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Les tribute bands féminins ne sont pas seulement là pour rigoler

De Lez Zeppelin à AC/DShe en passant par les Bitchfits, comment les filles se réapproprient le milieu masculin et hétérosexuel du rock.
29.9.14

AC/DShe

Slims en cuir, chaînes cloutées, bracelets de force, guitares hurleuses et patronymes en clin d’œil à leurs inspirateurs, les tribute bands féminins de groupes metal se la donnent depuis une dizaine d’années à la joie d’un public nostalgique et curieux de découvrir la version femelle de leurs chouchous. Derrière l’hommage sincère et les prouesses musicales, on découvre parfois un pied de nez taquin à une industrie majoritairement masculine.

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Des Buggs, tribute band beatlesien apparu dans le Nebraska au milieu des années 60, aux clones d’Elvis soucieux de ressusciter le King en l’incarnant jusqu’au bout de la banane, la force de frappe des groupes de reprises n'est plus à prouver. Mais depuis 1999, AC/DShe – prononcez écidichi – puis Lez Zeppelin en 2004, sont apparues avec un objectif un peu plus poussé : déviriliser le milieu sur-testostéroné du metal. Une position que leur a valu son lot de condescendance. « C’est ridicule. Quand un orchestre classique interprète une œuvre de Mozart, personne ne leur reproche de ne pas jouer leurs propres compositions », réplique Gyda Gash, bassiste de Judas Priestess. « À leurs débuts, les Rolling Stones étaient qualifiés de ‘groupe de reprise R&B’ par la presse britannique parce que leurs trois premiers albums étaient constitués de reprises. Mais ils ont eu un impact énorme sur le monde la musique », ajoute Amy Ward aka Bonny Scott, chanteuse de AC/DShe.

Les cinq hard rockeuses de San Francisco aux sobriquets parodiques (Agnes Young pour Angus Young, Riff Williams pour Cliff Williams, Philomena Rudd pour Phil Rudd et Mallory Young pour Stevie Young) reprennent exclusivement des titres antérieurs à 1980, période Bon Scott. Selon Amy Ward, « le public a envie d'entendre des chansons d’AC/DC dans de petites salles plutôt que dans des stades, d’autant plus que leurs tournées sont rares ».

Misstallica, groupe fondé à Philadelphie en 2008 qui se résume poétiquement comme « l’expérience Metallica mais avec des nichons ! », opte aussi pour une setlist limitée et joue exclusivement les quatre premiers albums de Metallica (Kill ‘Em All, Ride the Lightning, Master of Puppets et …And Justice for All). Ce parti pris, la voix surpuissante et caverneuse de Gina Gleason et la dextérité de Jennifer Batten, ex-guitariste de Michael Jackson et une des rares femmes reconnues dans le monde hyper masculin des shredders [guitaristes sur-techniques], leur assurent une grande popularité et une crédibilité totale auprès des plus sourcilleux.

Respectées pour leur purisme, Lez Zeppelin (« Lez » est le diminutif de « lesbian ») sont considérées depuis 2004 comme les reines du tribute band, bien qu’elles ne soient pas friandes de l’appellation et préfèrent se définir comme une « incarnation féminine » du groupe de Robert Plant. Le souci de mimétisme du groupe fondé par la guitariste Steph Paynes dépasse le pastiche musical et esthétique et les a amenées à travailler sur leur premier album éponyme avec Eddie Kramer, producteur de cinq albums de Led Zep, et l’ingénieur du son George Marino, qui a remasterisé tout la discographie du groupe avec l'aide de Jimmy Page.

Lez Zeppelin

Également basé à New-York, Judas Priestess sévit depuis 2009. Le quintet arpente les États-Unis fédérant une audience majoritairement masculine, ravie d’entendre les tubes de leurs idoles tout en bénéficiant d'une performance visuelle bien plus intéressante que celle du groupe anglais vieillissant. « Certains de nos fans ont parcouru plus de 3000 km pour venir nous voir parce que nous livrons une représentation fidèle de la musique qu’ils aiment avec un petit bonus : une chanteuse sexy », confirme Gyda Gash, ex-membre de Ziggy Starlet, groupe féminin de reprises de Bowie.

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Fréquentes collègues de scène de Judas Priestess, Iron Maidens est l’un des rares tribute band féminin qui peut se targuer d’avoir fait headbanger 40 000 spectateurs au festival de heavy metal vénézuélien Gillmanfest en 2011. Kirsten Rosenberg (chant), Wanda Ortiz (basse), Courtney Cox (guitare) et Linda McDonald (batterie) ont instauré un casting tournant pour le poste de seconde guitariste, occupé entre autres par Nita Strauss (qui officie aux côtés d’Alice Cooper), Nikki Stringfield et Nili Brosh. Le concentré de talents guitaristiques du quintet de Los Angeles lui a valu plusieurs prix aux LA Music Awards et une première partie de KISS.

Iron Maidens

De quoi rendre jalouses leurs copines de PRISS, auto-proclamées « alter egos sexy de KISS » aux visages peinturlurés à l’image de leurs modèles, auxquelles elles empruntent également leurs coupes de cheveux volcaniques. Leur tribute band californien vise à faire perdurer le glam du quatuor new-yorkais tout en jouant -comme ses modèles, eh oui- de ses charmes. « Il y a peu de tribute bands de KISS 100 % féminins, ce qui joue en notre avantage. Si tu fermes les yeux pour écouter une chanson, un solo de guitare ou autre, c’est la musique que tu apprécies. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être une femme ou un homme », déclare la batteuse Judy Cocuzza aka Luda Criss.

Kirsten Rosenberg, chanteuse de Iron Maidens partage cet avis : « je ne ressens pas vraiment la 'femellitude' de notre groupe, on est juste un groupe normal. Je ne vois pas non plus de différence majeure dans la manière dont on nous traite, hormis une certaine attention portée vers nos attributs féminins ». Susan Fast, chercheuse à l’Université de McMaster au Canada, qui a étudié les tribute bands féminins dont Lez Zeppelin et Iron Maidens, révèle que certaines personnes se trouvent « incroyablement surprises » face au talent de ces musiciennes, mais que d’autres « ne peuvent pas dépasser le genre et les objectivent simplement. »

Bitchfits

Cette pression invisible motive également la bassiste Gyda Gash qui perçoit sa musique comme un message d’empowerement : « C’est important pour moi de montrer que je peux jouer aussi bien et aussi fort que n’importe quel homme ». Amy Ward d’AC/DShe estime que les tribute bands représentent un moyen pour les femmes de jouir d’une notoriété inaccessible dans un groupe classique : « la plupart des filles dans les tribute bands féminins jouent ou ont joué dans des groupes originaux mais n’ont pas rencontré le même succès tant le monde du rock est dominé par les hommes. Je pense que le fait que des femmes soient capables d’exceller en jouant la musique d’icones du rock n’ roll les aide à accroître leur crédibilité en tant que musiciennes ».

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Gwenn Standzbig, voix des Bitchfits, admet avoir choisi de créer un tribute band dédié aux Misfits pour dénoncer gentiment leurs textes et attitude misogynes : « après les concerts, des mecs nous disent parfois qu’ils sont surpris, qu’on assure, alors qu’ils étaient juste venus nous voir nous tailler. Je ne sais pas si je dois leur dire ‘merci’ ou ‘allez vous faire foutre !’ » Le groupe californien qui a féminisé le logo-crâne des punks du New Jersey considère malgré tout que les Misfits sont « le plus grand groupe horror-punk de tout les temps ».

Vag Halen

Le groupe queer féministe de Toronto, Vag Halen, et sa leadeuse Vanessa Dunn, considère que les tribute bands féminins sont subversifs par définition, qu’ils le veuillent ou non : « Si tu reprends des chansons d’un répertoire 100% masculin, c’est féministe par essence. C’est une manière de faire la paix avec des tubes de Led Zeppelin ou Van Halen, appréciés mais problématiques, tout en créant un espace pour les femmes dans une industrie où elles se heurtent toujours à d’importantes barrières ». Vag Halen et son sobriquet explicite (« Vag » = « vagin » en argot) plonge dans le répertoire de Van Halen et des classiques cock-rock. Sur scène, Vanessa Dunn vocifère à demi-nue et ne rate pas une occasion de tacler le milieu masculin et hétérosexuel du rock, livrant des performances ambivalentes entre ultra virilisme et frénésie saphique.

Les tribute bands féminins ne procurent pas que l’enchantement des mélomanes absolus et des afficionados de groupes de papys ou de rock stars décédées. Car comme l’explique Susan Fast, « il y a quelque chose d’émoustillant pour une audience masculine et hétérosexuelle à voir des femmes jouer ce type de musique ».

Éloïse Bouton attend la version féminine de Twitter. En attendant, elle est sur l'autre - @EloiseBouton