation avec ma démarche, qui est expérimentale également. Pour parler d'un autre parallèle entre nos mondes, mon père essaye de jouer de la musique contemporaine lors de ses concerts, mais il doit également composer avec des standards de musique baroque pour ne pas perdre son auditoire. Étrangement, cela ressemble aux choix auxquels je suis confronté lors de mes sets.

Quand je rentre à Nantes, on reste un moment dans la voiture pour écouter mes nouveaux tracks. C'est le seul endroit « de la maison » où il y a des enceintes qui fonctionnent (la fameuse histoire des cordonniers mal chaussés). Ils aiment beaucoup « Reading Rashid », que j'ai sorti sur Fragil à l'automne dernier. En général, ils sont très curieux et ouverts.

Ca doit te changer des week-ends de ton enfance où ton père invitait les joueurs argentins du FC Nantes...
Il y a une petite diaspora argentine à Nantes, avec des zikos, des profs d'Espagnol, et des joueurs de foots évidemment. Ils avaient l'habitude de se réunir chez un ami de mon père le dimanche pour faire des grillades. On pouvait croiser Nestor Fabri, Mauro Cetto, Angel Marcos, c'était dingue. Après l'asado, il arrivait qu'on tâte un peu le cuir et qu'on fasse des petits matchs, le rêve. Pour l'anecdote marrante, l'ami de mon père était fan du club Indepediente. Il avait acheté un ballon aux couleurs du club, et un petit but de foot aux couleurs de Boca Junior, le grand rival, pour que son fils puisse mettre des corrections à l'ennemi juré. Les Argentins sont un peu fous quand on touche au football.

Tu suis le foot en Argentine aussi ? t'aimerais bien faire une tournée là-bas?
J'ai un maillot d'Indepediente, c'est à peu près tout. À part River, Boca, je ne connais pas bien le foot argentin. J'ai encore de la famille là bas, j'adorerais, mais je ne connais pas du tout la scène.

Ça fait quoi d'être le premier Français à signer chez Livity Sound ?
J'ai un peu de mal à m'en rendre compte, mais je sais que c'est quelque chose d'assez fort. Souvent on me répétait d'arrêter de faire ce genre de musique, que ce n'était pas mon son et que je ne pourrais pas signer là-bas. C'est vrai que la quasi-totalité des gars du label vivent à Bristol, certains habitent même en colocation ensemble. En tous cas, tu m'aurais dit ça il y a deux ans, jamais je ne t'aurais cru. C'est une vraie fierté d'être reconnu par les gens que l'on respecte. Finalement, c'est un avantage pour moi d'être Français aujourd'hui, lorsqu'il s'agit d'évoluer dans une scène très codifiée et communautaire.

Qu'est-ce qui t'a plu dans la scène de Bristol ?
J'ai découvert la scène anglaise par l'intermédiaire de Hessle Audio, Livity Sound ou Swamp 81 en 2010. C'était quelque chose de frais et de nouveau, un style hybride entre la techno et le dubstep. Pour résumer, c'est une musique très rythmique, assez lente, avec peu d'éléments. Par conséquent, chaque son doit être travaillé, le sound design occupe une place primordiale. C'est ce travail sur le son et les rythmiques qui m'intéressent. Il y a également cette inspiration de la science-fiction. Pour moi, c'est une musique psychédélique façonnée pour le club, c'est un peu le son du futur. Ce qui est génial, c'est que les artistes de cette scène se réinventent constamment. Il suffit d'écouter la manière dont évoluent les catalogues de ces labels pour s'en rendre compte.

Comment tu te situes au sein du label ?
Au départ, j'étais un peu intimidé, ce sont des artistes que je suis depuis longtemps. Je suis un petit nouveau chez eux, mais en même temps j'ai été tellement bien accueilli, tout s'est fait naturellement. Aujourd'hui, je fais pleinement partie du projet, on se croise de temps en temps, et nous venons de lancer une résidence Livity Sound sur la radio NTS où on alterne entre les différents artistes du crew. Ça me fait une émission tous les semestres environ, c'est l'occasion d'aller en Angleterre pour les voir et faire un peu de son.

Derrière tes platines, tu optes plus pour un jeu à la nantaise fait de passes courtes, proche du toque argentin, ou tu préfères les grandes transversales à la Beckham ?
Je n'avais jamais vu ça comme ça, mais je vais opter pour un jeu à la nantaise, sans aucune hésitation. J'enchaîne les disques souvent, assez rapidement, sans faire de gros tricks. Un jeu simple donc, comme le jeu à la nantaise. Une recette faite de passes et de contrôles orientés pour passer d'un style à un autre, quelques virgules de temps en temps, et surtout beaucoup de rythme, et de mouvement.

T'as déjà été invité à jouer avec Pev et les siens ?
J'ai d'abord joué avec Hodge à ma résidence aux soirées Phonographe Corp, c'est lui qui m'a présenté Peverelist et qui m'a aidé à signer sur le label. Ensuite, j'ai joué avec Pev, Kowton & Asusu, les trois représentants historiques de Livity Sound lors d'un showcase du label à la Concrete. C'était la première fois que l'on se rencontrait tous. Puis en novembre, lors des 5 ans du Phono, j'ai rejoué avec Pev au Batofar en B2B, c'était incroyable parce qu'on a joué pleins de classiques anglais, des morceaux plutôt difficiles si l'on n'a pas de sensibilité pour la culture UK.

La musique « breakée » anglaise a eu pas mal de succès en France il y a quelques années, ça se passe comment aujourd'hui ?
Il y a quelques clubs et des collectifs qui sont là pour représenter cette scène dans tout l'hexagone, mais ça reste avant tout une niche. Pour la plupart des gens, ça reste de la musique un peu bizarre quand ils sont confrontés à ce genre de morceaux en club. Dans un set, il faut trouver le juste équilibre entre des morceaux aux structures un peu plus conventionnelles et des morceaux UK.

Les sound-systems français ne sont pas vraiment fait pour cette musique…
C'est vrai et comme c'est une musique très basse en terme de fréquence, tous les clubs ne sont pas équipés. À Paris, un des meilleurs spots pour cette musique, en terme de vibe et de système son, ça reste le Batofar.

Et ta date au Tresor de Berlin, ça a donné quoi ?
La folie. J'ai senti beaucoup de respect de la part du public, je me suis vraiment senti libre de jouer ce que je voulais, et les gens me suivaient complètement. C'est devenu complètement dingue quand j'ai joué « Dance Til The Police Come » de Pev, alors que c'est un morceau que je n'ose jamais jouer d'habitude. Je jouais avant Legowelt, il est resté derrière les platines pendant les 3 heures de mon set, j'ai vraiment été touché. Pour la petite anecdote, j'ai utilisé un de ses samples sur « Cellar Door ». Je lui ai fait écouter, et je lui ai dit qu'on partagerait les bénéfices si jamais je vendais suffisamment de disques. Ce qui est sûr c'est que ça va faire un énorme magot à se partager…

Tu arrives à y voir clair dans tes désirs de production ?
Je commence à trouver mon son petit à petit, l'objectif c'est d'avoir la signature la plus personnelle possible. J'ai une approche très club de la musique, c'est mon côté dj qui veut ça. J'essaye de faire la synthèse entre mes influences anglaises et le son electro de Détroit. Pour l'instant, l'objectif c'est de travailler le plus possible, de faire des morceaux, et de progresser techniquement. Je travaille sur mon prochain disque pour Livity Sound en ce moment.

J'ai aussi envie de produire des morceaux un peu plus dub et moins dancefloor,. C'est important de s'essayer à d'autres styles pour garder un peu de fraicheur. Pourquoi pas sortir des morceaux sous d'autres alias, incognito...

Ton grand retour à Nantes c'est quand même envisageable ou tu préfères continuer à écumer les grands clubs européens ?
Oui, je pense revenir sur Nantes un peu plus tard, c'est une ville que j'apprécie énormément, à taille humaine, suffisamment petite pour respirer et suffisamment grande pour qu'il s'y passe des choses intéressantes.

Tu es donc attaché à cette ville, d'où ta filiation au label Fragil ?
Raphael, le boss de Fragil, a fait beaucoup de choses pour Nantes, il a su inculquer son bon goût pour la musique électronique à toute une jeunesse. Par exemple, c'est un des premiers à avoir booké les DJ's américains dans l'ouest. Quand t'es gamin, passionné de musique, et que tu vois passer Omar S ou Levon Vincent à côté de chez toi, ça marque et ça motive. C'était très important pour moi de signer sur ce label, c'est une belle bande de copains, un label de qualité, et un beau symbole de la vie nocturne nantaise. C'est aussi une façon de dire merci à ma ville, de garder mes racines.

Hormis un clip avec des images de la NASA (« Meteor Racer »), t'as pas clippé beaucoup de tes morceaux. Ça t'emmerde ?
Il y a 8/10 ans, des labels comme Ed Banger sortaient des clips incroyables avec de gros moyens, il y avait une dimension très pop. Aujourd'hui, l'industrie des musiques électroniques semble avoir pris le contre-pied de cette démarche : il faut à tout prix être underground, et montrer que l'on communique avec les moyens du bord. Parfois, je me se sens même coupable d'avoir une page Facebook. C'est un des côtés un peu agaçants du milieu techno, mais j'imagine que ça fait partie des codes…

J'essaye quand même de clipper un peu mon travail, mais cela prend du temps. C'est mon pote Daye qui illustre mes morceaux, comme pour « Cellar Door » par exemple. La vidéo a été charté dans les meilleurs clips de l'année 2015 sur Inverted Audio, ce n'est qu'une petite reconnaissance, mais ça fait toujours plaisir. J'aimerais bien y consacrer plus, mais les journées ne font que 24 heures.

D'ailleurs, tu travailles dans un restau indonésien pour arrondir tes fins de mois, c'est ça ?
Ouais, ça s'appelle le Djawa, j'y bosse le midi pour être plus à l'aise financièrement. Ça me permet de couper un peu de la musique et d'avoir quelques interactions sociales la semaine. J'ai monté en grade récemment, je suis responsable woks maintenant… Si l'envie vous prend de venir déguster un petit Satay ou un Mi Goreng poulet, mon resto se trouve entre Bourse et Grands Boulevards.


Simo Cell jouera au Rex vendredi 18 mars en compagnie d'Alienata et Convextion.

Dimitri n'a rien posté sur Twitter depuis 2013.


Tagged:
Music
dj
Features
Noisey
techno
dubstep
Bristol
Frágil
Nantes
Simo Cell
Livity Sound
producteur