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On a chopé La Gale

La rappeuse helvetico-libanaise nous a causé remise en forme, squats autogérés et Creedance Clearwater Revival.

Photo – Mehdi Benkler La Gale vient de sortir Qui m'aime me suive sur Vitesse Records (Lausanne), single annonçant son album imminent, Salem City Rockers. Suisse et Liban, la MC se sent surtout à l'aise dans des paradis fiscaux mais, primo, c'est un petit démon, et, secundo, question maille, elle est aux antipodes du délire bling. Avec elle, on a parlé remise en forme, rock sudiste et lieux DIY. Juste après un footing entre potes.

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Noisey : Tu cours pour garder la forme ?
La Gale : J'ai un mode de vie vachement moins sain que vous tous, là. Je suis végétarienne et j'essaie justement de tendre vers un truc un peu plus clean. Avoir du cardio, c'est bien, sur scène. Quand tu rappes il faut pouvoir garder ton souffle plus que trois chansons. Mon DJ m'a suggéré de rapper tous mes textes en faisant de la corde à sauter.

Comme une boxeuse.
Sauf que tu dois rapper en même temps, hein. J'ai terminé pas très loin de l'asphyxie.

Les autres rappeurs que tu connais suivent un entraînement sportif, comme ça ?
Certains ont un vrai entraînement, oui. D'autres vivent une vie cent fois plus dépravée que la mienne.

À l'image du clip de « Qui m'aime me suive » ? Clope, alcool, drogue, bagarre…

Tout ça quoi ! Tout ce qui constitue le schéma de certaines teufs. Mais je tiens à dire, déjà, qu'il n'y a pas de drogue visible à l'écran. Et puis, bon, pendant le tournage on ne picolait pas vraiment, car on a dû refaire certaines scènes plein de fois ! Mais on a filmé une vraie teuf. On a commencé en équipe réduite, assez tranquille, puis quand les invités ont commencé à arriver on a ouvert le bar et on a fait en sorte que les gens se lâchent. Par rapport aux images, on avait envie d'être dans un aspect plus « documentaire » que « fiction ». Alors, oui, c'était une petite teuf à la lausannoise.

Il y a un état d'esprit particulier à Lausanne ou bien ?
Il y a un esprit qui brasse plein de gens différents sous la même enseigne. Peut-être du fait que la ville n'est pas hyper grande, et qu'on manquait de lieux à une certaine époque, ça a rassemblé les punks, les rappeurs, les rockers… On s'est rendus compte qu'on avait tous, allez, disons « le même combat »… En tout cas, on avait envie des mêmes choses – c'est juste que ça prenait la forme de styles musicaux différents. Du coup, ça faisait sens. Maintenant tu peux rassembler du rap et du punk dans la même soirée, et ça ne pose pas vraiment de problème.

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Tu ne trouves pas ça en France ?
Tu retrouves ça à Saint-Etienne, par exemple, où il y a aussi un bastion de rappeurs et de punk rockeurs. À un moment donné, tu ne savais plus qui faisait quoi tellement les gens sont devenus somme toute un peu hybrides…

Tout le monde en sweat à capuche noir ?
Le noir, ça va avec tout, hein.

Tu chantes la notion de dépassement des limites dans « Qui m'aime me suive » ?
Ouais, mais cette chanson-là, elle a un contenu relativement léger par rapport à ce que j'ai tendance à faire, et aussi par rapport au reste de l'album. C'était plus l'envie de décrire dans quel genre d'univers on aime se retrouver le soir. Autre chose que des clubs où tout est hyper cher, où il y a des dress codes, où tu ne peux pas te comporter comme tu veux, où il y a vachement de comportements sexistes, homophobes, bref, tout ce qui perso me fait assez vomir. Du coup, l'idée était de dire, okay, on est un petit peu des chiens de la casse et on se retrouve entre nous pour faire notre cuisine. Ça veut dire ça « Qui m'aime me suive ».

Je ne sais pas si j'emploierais l'adjectif « léger » pour parler de ce titre… Les autres titres à venir doivent être carrément hyper glauques, alors ?
À mon échelle, c'est le morceau qui a la vibe la plus marrante. Les autres sont carrément plus durs. Disons que je n'ai pas trop tendance à blaguer, non.

Tu les as trouvés où, les beatmakers qui ont bossé sur ton nouvel album ?
J'avais rencontré I.N.C.H. et Al'Tarba à Paris en 2013. On avait programmé Al Tarba à Lausanne avec mon collectif. Il s'était pointé avec I.N.C.H. et ils étaient restés pour le week-end. On s'était bien marrés. J'avais fait revenir Al'Tarba dans le cadre de son crew Droogz Brigade. A force, on s'est trouvés plein de points communs dans la manière de concevoir la musique, et je leur ai proposé d'assurer la conception des instrus de A à Z.

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Tu les as briefés pour qu'ils mettent en place des instrus bien froides ?
Je leur ai montré l'aspect général des thèmes que j'aime bien aborder. On a écouté des trucs, beaucoup de trucs dans le but d'aller tailler du sample. Ça a dessiné la couleur. C'est ce qu'on voit dans « Qui m'aime me suive » avec ce côté un peu bluesy, un peu country même…

Oh, genre des vieux Johnny Cash et Hank Williams ?!
Par exemple, ouais, carrément. On a quasiment pris un des sons entièrement à Digger Barnes, un bon pote d'Hambourg qui fait de la country. Il nous a dit « c'est bon, vas-y, sers-toi, je m'en fous ». On a aussi beaucoup écouté une compile que j'avais ramenée de San Francisco, qui s'appelle The Rough Guide To Voodoo, avec plein de sons tribaux et de chants haïtiens. On a aussi chopé des samples de oud, pour l'aspect plus oriental, parce que c'est quelque chose que j'ai vachement à coeur de par mes origines, je suis à moitié libanaise.

Tu as vécu au Liban ?
Jamais. Je suis née d'une mère libanaise et d'un père suisse. J'ai toujours vécu en Suisse, même si j'ai passé beaucoup de temps au Liban. J'ai eu cette crise vers la vingtaine où tu te dis que tu connais mal tes origines, à part quelques bases inhérentes à la bouffe et au langage. Donc j'ai pris la décision de me casser toute seule là-bas, en m'écartant du giron familial, justement. Je me suis fait mon petit chemin, comme ça, à Beyrouth. J'ai rencontré pas mal de rappeurs et de zicos sur place. On y trouve un riche vivier culturel.

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L'expérience culturelle – ou contre-culturelle - se limite à Beyrouth, au Liban ?
Non. Tu peux aller dans d'autres endroits, mais en ce moment c'est de plus en plus difficile de quitter la capitale sans prendre de risques. À l'est, tu as le Daesh dans la montagne. C'est dur d'aller à Baalbek ou dans la Bekaa. Au nord, à Tripoli, c'est la frontière syrienne, donc c'est hyper tendu. Et au sud, tu as la frontière israélienne.

Il y a une vie nocturne à Beyrouth ?
Ah ouais ! Tu serais surpris ! Je me suis retrouvée dans de vrais guet-apens.

Des guet-apens festifs ?
Festifs ! Tu commences une soirée à un endroit, puis on t'amène à plein d'autres endroits. Il y a plein de salles de concerts improbables, des terrasses sur les toits… Les gens sortent beaucoup. Ça a toujours été un peu une coutume depuis la guerre. Il faut une soupape de décompression, finalement.

Ton background culturel qui est underground, que ce soit dans le hip-hop ou dans le punk rock, tu le retrouves quand tu vas à Beyrouth ?
Dans l'esprit, ouais. Ça a une autre esthétique mais ouais il y a ce même côté démerde, à l'arrache et puis cette envie de brassage culturel, et cet enthousiasme que l'on retrouve dans ces scènes. Il y a une forte contre-culture, au Liban, ouais.

Tu as collaboré avec des artistes locaux ?
On a fait des tournées avec Malikah, une copine libanaise qui rappe en arabe, qui est maintenant basée à Dubaï. On a monté un EP, Gaza Meets Geneva, avec des gens de Gaza. J'ai fait des featurings avec des gens du Caire, en Egypte. Et ça continue : je repars au Liban dans une semaine pour des collaborations avec des artistes syriens et libanais.

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Ton label indique que La Gale, c'est la came idéale « pour les fans de Sage Francis, La Rumeur …
Jusqu'ici ça va.

… et Creedence Clearwater Revival !
C'est parce que j'ai un petit côté vieillot et que j'achète pas mal de vieux trucs en vinyle. Et surtout, il y a cette chanson de Creedence Clearwater Revival qui est dans la bande originale de The Big Lebowski, film dont je suis vraiment mega fan. C'est un label de potes et ils me connaissent bien ! Je pense que ça a un petit côté second degré. Mais c'est aussi une façon de dire que ce n'est pas destiné qu'aux amateurs de rap.

Tu as déjà joué dans un groupe punk ?
J'ai chanté dans un groupe de ska, et ensuite j'ai joué de la guitare dans un groupe de street-punk. Tu m'aurais croisée il y a un peu plus de dix ans, j'aurais été en docs, bretelles et Fred Perry, quoi. J'ai pas mal traîné dans la scène skin / S.H.A.R.P. / anti-raciste, etc.

Tu as déjà vécu dans des squats ?
Ouais ouais.

C'est un mythe les squats comme supérettes de prods en tout genre ?
Les gens qui ne sont pas habitués à cette scène ont tout de suite en tête ces images de vieux spots où l'on se pique et où l'on fait n'importe quoi entourés de merdes de chiens. Moi je n'ai jamais vécu dans un univers comme ça. On vivait juste avec des gens qui avaient envie de s'organiser comme ils voulaient, dans des espaces qui étaient vides depuis trop de temps, parce qu'on n'adhèrait pas au processus de spéculation immobilière qui devient de pire en pire en ce moment. C'était une manière politique de revendiquer le logement. Sans jouer sur les mots, plutôt que de squats, on pourrait parler de « lieux DIY ». Il y a des lieux qui ne sont peut-être pas des squats à proprement parler mais des centres autonomes, comme c'est hyper répandu en Allemagne ou en Italie, ou des maisons d'habitation collective.

C'est le cas du lieu où vous avez tourné la vidéo ?
Voilà. Un lieu de vie et d'activités. C'est une ferme en fait, en périphérie de Lausanne. Il y a une méga grange. On a tourné dans l'étable.

Pour ne pas heurter la communauté vegan, j'ose espérer que les animaux n'ont pas été maltraités.
Il n'y avait plus d'animaux. La salle de concert a été aménagée dans l'étable. Aucun animal n'a été blessé dans cette scène.

Guillaume Gwardeath n'a blessé personne au cours de cette interview. Il est sur Twitter.