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Vingt perles du rap marseillais

Le swag de Jul, le twix de Freeman, la gestuelle de Shurik'n, les vocalises de Soprano, la dialectique de Keny Arkana, le flegme de Bouga et tout un tas d'autres mignardises.

(Photo: Richard Bellia)

Depuis peu, le rappeur Jul défraie la chronique avec un succès que peu de gens avaient vu venir. Il est déjà disque d'or, sans grosse promo, sans major, et surtout sans bon morceau. C'est là que je me suis rendu compte d'un truc. Je préfère quand même Jul à

Red-K

. Pourtant, le second rappe clairement mieux, seulement voilà, Jul me fait rire. Et il faut bien se rendre à l'évidence, c'est tout ce que j'attends du rap marseillais en 2014. J'ai aimé

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Métèque et mat

,

Où j'vis

, je respecte beaucoup Le Rat Luciano, et sûrement d'autres trucs. Pour le reste, ça fait quand même 20 ans, j'estime avoir été suffisamment patient mais il faut admettre que si ton top niveau c'est des moustachus fans de Star Wars, tôt ou tard ça a des conséquences. C'est donc l'occasion de se rendre compte que des ovnis comme Jul, il y en a toujours eu à Marseille, à différents degrés et différentes époques. Une sorte de malédiction qui expliquerait que quand un danseur de La Cliqua se met au rap, ça donne Booba et quand c'est un danseur d'IAM, bah ça donne Freeman. En route.

FREEMAN – « Je te mystifie comme un twix »

Les racines du mal. Personne n'a jamais été foutu d'expliquer cette phrase qui n'a aucun sens. Elle fait donc de Freeman le précurseur de tout le reste de la liste, le premier homme, le père spirituel de tout ce qui se fait d'incompréhensible niveau rap dans la Cité Phocéenne. Il a pondu les Menzo, Algérino et autres Jul comme Cell a chié ses mini-Cell. Ceci dit, j'ai une théorie. Freeman a sorti sa rime sur le Twix dans le morceau « Un bon son brut pour les truands », issu de l'album

L'Ecole du micro d'argent

. Ce disque est sorti en 1997. Il me semble que c'est à cette période que la pub pour le chocolat Milka a été bastonnée en télé, avec le type qui voit une marmotte mettre le chocolat dans le papier d'alu, « mais bien sûr », etc. On peut dire que ce mec était un peu mystifié par ce qu'il voyait. Je pense donc que Freeman a confondu le chocolat Milka et le Twix.

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L'énigme MENZO

L'élément perturbateur de la FF. La Fonky Family est un groupe souvent cité comme un pillier du rap marseillais et du rap français tout court, avec au moins un album considéré comme classique («

Si Dieu veut

»). C'est sans doute une question de timing, mais en réécoutant à peu près tous leurs sons, une évidence saute aux yeux. Menzo n'avait pas simplement un style à part, c'était juste un rappeur amateur dans toute sa splendeur : rimes ultra pauvres, placements hasardeux, bousillage de morceaux. Pour certains il n'a même jamais su rapper, mais je n'irai pas jusque là, si ça se trouve, il a posé sur des morceaux qui ne sont jamais sortis. C'est en partie grâce à lui que l'expression « on lâche pas le steak » a été popularisée, ce qui ne compense rien.

L'ALGERINO – « Allo maman »

Outre le titre auquel il manque juste « bobo » pour être au top du cliché, il y a eu un clip où l'Algérino (qui s'est fait connaître après l'émergence de Tunisiano, c'est pas de sa faute, mais c'est encore un mauvais point pour lui) marche dans un premier temps pieds nus avec des ailes d'ange noires. C'est clairement affreux, et au fur et à mesure que la vidéo avance, des effets tous plus laids les uns que les autres s'accumulent. Bien entendu, le « bobo » qui manque au titre est présent dans l'indispensable refrain autotuné : rien ne vous sera épargné. Le point positif c'est qu'après, vous pourrez vous extasier devant le jeu de n'importe quel acteur de

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Plus belle la vie

, parce qu'à côté de

ça

, c'est l'Actors Studio.

Les vocalises de SOPRANO

Inutile de sélectionner un titre en particulier, mais en gros, dès que tu entends « Soprababaaaaaa dé la psychatraaaaaaaaaaaa », cours. Vite, et loin. Le pire, c'est qu'il n'a pas toujours été comme ça, mais à un moment il a dû percuter que la chansonnette marchait mieux auprès d'un certain public et à cet instant précis, les portes de l'enfer se sont ouvertes sous nos yeux. Et c'est pile à ce moment que plus personne n'a compris ce qu'il disait.

LE 3EME OEIL – « Amitié gâchée »

Alors là ce n'est pas vraiment de leur faute, le morceau est plutôt normal pour l'époque. Le problème c'est qu'il a un refrain. Rien de bien méchant, mais vu que le son était en grosse rotation radio, il est très vite devenu insupportable. Et puis cette inexplicable liaison « Où est mon Zami » hante encore toute une génération. On n'y pense plus mais l'horrible souvenir est bien là, dans un coin de la tête, un peu comme le passage du gosse qui se fait bouffer un bras par le clown dans le caniveau d'

Il est revenu

.

EL MATADOR – « Les beurettes aiment »

Que le morceau soit exactement le type de son calibré pour le type de filles dont il se moque, c'est marrant, mais le principal n'est pas là. Pour préciser les choses, le rappeur s'est fixé pour mission de dénoncer un grave problème de société au moyen de l'ironie, une arme qu'il maîtrise apparemment aussi mal que l'autotune. Sa cible, ce sont « les beurettes », comprenez par là : les maghrébines qui se comportent comme des putes. Ce n'est pas spécialement un truc qui ne touche qu'une communauté, mais apparemment c'était plus porteur. Problème : le refrain comporte la phrase «

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les beurettes aiment les blacks

». Fatalement c'est super mal passé, ça lui a valu un nombre assez conséquent d'insultes sur le web et l'a obligé à multiplier les justifications, ce qui n'a évidemment rien changé.

DON CHOA – «

Docteur Hannibal »

C'est toujours assez périlleux de se lancer dans un morceau et un clip tendance rap comique quand on n'est pas spécialement drôle à la base, et qu'on vient d'un groupe (la FF, once again) plutôt orienté rap classique, tendance hardcore tristounet. Une bonne dizaine d'années plus tard, le temps a fait son œuvre et cette tentative ressemble surtout à du James Deano.

FAF LARAGE – «

Pas le temps »

Curieux parcours que celui de Faf Larage qui a démarré avec un style de rap très strict pour ensuite revenir bien plus tard avec du rap comique (le Dubois de Gomez et Dubois, c'est lui) et enfin décrocher un contrat avec M6 qui lui a alors confié la chanson qui illustre la série

Prison Break

. Tout y est : le refrain pop-rock immonde, l'instru pétée, le clip qui mêle au petit bonheur la chance plans sur le rappeur et extraits de la série, et bien sûr le texte écrit dans la file d'attente d'un fast food. Bon en même temps, c'est au niveau de la série, donc cohérent finalement.

KENY ARKANA –

«

Gens pressés »

Oh mon dieu, ils ont hué Keny. Ouais, c'était juste pour caser cette phrase, en fait. Elle n'est objectivement pas si mauvaise que ça la bougresse, mais l'intégralité de ses lyrics rappellent beaucoup trop ces jeunes gens à l'hygiène capillaire douteuse et au discours gentiment naïf qui refont le monde en jouant de la guitare sèche entre deux roulées.

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IAM – «

Coupe le cake »

Conçu comme une sorte de récréation pour le groupe qui, décidément, adore les costumes excentriques et les bruitages en tout genre, le clip de ce morceau est un condensé du caractère rigolo d'IAM - les membres ont d'ailleurs affirmé avoir énormément ri sur le tournage. On est très contents pour eux et c'est vrai que nous aussi, on a beaucoup ri, mais sans doute pas pour les mêmes raisons.

KALIF HARDCORE – « Déclare la guerre à mes ennemis »

Dans son morceau « Jour de paie », Booba s'était permis un «

ici c'est Paris fuck l'OM

» qui a évidemment irrité les supporters sudistes. Parmi eux, Kalif Hardcore a jugé utile de faire un clash en réponse, avec tout le côté involontairement drôle que ça implique. Déjà, sorti du contexte, il faut attendre 2mn20 pour comprendre que c'est un clash dirigé contre lui. Ensuite, c'est un peu trop grillé comme tentative de faire parler de soi à partir de rien. Enfin, l'outro blindée de vannes calamiteuses dure bien trop longtemps et comporte une imitation de Tony Montana comme le veut la triste tradition (précisons que c'était avant celle de Rohff dans « Wesh Zoulette »).

BOUGA – «

Paname »

C'est sans doute le seul de la liste qui est volontairement comique. Bouga s'est fait connaître avec« Belsunce Breakdown » et n'est pas vraiment un rappeur au vrai sens du terme, c'est juste un mec qui parle au micro, avec ou sans rime, c'est pas vraiment son problème. D'ailleurs ça n'a pas empêché son morceau d'être considéré comme un classique du rap français par certains. Fier représentant de Marseille, il s'est prêté ici à un exercice de style assez surprenant en faisant un son, clippé, avec pour thème la capitale, pour la B.O. d'un film. Gros WTF.

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ALONZO - « A la Dafpunck »

Non, je ne me suis pas trompé sur le titre, oui c'est fait exprès, non je ne sais pas pourquoi. Alonzo, sûrement le membre des Psy4 De La Rime (avec Soprano et deux autres) qui écoute le plus de sons potables en provenance d'outre-atlantique, s'est bien lâché ici. Suite à l'affaire d'adultère du président, il a rapidement élaboré cette vidéo-freestyle sur le modèle de ses collègues américains, ce qui donne un refrain touchant au génie : «

François Hollande roule en scooter, Hollande roule en scooter, Hollande roule en scooter, Hollande roule en scooter

».

La gestuelle de SHURIK'N

Sérieusement, pourquoi ? Sur le clip de « Samouraï », ok, pas de souci, on est dans le thème, mais pourquoi garder ces mêmes mouvements obscurs sur l'intégralité des clips, lives et autres ? C'est super flippant, et surtout, on dirait que ça fait maintenant plus de seize ans que ce gars prépare un kamehameha très élaboré qui n'arrive jamais.

ZEPHIR – «

Que des winners »

Bon ben là, entre le titre qui fait aussi office de refrain (forcément), l'esprit hymne non-officiel de l'OM (et Marseille en général) et le clip dans le même délire, on a un condensé de mauvais goût assez difficile à éviter. Et en plus, il y a évidemment des guests à ne plus savoir qu'en foutre.

LA SWIJA – « Smoke Chicha remix »

On a tendance à l'oublier mais la mode infâme du rap de chicha avait été lancée par le groupe La Swija, bien avant ce petit génie de

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Zifou

. Craquage total sous autotune avec bien entendu le clip de champion qui va avec.

AKHENATON – « Les petits ne savent pas poser un nom sur un légume »

Le rap conscient version papy du Muppet Show.

La vieillesse est un naufrage

.

JUL – «

Sors le cross volé »

On arrive à celui qu'on peut clairement désigner comme l’Élu. On aurait pu prendre n'importe lequel de ses singles mais le refrain de celui-ci a été décisif, et son inespéré « te déshabille pas, j'vais t'violer » chanté sous autotune et repris par des gosses à la fin du clip.

Selon MacTyer, Jul serait le

digne héritier de la Fonky Family

. Ça peut déplaire à certains comme comparaison mais si on considère que la FF c'était aussi Menzo et qu'on ajoute le côté représentatif de la chose, c'est pas faux. Concrètement, Jul n'est ni plus ni moins que la photo à un instant T de certains codes de là-bas, pour le meilleur et pour le pire. C'est sans doute ce qui explique en partie son succès, un peu comme les rappeurs américains qui arrivent à faire disque de platine en vendant uniquement dans leur région. Par contre, la comparaison s'arrête là, vous l'aurez compris.

Pour arriver à 20, on aurait pu compléter en prenant des clips très gênants de

Révolution Urbaine

, le refrain «

On ne lâcheuh rieng

» de

Mino

ou encore des jeux de mots de type «

galbés comme des zharicots, oui on aime les bons duels

» (bon duel/Bonduelle, ajoute le smiley de ton choix) de

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Lygne 26

… mais c'est mieux de varier un peu les plaisirs.

Hors compétition

AYMEN dans Vis ma vie : « Un rappeur dans la police »

Le rappeur du groupe 45 Niggaz avait reçu une invitation à participer à l'émission

Vis ma vie

et y avait sans doute vu l'occasion de bénéficier d'un peu d'exposition sur une chaîne nationale. Outre le fait que niveau promo ça n'a strictement servi à rien (vous savez ce qu'il est devenu ? Moi non plus), il a dû jouer le policier pendant que le membre des forces de l'ordre s'est mis dans la peau d'un rappeur. La vidéo nous montre donc Aymen découvrir les joies et les peines du métier de gardien de la paix, et apprendre à rapper à l'agent qui lâchera un couplet apparemment très émouvant vers la fin.

MOH et la SNCF

En featuring avec le groupe 11.43, le rappeur MOH a fini en justice à cause du tournage d'un clip. Tout simplement parce que des jeunes ont jugé malin d'immobiliser un TGV rempli de voyageurs pour les besoins de la vidéo, avant de s'apercevoir que la police appréciait moyennement ce genre d'initiative. Rappelons que c'est allé très vite très loin à l'époque : Manuel Valls, qui devait vraiment se faire chier au Ministère de l'Intérieur (il n'avait pas encore découvert Dieudonné), y était même allé de son petit commentaire en affirmant sa volonté de sanctionner fermement les responsables. Alors je sais ce que vous vous dites : cet article a été écrit par un anti-marseillais de base. Rassurez-vous, il paraît qu'il n'aime pas trop Paris non plus. Plus de Yerim Sar sur Noisey