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Cher Lou Reed, excuse le retard mais ce que j’avais à te dire était un peu particulier

Entre 1990 et 1993, tu as fait de moi le meilleur voleur de disques de l'Est de la France.

Cher Lou Reed,

Au départ, je pensais adresser cette lettre à mes parents, parce qu’ils sont eux aussi plus ou moins concernés par ce qui va suivre. Mais, en commençant à l'écrire je me suis dit que ce ne serait peut être pas une si bonne idée que ça. Et puis mes parents n’ont pas internet et ne l’auront sans doute jamais, alors ça n'aurait pas servi à grand chose de toute façon. Remarque, toi, tu es mort. Mais je pense très sincèrement qu’un New-Yorkais mort a statistiquement plus de chances d’utiliser internet que mes parents. Crois-moi.

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Je vais être honnête, l’annonce de ton décès a eu très peu d'effet sur moi. Rassure-toi, ça n’a rien de particulièrement étonnant : j'ai cessé de m'intéresser aux choses de ta vie en 1993, cette année où tu as « officiellement » reformé le Velvet Underground pour une série de concerts (dont certains en première partie de U2) et où j’ai perdu mes dernières grandes illusions sur la mythologie rock (les deux événements ne sont pas directement liés, mais je ne pense pas non plus que ce soit un hasard). Pour tout te dire, la seule fois où nos chemins se sont recroisés au cours de ces 20 dernières années, c’est quand je suis tombé sur la BD où Krent Able sous-entend très clairement que tu passes tes journées en peignoir et que tu trompes ta femme avec un singe prénommé Cale. Et puis il y a eu ton décès, bien sûr. C'était un dimanche soir, il y a un peu plus de trois semaines. Je l'ai appris au journal télévisé de France 2 parce qu'internet était en rade depuis quelques jours à la maison, et, j’ai immédiatement réalisé deux choses. La première, c’est que je n’avais possédé en tout et pour tout que 5 disques de toi (avec ou sans le Velvet).
La seconde, c’est que je les avais tous, sans exception, volés dans des supermarchés.

Je ne pense pas avoir jamais été un délinquant à proprement parler, ni même un mauvais type, mais il semble évident que je n’ai pas toujours traîné avec les bonnes personnes. Bien sûr, le fait d'avoir grandi en Haute-Saône (un département où le premier escalator a été installé en 1995) a peut-être joué. Le fait que mes parents ne s'inquiétaient pas le moins du monde de mes affaires aussi (même si je viens d’un milieu ouvrier tout ce qu’il y a de plus rustre, je ne vais pas jouer la carte des parents « absents », ils ont toujours été là quand j’avais besoin d’eux, c’est juste qu’ils avaient leur merde à gérer). Mais en même temps, personne ne m'obligeait à fréquenter les gens que je fréquentais. Les deux frères algériens qui m'ont fait découvrir tous les classiques du punk (Fun House, The Crack, le premier Siouxsie, et -crois-le ou non- l'intégrale de Peter & The Test Tube Babies) ont par exemple tous les deux fini en prison. Le plus grand à pris perpète, le petit, 20 ans. Double meurtre, trafic de drogue. Le fils du garagiste avec qui j’ai joué au billard quasiment tous les soirs de l’année 1992, 20 ans. Hold-up. Ce mec en 5ème qui m'avait copié l'intégrale de Judas Priest et invité chez lui pour me montrer sa collection de t-shirts heavy metal, il a bien ramassé aussi. Il a pris 5 ans pour viol. Je connaissais la fille, on était voisins quand j'étais gamin.

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Même si je n'ai évidemment jamais sombré dans des trucs aussi extrêmes, je participais régulièrement à des petits larcins. Ma limite, c'était le cambriolage. Braquer les casiers des gosses de bourges au lycée ou dévaliser des magasins au pied de biche, c'était ok. Mais entrer chez les gens, c'était pas possible. La plupart de mes potes ne se gênaient pas vraiment (d'ailleurs, papa, maman, si jamais vous finissez un jour par utiliser internet et que vous tombez sur ce post, sachez que si notre appartement est le seul de notre rue à ne pas s'être fait vider durant le printemps 1991, ce n'est pas exactement pour rien). Non, mon truc à moi, celui où j'étais vraiment bon, c'était le vol à l'étalage. C’était facile, rapide et ça payait instantanément. Il suffisait juste de savoir observer. Et peut être d'avoir vraiment super envie de voler les trucs que tu voulais voler. Ce qui explique sans doute pourquoi j'ai été, pendant pas loin de 4 ans, meilleur que tous les autres dans un domaine : celui du vol de disques en supermarché et galeries marchandes. Et à chaque étape importante de mon parcours dans le monde tortueux et erratique du vol à l’étalage, tu étais là, Lou.

Révélation : LOU REED New York - Volé en mars 1990 New York n'est pas le premier disque que j'ai volé, mais c'est le premier que j'ai volé gratuitement, sans raison valable. Tous les disques que j'ai volé avant New York étaient des vols utiles. Le premier disque que j'ai volé, le tout premier, c'est Disintegration de The Cure. Je devais le faire. Pour réparer une injustice. J'avais acheté l'album en vinyle six mois plus tôt, et, Lou, j'adorais ce disque. Je le jouais deux, trois fois par jour (et vu qu'il fait plus d'une heure, c'était vraiment pas mal). Encore aujourd'hui, c'est le seul Cure que j'écoute de temps en temps, avec le tout premier. Un jour, en inspectant les disques dans une boutique de centre commercial, j’ai réalisé que la version cd de Disintegration contenait deux titres de plus que le vinyle. Pas juste des bonus-tracks, comme ça se faisait fréquemment à l'époque. Non, de vrais titres qui faisaient partie de l'album et qui avaient été écartés du vinyle par manque de place. Je suis resté là dans cette putain de boutique à me dire « merde, je donne chaque jour 3 heures de ma vie à ce disque, alors qu’il m'en manque presque un tiers. » C'est comme si un connard du futur s'était pointé dans mon dos et m'avait dit « hey, un jour le type qui a fait Predator fera un remake de Rollerball avec LL Cool J, sauf que ce sera complètement pourri ». Bon, ok, je sais pas si c'est vraiment comparable, mais tu saisis l'idée, Lou. Tu saisis la douleur. Toujours est il que j’ai volé le putain de cd. Parce que mon cœur saignait. Et parce que 135 FF (environ 25 euros) c’était clairement pas possible. Ça avait été tellement simple et rapide que j'ai recommencé dès le lendemain. Et le surlendemain. Et le jour d'après. Et le jour d'encore après. J'ai volé New York durant cette période. J'avais réussi à tirer tout ce que je voulais, alors je suis passé à ces disques dont j'avais juste lu une vague chronique ou même simplement vu une pub dans un magazine. New York avait fait la 4ème de couve de Starfix, et Starfix était mon magazine préféré. Il ne m'en fallait pas plus. Le disque ? Écoute Lou, je vais être honnête, je n'ai jamais réussi à dépasser la première face.

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Maîtrise : LOU REED Magic & Loss - Volé en mai 1992 En deux ans, beaucoup de choses ont changé. Au moment où j’ai tiré Magic & Loss, je n’étais déjà plus un simple voleur. J’étais à la tête d’un empire. Entre temps, il y a eu le lycée, dans une nouvelle ville à peine moins sordide que celle dont je venais. Il y a eu un nouveau centre commercial aussi. Juste à côté du lycée. On n’aurait pas dit, comme ça, à première vue, mais il y avait un raccourci, il suffisait de passer par les bois qui étaient derrière l’hôpital. Le centre commercial, c’était un Mammouth. Il y avait un gros rayon disques à l’intérieur, comme dans tous les centres commerciaux de ce genre à l’époque. Et puis Mammouth est devenu Auchan. Et pendant les travaux, ils ont débranché toutes les bornes anti-vol. Tu saisis le malaise, Lou ? Je ne vais pas te faire un dessin, mais c’en est arrivé à un point ou, mes voyous du bled et moi, on courrait jusqu’à ce putain de supermarché durant la pause déjeuner. Pour arriver les premiers. Pour ne pas se retrouver avec les restes des potes, avec Theatre Of Hate de Mötley Crüe ou les albums de Texas. C’était une compétition entre nous. On rigolait. Et puis est arrivé le moment où on s’est rendu compte que les bacs étaient de plus en plus vides et qu’on trouvait de moins en moins de disques potables. Alors on a arrêté de rigoler. On a découvert que Bubon, un type d’un village voisin qui ressemblait à John Lennon période « activiste » avait capté des conversations au bahut et s’était monté une bande pour rafler les disques avant nous. Les mecs n’avaient aucune race. Ils arrivaient et prenaient tout : Prong, Céline Dion, Toto, rien à foutre. Ils remplissaient des sacs entiers et revendaient le tout à la sauvette, directement au lycée. C’est comme ça qu’on a su. Bubon s’est fait passer à tabac, un soir, pendant les vacances de Pâques. Il était sur son vélo, ils l’ont cueilli à la sortie d’un virage et ils l’ont littéralement piétiné. J’étais pas là ce soir là, mais j’aurais pu. Ils étaient venus me chercher en début de soirée, mais j’avais prévu de re-regarder Freddy 3 avec Phil. OK, c'était genre la 5ème fois qu'on le matait, mais j’avais un méchant crush sur Patricia Arquette. Toujours est-il qu’après cet épisode, on a eu la paix. Et c’est durant cette période de calme retrouvé que j’ai volé Magic & Loss. J’en ai même volé deux exemplaires. Un pour moi, l’autre pour un type plus vieux que moi, qui ressemblait à Tom Morello et qui jouait dans le seul groupe valable de la région. Le disque ? Écoute Lou, je vais être honnête, je n'ai jamais réussi à dépasser la première face de celui-ci non plus, mais je connaissais les paroles de « What’s Good » par cœur, juré. C’était un super feelgood track. Un bon morceau d’été.

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Défi : LOU REED & JOHN CALE Songs For Drella - Volé en octobre 1992 Avec la maîtrise est venu l’ennui, la blase, l’indifférence. On bougeait tellement de disques chaque semaine que ça en devenait à moitié déprimant. Mais on a tenu bon durant l'été, grâce à l’arrivée de Micka, un type des résidences pavillonnaires qu’on avait accepté parmi nous. Le mec savait qu’il devait faire des efforts s’il voulait vraiment s’intégrer, alors il s’est mis à faire des trucs complètement débiles. Il volait des litres de glace, du pain, des classeurs, des cahiers. Une fois, il a carrément organisé un barbecue chez ses parents, composé exclusivement d’ingrédients volés. Il avait tout tiré : les saucisses, les légumes, la picole, les bacs de viande géants. En moins de deux mois, le mec avait gagné notre respect absolu et emmené notre conception du vol à l’étalage vers de nouvelles sphères. À la rentrée, avec les nouveaux emplois du temps, ceux qui avaient changé de lycée et ceux qui avaient switché en BEP, on s’est mis à opérer en plus petits groupes. Je faisais équipe avec Manu, qui était le seul vrai fan de Slayer -au sens académique du terme- que j'ai jamais connu. Impressionné par les prouesses de Micka durant l’été, il avait proposé qu’on se concentre sur les coffrets. L’idée était tentante, mais la différence entre Micka et nous, c’est qu’on avait depuis longtemps passé le cap de l’euphorie irresponsable. On savait qu’on était sur la pente déclinante et qu’on finirait tôt ou tard par se faire poisser. Alors tirer des coffrets, ça voulait dire être capables de mobiliser entre 300FF et 500FF (50 et 100 euros en gros) en moins de 48h si jamais on se faisait serrer. Ce qui, en même temps, rendait le truc carrément excitant. On a commencé par le coffret Songs Of Freedom de Bob Marley. On en a pris quatre, deux chacun, et on en a revendu trois le jour même. On a enchaîné avec le Star Time de James Brown, Arc-Weld de Neil Young et Back To Mono de Phil Spector. Arrivés au Sand In The Vaseline des Talking Heads, on a commencé à ramasser d’autres disques au passage, pour la forme. Le fait que j’ai choisi Songs For Drella est assez parlant : on en était à un stade où on se permettait de donner leur chance à ces disques aux pochettes chiantes qui avaient l’air super intellos et compliqués. Le fait est que j’ai adoré Songs For Drella. Bon, aujourd’hui, je trouve ça parfaitement insupportable, mais à l’époque tous ces morceaux comme « Smalltown », ça me parlait vachement je crois. Mon préféré, c’était « Hello It’s Me ». À la fin du morceau, il y a ta voix qui se met à trembler, j’avais trouvé ça super émouvant. Parfois, je coupais le disque avant ce titre. Une partie de moi le faisait pour ne pas briser la magie. L'autre, pour ne pas prendre le risque que mon frangin me trouve dans la chambre en train de chialer ou un truc du genre. A cet âge là, c'est pas vraiment une option.

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Déclin : LOU REED Transformer - Volé en mars 1993 Comme on le pressentait tous, la fin de l’empire est arrivée au printemps 1993. Le premier à s’être fait serrer, c’est David, le fils du garagiste avec qui je jouais au billard. Il ne s’était jamais remis de l’été fou de Micka et il s’est fait capter à Auchan avec 8 plaques de chocolat et une baguette dans une jambe de pantalon. On avait super honte pour lui, mais bon, il avait payé sa place, il est allé au spectacle, on allait pas non plus chialer pour ses conneries. Le deuxième, c’était Bubon (qui s’était remis à la fauche en solo, discrètement). Paraît qu’il s’est ramassé une méchante paire de gifles par le chef de la sécurité. Vraiment pas de bol, le Bubon. Le troisième, je ne me souviens plus de qui c’était. Mais ce dont je me souviens très bien, c’est que le quatrième, c’était moi. Je me suis fait gauler avec Transformer, le Best Of des Smiths et un album de House Of Love. Le chef de la sécu à exulté quand il m’a vu. J’étais le gros morceau. J’étais le meilleur. Alors, ils m’en ont mis plein la gueule. J’ai tenu bon quand ils ont essayé de me faire cracher le nom de mes potes, mais au bout de deux heures, j'ai baissé les bras et j’ai fini par accepter un deal a minima : leur ramener les disques que j’avais volé la veille et l’avant-veille. Il y en avait pour près de mille balles (environ 200 euros). J’avais 30 jours pour tout rembourser. J’ai revendu tous mes disques inutiles, les compiles des Pogues, ce genre. Dan, un gros mou bourré de fric qui nous avait rejoint sur la fin, m’a avancé un peu d’argent. Je ne lui ai jamais rendu. C’était ma façon de le faire participer à la débâcle générale. Micka est le seul à ne pas s’être fait attraper. Par contre, il s’est fait piquer sa mob et péter la gueule par des mecs d’un village voisin, quelques semaines plus tard. À ce jour, je reste intimement persuadé que c'est une vengeance de la bande à Bubon, même si on a jamais eu de preuve. En tout cas, à l'arrivée, il a payé, lui aussi. Et Transformer dans tout ça ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Lou ? Tu crois que vous êtes nombreux à avoir écrit un truc aussi gracieux et déchirant que « Perfect Day » ? Non, vous êtes trois, tout au plus.

Délivrance : THE VELVET UNDERGROUND Live MCMXCIII - Volé en août 1993 Après le déclin est venu le temps du vol en solo, du vol triste. De la décentralisation, forcément. Et de l’inconscience, aussi, un peu. J’ai tenté le vol dans de plus grandes villes. À l’aveugle. En présence de mes parents. Ça marchait toujours. Mieux que jamais, même. Mais les choses n’étaient plus vraiment les mêmes. Les deux frères algériens étaient déjà passés au gros matos. David avait déménagé dans le Sud. Manu avait un travail, une copine. Et moi, j’allais bientôt partir pour la fac, à plus de 100 bornes d’ici. Un soir, un des derniers soirs que j'ai passé dans cette région sordide avant de faire mes valises pour l'Université, j’ai accompagné mes parents dans un centre commercial de la région. Mon père allait récupérer des enceintes qu’il avait fait réparer. Pendant qu’il discutait avec le vendeur, je suis allé faire un tour du côté des disques et je suis tombé sur le double album live que tu venais de sortir avec la reformation du Velvet. J’avais suffisamment d’argent pour l’acheter, mais au moment de l’embarquer, je me suis souvenu que j’avais acheté le Show de Cure quelques semaines auparavant, qui était aussi un double live et qui était vraiment une méga-merde. Alors je l’ai mis dans la poche intérieure de ma veste, en arrachant l’emballage d’un coup sec, comme je le faisais quasiment sans réfléchir depuis un peu plus de 4 ans. C’était comme la dernière discussion avec une meuf pour qui tu aurais donné ta vie et que tu as lentement appris à détester. Ça se finissait sur un point. Bien profond. Après quoi je suis rentré à la maison avec mes parents, dans la nuit orange du mois d’août. J’étais super content d’être avec eux. Pour la première fois de ma vie, j'ai réalisé qu'ils allaient me manquer. Je n’ai plus jamais rien volé après Live MCMXCIII. Le disque ? Je ne l’ai jamais écouté. Il y a des moments où on lâche prise et on passe à l’étape suivante, sans se retourner. Et c’était le moment. C’est là que je t’ai laissé, Lou. Je t'ai planté comme une merde sur le parking d'Auchan.

« Guess we've got to go / I wish some way somehow you like this little show / I know it's late in coming but it's the only way I know »

Bonne nuit, Lou. Je ne t'écouterai probablement plus jamais mais je ne t'oublierai sans doute pas avant un moment. Lelo Jimmy Batista est rédacteur en chef de Noisey France. Il essaie depuis des années d'expliquer à ses parents en quoi consiste son travail. En vain. Il est sur Twitter - @lelojbatista