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Le Trap & Blues va-t-il-sauver le R&B ?

Acoquiné avec le Hip-Hop depuis plus de 20 ans, le R&B succombe aujourd'hui à la Trap. Mais Ty Dolla $ign, Tory Lanez ou Mila J ont-ils les épaules pour sauver un genre en perte de vitesse ?
22.12.15

PartyNextDoor Présente depuis quelques années, la Trap et son énergie contagieuse dominent les radios au point de devenir le son standard du rap actuel. Même s’il prend ses origines dans la Miami Bass, l’album fondateur du genre tel qu’on le connaît aujourd’hui se révèle sans surprise être Trap House de Gucci Mane (2005), produit par Shawty Redd & Zaytoven, les saints patrons de la Trap. Le duo dynamique Waka Flocka Flame/Lex Luger est également à créditer comme facteur pivot dans la propagation de ce genre nouveau. Mais l’emprise de la Trap ne s’arrête pas là et n’a cessé de déteindre sur les autres genres. Assez logiquement, le R&B déjà bien acoquiné avec Hip-Hop n'a pas résisté longtemps à l’ouragan Trap. Les sub-bass assourdissantes et les roulements de hi-hats ont contaminé un grand nombre de productions R&B récentes, le un-peu-sorti-de-nulle-part Bryson Tiller est allé jusqu’à rebaptiser son album Trap Soul, et même Erykah Badu pourtant réfractaire au terme « Neo Soul » a collé l’étiquette à sa nouvelle mixtape. Et rien d'étonnant dans un tel contexte de voir exploser sur Soundcloud les pistes estampillées #TRAP/R&B.

Bref, de Ty Dolla $ign à Tory Lanez en passant par Kehlani ou Mila J, le Trap&B est sur toutes les lèvres, mais cette tendance est-elle à même de rebooster un R&B en perte de vitesse qui peine à retrouver sa place dans le Hall of Fame des genres musicaux ?

« HIP HOP SOUL »

Les liens entre le Hip Hop et le R&B remontent à 1992 et à l'avènement de la New Jack Swing de Teddy Riley. Cet été-là

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,

le premier album de Mary J Blige

What’s the 411

sort sur Bad Boy Records. Avec son look de Tomboy, sa voix formée dans les églises de Georgia et sa maitrise des codes de la rue, le contraste entre la vulnérabilité et la force de la nouvelle venue plait, ce qui lui vaut le titre de « Queen of Hip Hop Soul ». Énième outil marketing au premier abord, la formule créée par le président de Uptown Records Andre Harrell correspond néanmoins parfaitement à ce qu’incarne Mary J Blige. Parallèlement, le groupe Jodeci se fait lui aussi connaître pour les mêmes raisons avec

Forever My Lady

: un cocktail de morceaux à mi-chemin entre sensualité exacerbée et rugosité Hip-Hop. Ils jouent de leur image de Bad Boys cokés sur des harmonies dignes de

Sister Act 2

.

Mais c’est définitivement Mary J Blige qui pousse le Hip-Hop Soul (s’il en est) à son paroxysme. Elle assoit sa position avec « Real Love » dont l’instrumental sample un classique du rap New Yorkais « Top Billin » de Audio Two ou encore « What’s the 411 ? » où elle s’adonne au rap aux côtés de Grand Puba. Des récits de tribulations amoureuses mixées aux influences Soul, le tout sur des productions Hip-Hop friendly. La recette est simple, elle marche, et marque l'union du R&B et du Hip Hop pour le meilleur… et pour le pire.

Total

REFRAIN GAGNANT

Au début des 90’s, le R&B est le style de Black Music le plus populaire et le plus joué à la radio. Le rap souffre toujours de sa supposée « dureté » et l’adoucir pour les ondes se révèle nécessaire. Dans la même période, Puffy découvre Kima, Keisha et Pamela, un trio de chanteuses du New Jersey connues sous le nom de Total qu’il a la bonne idée d’inviter sur le refrain de

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« Juicy »

(1994).

Grâce au succès de « Juicy » et sa touche féminine du refrain, les rappeurs commencent à embrasser la proximité du R&B et les deux genres s’épaulent. Les collaborations entre rappeurs et artistes R&B se multiplient, popularisées par Diddy et Jermaine Dupri. Dupri aide également

Mariah Carey a effectuer sa transition de chanteuse à voix un peu gauche en véritable diva R&B

.

En somme, le Hip-Hop et le R&B s’unissent mais chacun joue son rôle : les chanteurs chantent, et les rappeurs rappent. La polyvalence n’est pas vraiment une option, du moins jusqu’à ce que certains artistes viennent brouiller les pistes.

CHANTEURS DE RAP ?

Bone Thugs-N-Harmony chante le rap, littéralement. Le groupe de rappeurs de Cleveland puise dans la tradition des quartets des années 50 et arrive sur scène, armé de mélodies complexes et de flows inédits. Des voix d’anges certes, mais les Bone Thugs sont bien signés sur Ruthless Records, le label de Eazy-E : ils restent des rappeurs et choisissent d’être des griots de la rue à leur façon.

D’autres rappeurs comme Biz Markie ou Cee-Lo Green n’hésitent pas non plus à chanter, cependant personne n’est purement R&B : la forme de « delivery » diffère mais le fond est le même. Ceux qui ont le malheur de faire le plongeon ont leur crédibilité remise en cause par leurs pairs,

à l’exemple des P.M. Dawn qui se font balancer du haut d’une scène par KRS One pour «l’excès de douceur » de leur Pop/Rap

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. Dans le rap, la norme est hyper-masculine, ce qui explique surement pourquoi il sera plus acceptable qu’une rappeuse brise la glace.

Avant Lauryn Hill, la probabilité qu’une rappeuse (ou un rappeur) soit aussi une excellente artiste R&B est assez moindre. En 1996, les Fugees ont déjà un album au compteur

Blunted On Reality

(1994) mais c’est par The Score que les prouesses vocales de Ms. Lauryn Hill sont présentées au monde. Aidée d’une voix de 4 octaves et de rimes incisives, la versatilité de Hill propulse le projet au rang de GOAT (Greatest Of All Time). Son seul et unique album

The Miseducation of Lauryn Hill

(1998), primé 6 fois au Grammys, vient confirmer sa légitimité en tant que rappeuse/chanteuse. Lauryn excelle dans les deux disciplines avec une aisance inouïe comme dans « Doo Wop » où elle renforce sa dualité en se dédoublant ou « X Factor » l’hymne universel R&B de l’engrenage des relations abusives.

Lauryn Hill est la première d’une longue série de rappeurs qui flirtent sans complexe avec le R&B. Elle ouvre la voix à des Missy Elliott, Ja Rule, 50 Cent, Nelly… et à celui qui déclarait en 2012 dans

une interview

:

« Je me considère comme la première personne qui rappe et chante avec succès »

, le fondateur-malgré-lui de la Trap&B :

Drake.

LE PROBLÈME DRAKE

So Far Gone

, la mixtape qui met Drake sur la carte, sort en 2009. Le projet est produit principalement par 40 Shebib dont les expérimentations créent des sonorités avant-gardistes. Les productions aux synthés vertigineux sont sombres et vaporeuses et les influences R&B(90) s’entendent comme sur l’instrumental de « Bria’s Interlude » samplé d’une des nombreuses collaborations de Missy et Ginuwine.

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So Far Gone

est aussi la mixtape où Drake se lâche vocalement pour chanter son amour des stripteaseuses indépendantes, comme sur « Houstaltantavegas », que 40 décrit comme le climax de la mixtape, ou pour parler de ses échecs sentimentaux.

Ces sonorités caractérisent aussi les 2 premiers albums de Drake, même si

Take Care

se démarque avec l’entrée en matière des 808 et sub bass fracassants de la Trap. Son rap/chant se veut plus introspectif et sincère.

Take Care

est un disque mature et abouti, qui séduit une nouvelle audience R&B malgré sa vision un peu binaire des femmes à la « good girl vs bad girl », son syndrome du « capitaine-sauve-fille-en-détresse » et le chant pas toujours très juste.

Le personnage de Drake nage entre le crooner et le pseudo-ganster. Sur « Headlines », Il menace d’une voix suave «

You gon’ make someone around me catch a body like that

» (Si tu continues, un des mes gars va s’occuper de toi). C’est Jas Prince, fils de James Prince le CEO du label de rap Houstonien Rap-A-Lot, qui l’a découvert sur Myspace ce qui explique pourquoi Drake se sent protégé. L’autre élément déterminant de

Take Care

est The Weekend qu’on entend sur « Crew Love ».

Signé à l’époque sur OVO, sa mixtape

House of Ballons

(sortie avant

Take Care

) plus particulièrement le morceau « The Morning » est une forme embryonnaires du Trap&B. L’ère

Take Care

, soutenue par

House of Balloons

, pose les bases d’une nouvelle direction créative du R&B. Mais à quel moment l’option devient-elle modèle absolu ?

LES DISCIPLES MALÉFIQUES

Productions Trap lugubres et atmosphériques, lyrics crus et décomplexés, le Trap&B est né. Les artistes s’emparent de l’auto-tune, qui contrairement à celui de T-Pain, sert surtout à masquer les insuffisances. Mais c’est l’année 2013 qui marque le tournant du nouveau genre. La 1ere Mixtape de PartyNextDoor, signé chez OVO (encore Drake), arrive en ligne. Jahron B alias PartyNextDoor est un jeune canadien de 20 ans qui écrit, produit, arrange et chante sa propre musique. Dans une interview pour

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The Fader

, il se dit influencé par Jodeci, les Boyz II Men, Blackstreet et 112 ce qui n’étonne pas quand il crie « I just want to fuuuuuuuuuuck » sur

FWU

(sa 2e mixtape). Comme les Boys Bands des années 90, le R&B est

ouvertement

sexuel et les enfants de R. Kelly comme Trey Songz ou Chris Brown dominent les « Sex Playlist ».

Assez rapidement les artistes de R&B/Pop s’y mettent (pour n’en citer qu’une «

Pour It Up

» de Rihanna) et de nouveaux artistes Trap&B émergent. Ty Dolla Sign qui se définit comme chanteur mais rappe de temps à autre. Tory Lanez & Bryson Tiller qu’on arrive toujours pas à distinguer qui chantent comme Jeremih et rappent comme Drake. Chez les femmes Dej Loaf mène la danse, suivie par Kehlani, Rochelle Jordan et toutes les autres des bas-fonds Soundcloud inexplorés.

Les artistes s’essayent dans deux disciplines sans en maitriser aucune, les chroniques sexuelles sulfureuses deviennent mécaniques, les vocalises perdent de l’importance et l’écriture est inexistante. Les Trapeurs & Blues n’ont pas d’âmes, se confondent et parlent exactement comme des rappeurs, c’est à se demander si la partie « Blues » est optionnelle. À l’exception d’artistes comme Tink et Fetty Wap qui sortent du lot, le Trap&B laisse le goût amer d’une pâle copie et sa prédominance ces 3 dernières années apporte une sorte d’uniformité qui ne sort pas le R&B de son gouffre commercial.

Évidemment, on ne peut en aucun cas juger de la qualité d’un artiste sur ses ventes, mais l’intérêt du public pour les artistes se symbolise aujourd’hui par les clics et le soutien

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financie

r. Un artiste très talentueux qui ne vend pas n’encourage pas les labels à investir dans sa communication. Et l’entêtement des artistes R&B à regarder dans la direction de ce qui marche dans le Hip Hop n’est clairement pas une issue.

ENTRE RÉINVENTION ET PETITE MORT

En 1988, Nelson George publiait

The Death Of Rythm & Blues

, un état des lieux du R&B. Sa conclusion :

« Il est clair que l’obsession assimilationniste de l’Amérique Noire va la mener à un suicide culturel. Aujourd’hui le challenge des artistes Noirs, producteurs, programmeurs radio et entrepreneurs est de se libérer du confort du mainstream »

. Depuis les années 90 le Hip Hop et le R&B évoluent par paire, aussi bien musicalement que dans les charts avec la catégorie « Hip Hop/R&B singles » qui existe depuis 1998 aux États Unis. L’omniprésence des hits Hip Hop dans la fin des années 90 en fait le genre de référence au détriment du R&B qui devient dépendant. Les artistes R&B se jettent sur les producteurs de rap comme Lil Jon dans les années Crunk, et aujourd’hui DJ Mustard, ce qui crée une homogénéité qui n’aide que le temps d’un single.

Surfer sur les producteurs Hip Hop tendances a le mérite d’éveiller l’intérêt d’un public attentiste et qui ne consomme que ce qu’on lui donne. Cette solution de court terme ne parle pas à l’audience niche du R&B, celle qui achète des singles ET des albums.

Qui se rappelle du titre du dernier album de Omarion ? Qui a acheté l’album de Ciara en 2013 après l’excellent « Body Party » produit par Mike Will ? La logique voudrait que ces hits singles servent à déclencher l’engouement, ce n’est plus le cas. Et les mots de Nelson George résonnent alors comme une prédiction. Les ventes de disques rap sont en chute libre depuis 2005 et entrainent le R&B dans son bourbier commercial.

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L’audience traditionnelle R&B confuse, qui ne se reconnaît pas dans l’évolution vers la Trap, continue de se désolidariser et ceux qui survivent pendant les années de déclin se divisent en 3 catégories : 1/ les poids lourds, qui ont une fan base considérable et vendront quoiqu’il arrive (Beyonce, Rihanna, Mary J Blige et Usher), 2/ les chantres de la « Blue Eyed Soul » façon Nick Jonas ou Justin Bieber, qui usent du R&B comme cure de jouvence post-Disney - des artistes blancs largement soutenus par la machine médiatique, comme à chaque fois que des blancs qui s’aventurent dans les genres dominés par des artistes noirs. Et enfin, 3/ ceux qui se font désirer : Frank Ocean et Maxwell.

QUEL AVENIR ?

Le R&B n’est pas mort - pas encore. Un tour rapide sur les sites spécialisés prouve bien que le genre est toujours injecté d’une vigueur hors norme et les artistes persistent dans l’expérimentation. Cependant l’attention du public se trompe souvent de direction. L’audience R&B dépitée fait de moins en moins l’effort de recherche et préfère arborer des Tee Shirt

« RIP R&B »

tandis que les artistes largués croient dur comme fer qu’évoluer dans l’ombre du Hip Hop finira par payer.

Le Trap & B ne devrait pas être

le

R&B mais

un

R&B visible parmi tant d’autres. Et parce que la pluralité est décisive, il n’existe pas qu’un seul « real » R&B, il y autant de place pour la puissance vocale de Jazmine Sullivan et la sensibilité de James Fauntleroy qu’il y en a pour le son moderne de Kali Uchis ou la fausse bizarrerie de Twigs et ses potes du chuchotements & Blues. Le genre gagnerait à ce que ces artistes se nourrissent mutuellement sans pour autant aspirer à être identiques. Le R&B doit être purgé de son suivisme aveugle pour laisser place à une diversité saine de sonorités qui redonnera au genre son rayonnement d’antan et encouragera la cohabitation des fans inconditionnels avec les nouveaux aficionados.

Rhoda Lolojaw est sur Twitter.