L'interdiction de territoire de Tyler The Creator est révélatrice de l'état actuel du gouvernement britannique

Après l'Australie et le Royaume-Uni, qui vont être les prochains à bannir le rappeur ?

|
01 Septembre 2015, 1:45pm

La sentence est tombée mercredi dernier : à peine un mois après avoir été banni d'Australie, Tyler The Creator a été interdit de concert au Royaume-Uni pour une période allant de 3 à 5 ans. Les accusations ? Sa musique « inciterait à la haine, constituerait une provocation à la commission d'actes de terrorisme » et « encouragerait à la violence et à l'intolérance vis-à-vis des personnes homosexuelles ». Ces allégations sont fondées sur des paroles écrites il y a 6 ans, sur les albums Goblin et Bastard, selon un post publié par le manager de Tyler, auquel le Ministère de l'Intérieur britannique a adressé ses missives. Selon ce même post, le Ministère aurait pris la décision d'interdire le rappeur de se se produire sur scène alors que les pouvoirs publics avaient pourtant été avertis que les paroles incriminées étaient à prendre avec des pincettes et écrites du point de vue de l'alter-ego de Tyler. À en croire le Daily Telegraph, cela fait de Tyler le premier musicien de l'histoire à être banni du Royaume-Uni en raison de ses paroles.

Prendre Tyler comme bouc-émissaire pour ce genre de mesures peut paraître étrange. Plus tôt cette année, le groupe de NSBM Satanic Warmaster qui s'inscrit dans une imagerie néo-nazie et évoque dans ses paroles le fameux « un peuple, un empire, un chef » a annoncé qu'il jouerait son premier concert à Glasgow, en février prochain. Young Thug — qui a déjà fait l'objet d'arrestations pour menace terroriste, détention illégale d'armes et de produits stupéfiants— a joué à guichet fermé dans l'O2 Academy d'Islington. Si ces artistes ont été jugés légitimes par le Royaume-Uni, qu'est-ce qui justifie la différence de traitement accordée à Tyler The Creator ?

Ces exemples mettent en lumière les incohérences de la décision rendue à l'encontre du rappeur. Cette interdiction n'a aucun sens. Le tournant pris par le gouvernement de soumettre les paroles de rap au registre de « l'incitation à la haine » instaure un climat dangereux et démontre l'incompréhension totale du pouvoir exécutif d'un simple concept comme la liberté d'expression dans l'art. Pourtant, cette triste nouvelle ne sort pas de nulle part. Elle est symptomatique du climat dans lequel s'est déroulé l'été 2015 au Royaume-Uni, qui a vu un gouvernement déjà bien ancré dans sa paranoïa devenir encore plus irresponsable et plus vague quant à sa définition exacte de l'extrémisme et de ce qui constitue une incitation au terrorisme. Ces mots tolèrent de plus en plus de sens et d'usages différents, finissant par englober tous les propos qui peuvent déplaire.

Il y a quatre mois, le Premier Ministre David Cameron a prononcé le discours le plus dérangeant depuis son arrivée au pouvoir : « Depuis trop longtemps, nous avons été passifs et tolérants, nous avons laissé nos citoyens libres de leurs actes et de leurs mouvements tant qu'ils se conformaient aux lois. Nous avons choisi de faire preuve de neutralité face aux différentes valeurs qui existaient. De cette manière, notre attitude a aidé à la promotion de l'extrémisme et de l'injustice. Cette approche s'était soldée par un échec et le Gouvernement est maintenant décidé à tourner la page. »

On est en plein dedans avec le Tylergate. Bien évidemment, des lois sont en vigueur pour lutter contre les discours haineux - des lois que beaucoup, comme l'association Liberty, trouvent déjà trop lourdes - mais les paroles de Tyler, The Creator, écrites il y a plus de 6 ans, ne tombent pas sous cette qualification. Elles n'incitent ni à la violence, ni à la haine et ne constituent en aucun cas des provocations à la commission d'actes de terrorisme et à leur apologie. Tyler The Creator n'est ni Anjem Choudary [prédicateur musulman radical, fondateur de l'association Islam4UK] avec un mégaphone, ni Katie Hopkins [journaliste anglaise connue pour ses positions racistes] du Sun. Ce n'est qu'un rappeur et les persécutions dont il fait l'objet illustrent à merveille la politique voulue par Cameron : prendre pour cible ceux qui ont été trop longtemps tolérés, qui même s'ils se conforment aux lois, ne les respectent pas comme on le souhaiterait.

Il fallait s'y attendre. En mai dernier, la Ministre de l'Intérieur conservatrice Theresa May (qui est aussi à l'origine de la décision prise à l'encontre de Tyler) a fait l'objet de nombreuses critiques, formulées entre autre par Sajid Javid, homme politique et député au sein de son propre parti, pour avoir cherché à doter le gouvernement de nouveaux pouvoirs visant à lutter contre l'extrémisme. Ces nouvelles prérogatives auraient permis à l'Ofcom [équivalent britannique du CSA] de censurer certains programmes télévisés avant même leur diffusion au public, introduisant dès lors un nouveau contrôle sur ce que l'on était autorisé à regarder ou non sur nos propres postes de télévision. Ainsi, au lieu de permettre au public d'exprimer son mécontentement suite à la diffusion d'un programme sur les chaînes britanniques, un examen préalable exercé par une autorité publique aurait décidé de ce que l'on pouvait ou non regarder, sans possibilité de se forger une opinion personnelle.

Au printemps dernier, Tyler faisait un pied de nez aux suprémacistes blancs en plagiant leur logo.

Début août, les répétitions de la pièce de théâtre controversée Homegrown battaient leur plein. Cette pièce, fruit d'un atelier de travail composé d'ados âgés de 16 à 25 ans avait pour thème la radicalisation de la jeunesse britannique et s'inspirait de la fuite de ces trois lycéennes londoniennes, parties rejoindre l'Etat Islamique en Syrie. Elle avait pour but d'établir un dialogue sur un sujet aujourd'hui noyé dans l'hystérie collective, mais avait été brutalement annulée, dix jours avant la première représentation, sur une décision du National Youth Theatre, qui n'a pas voulu s'exprimer sur le sujet. Une semaine plus tard, une lettre publiée dans le quotidien The Times avait reçu la signature de membres éminents du monde des arts, remettant en cause l'annulation de la pièce et faisant état de pressions subies par le NYT pour annuler l'évènement : « nous craignons que la réponse politique à l'extrémisme apportée par le gouvernement ne crée une culture de la prudence chez les artistes. »

Les liens entre tous ces éléments renvoient à l'agitation que se plaît à entretenir le gouvernement conservateur. Les comportements nouveaux et dangereux qu'il adopte pour contrer le terrorisme et l'extrémisme lui offrent la possibilité de faire tomber précipitamment la censure sur des pièces de théâtre, des émissions télévisées et maintenant des paroles de rap. Oui, les concerts de Tyler, The Creator sont passionnés et controversés. Mais le droit nous reviens à nous, en tant qu'êtres humains et citoyens du Royaume-Uni, de décider si ce qui nous est présenté nous offusque ou non. Personne ne devrait pouvoir prendre cette décision à notre place. Et les 25 concerts que Tyler a donné au Royaume-Uni ces trois dernières années et qui se sont tous déroulés sans encombre parlent d'eux-mêmes. Ils sont certainement plus représentatifs que n'importe quelles paroles, récentes ou anciennes.

Peut-être que si les paroles en question n'avaient pas été composées il y a 7 ans et ne sortaient pas de la bouche d'un personnage fictif, il y aurait pu avoir débat. Peut-être que si cette personne s'était elle-même rendue coupable de crimes, un dialogue aurait pu être ouvert. Mais le gouvernement n'a pas interdit le rappeur seulement en raison de ses paroles, il l'a interdit parce qu'il ne le comprend pas, et ce qu'il ne comprend pas lui fait peur. Et si l'on en croit leurs positions anti-rap et anti-liberté d'expression, ils s'en sont pris à la mauvaise personne. S'ils avaient voulu interdire les prestations d'artistes étrangers pour avoir encouragé la violence envers les femmes, les activités criminelles et l'homophobie, Tyler n'aurait clairement pas été le premier sur la liste. En fait, il semblerait que Tyler ait été victime d'un système de contrôle archaïque, qui aurait précipitamment conclu à l'algorithme « Hip-hop ? Provocation ? Jeune Noir ? Interdiction. »

Laissons la conclusion à Tyler lui-même qui vient d'accorder un entretien au Guardian : « On dirait que le monde a peur de tout. J'ai l'impression que les gens sont hyper sensibles à tout, et quand une chose ne va pas dans leur sens, ils réagissent comme ça : 'Oh mon Dieu, que je déteste cette couleur jaune - faisons bannir cette couleur à travers tout le pays, signons une pétition - et tiens, lançons aussi le hashtag pour être sûr que cette couleur n'apparaîsse plus nulle part, je ne la comprends pas et je la hais vraiment. »


Joe Zadeh se bat pour la liberté sur Twitter.