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Daedelus et Kneebody ont sorti le meilleur album free jazz de 2015 et vous êtes complètement passés à côté

Amis d’enfance, Daedelus et Ben Wendel ont enfin eu l’occasion d’enregistrer un vrai projet commun, qui réussit comme rarement l’alliance des musiques électroniques et du jazz.
14.12.15

Photo - Chris Clinton En à peine un an, Brainfeeder semble avoir complétement changé de dimension et renoué avec ses racines jazz. Après The Epic de Kamasi Washington début 2015, Sold Out de DJ Paypal en novembre, c’est encore à une vision futuriste de la note bleue que l’on se confronte à l’écoute du projet Kneedelus, réunion audacieuse de l’électronicien Daedelus et du collectif jazz de Ben Wendel, Kneebody. Amis d’enfance, collaborateur régulier chez l’un ou chez l’autre, les deux bougs californiens ont enfin eu l’occasion d’enregistrer un vrai projet commun, qui réussit comme rarement l’alliance des musiques électroniques et du jazz. Cet entretien était donc l’occasion de les réunir à nouveau, de les questionner sur la nature de leur relation et de revenir sur la conception de ce disque qui, quoiqu’on pense du jazz, ne s’écoute pas au restautant en buvant du bon vin avec des gens biens. Noisey : Il paraît que vous vous êtes rencontrés au lycée. Kneedelus, c’est donc avant tout une histoire de BFF ?
Daedelus : [Rires] Pour être tout à fait précis, Ben et moi on s’est rencontrés avant le lycée, même si on ne se fréquentait pas encore réellement. Ce n’est vraiment qu’à partir du lycée que l’on a commencé à trainer ensemble. On a même monté notre premier groupe de jazz à cette époque. Ce n’était pas forcément génial, mais ça a soudé nos liens. Aujourd’hui, on peut donc dire qu’il y a une grande histoire entre nous, même si on n’avait jamais eu l’occasion d’enregistrer un album commun avant 2015.

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Ben Wendel

: Avant Daedelus, Alfred jouait de la clarinette et de la basse, et c’est précisement ce qui nous a permis de jouer ensemble dans différents orchestres de jazz. À l’époque, j’allais même pratiquer la musique chez lui. Et c’est aussi pour ça que je suis présent sur la plupart de ses albums. Étant donné qu’il enregistrait pendant que je répétais, il finissait toujours par me demander de jouer sur un morceau. Cela dit, lorsque Kneebody a commencé à se développer, on a forcément eu de moins en moins de temps pour travailler ensemble, mais on est resté très proche. Un soir à New-York, on l’a même invité à jouer à nos côtés. Ça nous a donné envie de retravailler ensemble et ça a posé les bases du projet.

En 2009, au Festival de Jazz de Vienne, vous avez également joué ensemble. Pourquoi avoir mis autant de temps à publier un album commun ?

Daedelus

: Le truc, c’est que Kneebody est un groupe super occupé. Chaque membre du collectif fait partie d’autres groupes, ce qui a compliqué pendant longtemps l’enregistrement d’un album commun. J’avoue avoir également beaucoup de projets, mais j’ai l’avantage d’être seul. Je peux donc facilement m’adapter. Eux, ils ont besoin d’être ensemble.

Ben Wendel : Parfois, en musique, les idées ne viennent pas facilement. Pendant tout ce temps, on n’était peut-être tout simplement pas prêt à un tel projet. Tout simpelemnt parce que mélanger les sons électroniques aux sons organiques est loin d’être évident. Pour être honnête, la plupart des tentatives entreprises dans ce domaine m’ont déçu. Ça ressemble souvent plus à un gimmick qu’à une réelle connexion entre les deux styles. La réussite de notre disque, je pense, c’est que c’est impossible de savoir qui a fait quoi. On sent une vraie cohésion entre Alfred et nous.

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Daedelus : Je pense que s’il a été si long à réaliser, c’est aussi parce qu’on s’est longtemps posé la question de savoir comment on allait mixer l’électronique au jazz. Pour Kneebody, il s’agissait surtout de comprendre comment il pouvait rendre leur jazz plus électronique et, de mon côté, de savoir dans quelle direction on allait : est-ce qu’on fait un album 100% organiques ou est-ce qu’on se permet des digressions électroniques ? Au final, on a opté pour ce qu’on peut appeler du post-jazz. Paradoxalement, je crois savoir que votre disque a été enregistré très rapidement…
Daedelus : C’est ça : Kneebody est venu deux jours de studio à Los Angeles et on s’est lancé. L’album est donc né dans l’improvisation, même si toutes les notes ont été méticuleusement recherchées et préparées.

Ben Wendel : On avait beaucoup de plans, beaucoup d’idées, mais on l’a fait rapidement, en deux jours. Ce qui est plutôt rare à une époque où les artistes passent plusieurs mois en studio à trifouiller les arrangements et à retravailler chaque piste. Ma fierté concernant Kneedelus, c’est de l’avoir enregistré au Sunset Sound, là où Jimi Hendrix, Led Zeppelin ou les Rolling Stones ont enregistré certains de leurs disques. C’est un endroit très spécial. Vous êtes tous les deux d’accords pour dire que Kneedelus est un album de free jazz ?
Ben Wendel : C’est un album réalisé dans la philosophie du free jazz mais qui ne peut pas être considéré comme tel. Si tu prends le mot “free” et si tu prends le mot “jazz”, c’est sûr que les deux nous correspondent, mais je pense que l’on est très éloigné des sons employés dans ce style.

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Daedelus : J’étais sûr que Ben ne serait pas d’accord (rires). De mon point de vue, en revanche, Kneedelus incarne la quintescensse du free jazz, dans le sens où il s’écarte complétement des codes du jazz. De toute façon, c’est un peu une habitude chez moi : que j’aborde la musique électronique ou le hip-hop, je le fait toujours de manière très libre, sans me soucier des schémas ou des convenances. Et Kneedelus entre dans cette démarche. Aujourd’hui, le free jazz a plus de cinquante ans. Vous pensez qu’il s’agit encore d’un style avant-gardiste ?
Ben Wendel : J’ai toujours eu beaucoup de mal avec cette notion d’avant-garde. Je viens de lire Notes And Tones, qui regroupe plusieurs interviews d’artistes entre 1969 et 1970. La question qui revient le plus fréquemment est : “Que pensez-vous du mot jazz ?” Pour la plupart des musiciens, ils ne savent même pas le définir. Pour eux, c’est juste un mot. Je comprends parfaitement que l’on ait besoin d’un terme pour identifier les musiques, mais il ne faut pas y accorder trop d’importance. Avec Kneebody, on a la chance de n’être identifié à aucune esthétique, on peut aussi bien être catalogué comme jazz, électronique ou rock. Et ce n’est pas plus mal sachant que je considère que toutes les musiques sont profondément connectées.

Daedelus

: Pour ma part, je pense que c’est toujours le cas. Beaucoup de mes fans se retrouvent d’ailleurs dans ce style de musique. On peut y voir toutes les explications possibles, mais, pour moi, c’est sans doute dû au fait que les musiques électroniques sont peut-être les héritières les plus crédibles du free jazz aujourd’hui. Pas seulement parce qu’il n’y a pas de paroles, mais parce que les deux styles explorent des genres urbains. Le free jazz, le faisait avec les instruments de son temps. Les producteurs, le font à travers les machines. Je ne peux même pas te dire le nombre de producteurs électro qui se plongent dans le free jazz aujourd’hui et le comprennent. Et puis en ces temps difficiles, avoir l’opportunité de se confronter à des musiques extrêmes sans souci de langue est une chance.

Une chanson de l’album se nomme « Drum Battle ». C’est votre vision du jazz : une bataille entre les instruments ?

Daedelus

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: Ce qui intéressant avec ce titre, c’est qu’il existait bien avant que je n’ajoute des éléments électroniques. C’est d’ailleurs assez fascinant d’écouter la différence entre les deux résultats.

Ben Wendel : C’est typiquement le son qui est né en live et qui n’aurait pas pu avoir cette forme-là si nous avions passé plusieurs heures ou plusieurs jours à l’écrire. C’est un dialogue assez fou entre les batteurs de Kneebody et Daedelus. C’est ce que j’aime dans ce projet : la science des machines et de l’homme. On a créé un disque cyborg en quelque sorte [Rires]. À l’heure actuelle, on a l’impression que c’est de plus en plus dur pour un groupe de jazz de faire parler de lui.
Ben Wendel : Je ne sais pas pour les autres, mais ma vie de jazzmen est plutôt cool. Je joue la musique que j’aime, j’en vis, je collabore avec d’autres artistes et je me sens vraiment chanceux de pouvoir le faire. Après, ce qui sûr, c’est que c’est loin d’être une vie normale. Mais ça n’a rien de nouveau. Dans un livre regroupant les lettres que Mozart a écrit sa famille lorsqu’il était sur la route, tu sais de quoi il parle ? De la dureté de vivre de sa musique lorsqu’on est musicien. Si c’était déjà le cas au temps de Mozart, je ne vais pas me plaindre aujourd’hui. D’autant que c‘est trop tard pour changer. Je ne vais pas devenir docteur du jour au lendemain [Rires]. Brainfeeder est aujourd’hui le label phare de Los Angeles. Vous pensez qu’il a donné ou qu’il peut donner naissance à une scène aussi forte et créative que celle du jazz West Coast dans les années 50 ?
Daedelus : Oui dans le sens où, à l’image du jazz West Coast, Brainfeeder n’est rien d’autre qu’un groupe de musiciens se connaissant depuis hyper longtemps et tentant d’innover ensemble. À Los Angeles, nous sommes vraiment chanceux d’avoir une telle scène, d’avoir des clubs où le hip-hop et le jazz se mélangent régulièrement. Tout le monde incite l’autre à expérimenter et ça donne naissance à de nouvelles sonorités complétement dingues.

Ben Wendel : Brainfeeder a une vision fabuleuse du jazz et de ce qu’il peut devenir. Peu importe ce que le jazz signifie, les artistes du label tentent de l’expérimenter, de l’explorer et de le confronter à toutes les innovations musicales actuelles. Quand on pense à Brainfeeder, on ne pense d’ailleurs pas à un style, mais à une belle inventivité prônée par des artistes aussi curieux que Flying Lotus, Kamasi Washington ou Gaslamp Killer. Tous les artistes du label, aussi variés soient-ils, ont un son spécifique, et c’est celui de Brainfeeder. Le son du présent et du futur. Photo - Chris Clinton J’ai l’impression que Brainfeeder s’oriente clairement vers le jazz depuis quelques temps, quitte à délaisser un peu plus ses productions électroniques ou hip-hop…
Daedelus : Je suis assez d’accord avec toi. Cela dit, lorsqu’on écoute l’album de DJ Paypal, Sold Out, on se rend compte que c’est un mix d’un nombre incalculable de styles. Derrière les sonorités électroniques ou autres, on peut d’ailleurs clairement entendre des éléments issus du jazz. C’est absolument génial. Mais c’est exactement pareil sur le dernier album de Flying Lotus ou de Kendrick Lamar, qui a été enregistré aux côtés de certains musiciens de chez Brainfeeder. On ressent le jazz à quasiment chaque morceau. Et ce n’est pas parce que le jazz revient à la mode, mais parce que c’est un genre omniprésent depuis plusieurs décennies et que l’on prend plaisir aujourd’hui encore à manipuler parce que c’est une musique que tout le monde peut comprendre. Si vous deviez collaborer avec un autre artiste de Brainfeeder. Ce serait lequel ?
Ben Wendel : En fait, je pense que je pourrais collaborer avec tout le monde [Rires]. J’ai grandi avec eux, je les connais depuis longtemps. Cela dit, je pense que ça aurait particulièrement collé avec Austin Peralta, dont le dernier album, Endless Planet, est fabuleux. C’est vraiment triste qu’il soit décédé si jeune.

Daedelus : Iglooghost est la dernière signature qui me fascine chez Brainfeeder. Un EP devrait bientôt sortir et ça devrait mettre une claque à pas mal de monde. Je n’en sais pas plus sur lui, c’est un vrai mystère pour moi, mais sa musique m’excite vraiment, c’est un mélange de tellement de genres. Vous aussi, vous mélanger des tas de styles. On a même du mal à discerner clairement vos influences…
Ben Wendel : Je vois ce que tu veux dire et c’est tout à fait normal. De toute façon, je pense que c’est impossible de nous résumer sachant que Daedelus et Kneebody ont des influences complétement différentes. En enregistrant Kneedelus, on s’est d’ailleurs dit une seule et unique chose : réunissons-nous et voyons ce qui va arriver. Lorsqu’on est entré en studio pour la première fois, on ne s’est pas dit : « Il faut sonner comme ça » ou « il faut copier tel artiste ». On a juste commencé à composer et ça a évolué de cette façon. C’est sans doute ce qui donne un son spécifique à notre disque. Après, c’est votre job, à vous les journalistes, de faire les rapprochements avec d’autres groupes [Rires]. Justement, vous avez conscience de compliquer la tâche des journalistes avec de tels morceaux ?
Ben Wendel : [Rires] C’est marrant parce que Kneebody est célèbre pour être impossible à définir. Dans tous les articles qu’on lit, on a l’impression d’être reconnu pour ce coté indéfinissable. Mais je ne vais pas m’excuser pour toi, j’en suis fier (rires). Si tu souhaites vraiment nous qualifier, tu n’as qu’à dire qu’on fait de la musique hybride.

Daedelus : Pour être franc, je ne saurais même pas me définir moi-même. Le fait d’avoir enregistré aussi bien pour Ninja Tune que pour Anticon et Brainfeeder témoigne plutôt bien de mon évolution. Certes, je joue essentiellement dans des raves ou dans soirées. Certes, mes racines viennent du jazz. Certes, j’aime la musique dansante et je trouve ça formidable, même si je regrette que les musiques électroniques touchent aussi rarement l’âme du spectateur, contrairement à Miles Davis, Mingus ou Coltrane. Mais je me fiche de tout ça : je veux simplement être un compositeur, dans le sens le plus romantique du terme. Si un jour je peux être une note de bas de page dans un dictionnaire, je serai amplement satisfait [Rires].

Maxime Delcourt n'est ni dans le dictionnaire, ni sur Twitter. Mais ça ne saurait tarder, dans un cas comme dans l'autre.