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Music by VICE

Pendant ce temps-là, DJ Harvey se la colle tranquille à Ibiza

On est allés prendre des nouvelles de la légende du dancefloor à l'occasion de sa résidence « Mercury Rising » sur l'île des Baléares.

par Josh Baines
13 Août 2015, 8:15am

« On devait être en 1984 ou en 1985. Non, c’était dans le courant de l’année 1985, sur le campus d’une université dans le Vermont. À l’époque, c’était légal, m'explique Harvey William Bassett au sujet de sa première pilule d'ecstasy. C’était considéré comme une drogue de synthèse. J’ai vraiment passé un moment agréable… »

Vous connaissez certainement mieux Bassett comme le co-fondateur du label de rééditions Black Cock, ou comme hôte des célèbres soirées Sarcastic, ou comme l’une des têtes pensantes derrière le collectif Tonka Hi-Fi ou encore comme membre de Map Of Africa, ou peut-être juste comme DJ Harvey, l’un des plus fins DJs et sélecteurs que vous pourrez jamais voir et entendre de votre vie. Vous connaissez sans doute déjà l’histoire de DJ Harvey, du groupe punk qu’il a rejoint, adolescent, en tant que batteur, jusqu'à ses années de folie furieuse dans le New York des années 80. Vous avez entendu parler de ses soirées dans des entrepôts désaffectés à proximité des plages de Brighton et de ses adresses préférées à Hawaii. Vous savez tout de lui parce que, aujourd’hui, tout le monde connaît DJ Harvey. Et c’est plutôt pas mal pour un type venu du fin fond de l’Angleterre avec un méchant faible pour les morceaux de disco super obscurs, que, pour le coup, vous ne connaissiez pas.

« C’est marrant, je ne me considère pas comme quelqu’un de célèbre, mais on me reconnaît aux quatre coins de la planète », me raconte t’il au téléphone, depuis le célèbre Pikes Hotel à Ibiza, où sa résidence estivale très inspirée par Queen, Mercury Rising, touche à sa fin. « Je ne sais pas si c’est parce que j’ai un look particulier ou si c’est parce qu’il y a des millions de fans de Harvey à travers le monde. Les gens s’arrêtaient dans la rue à Jakarta pour dire ‘Hey, c’est DJ Harvey !’ Même à Londres, New York ou Tokyo où je pensais me fondre dans la masse, on m’arrêtait pour prendre une photo avec moi. C’est cool, j’aime bien me sentir apprécié. Donc, ça me plaît. »



En octobre 2012, après une dizaine d’années passées aux Etats-Unis — entrecoupées de séjours au Japon, un pays à jamais tombé dans la Harveymania — Bassett a finalement réglé ses problèmes de visa et l’enfant prodige du clubbing a pu retrouver son Angleterre natale. Fin 2014, il a fait une tournée éclair dans le pays, mettant à l’amende le Southbank Centre avec un incroyable set disco-only, suivi, quelques mois après d’une soirée mémorable à la Fabric — avant de participer à une série de festivals.

Le week-end dernier, il mettait d'ailleurs le Dekmentel d'Amsterdam à feu et à sang. Aujourd’hui, la saison des festivals est une bénédiction pour les DJs et leurs comptes en banque. « C’est intéressant de voir l’essor que connaissent les festivals. Il y a 25 ans, on avait des raves illégales d’acid house, totalement clandestines, explique Harvey. Aujourd’hui, ce sont des évènements approuvés et sponsorisés par des entreprises. C’est très bien, mais personnellement, je viens des clubs. J’ai fait mes armes dans des clubs et des entrepôts. Jouer sur scène ou sous une tente c’est totalement différent pour moi. Au fil des années, j’ai appris à me faire à cet environnement, mais ça peut être dur de danser quand tu as de la boue jusqu’aux genoux. Mais ça va, j’aime bien. »

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Quand on parle de DJ Harvey, « légende » est le premier mot qui vient à l’esprit. Mais le concept de légende est à double-tranchant. D’un côté, il implique que la personne mérite le titre de légende, que son oeuvre lui permette d'accéder à un cercle différent de celui dans lequel nous évoluons nous, simples mortels. De l'autre côté, les légendes appartiennent au passé. Dire de quelqu’un qu’il est une légende, c'est parfois une manière courtoise et subtile d’insinuer que ses jours de gloire sont derrières lui. À ce sujet Harvey répond : « Je ne sais pas ce que les gens veulent dire quand ils me qualifient de légende. Je ne sais pas ce qu’ils ont entendu sur moi pour pouvoir dire un truc pareil ! Mais je suis content que les gens me considèrent comme ça, parce que généralement, les personnes de légende sont des héros, des types qui ont fait des trucs cool, pas vrai ? Donc, je le prends comme un compliment. Mais être une légende, ça ne paye pas tes factures, crois-moi ! Je préfèrerais être un DJ à la mode, tant qu'à faire. »

Harvey s'est justement rendu le mois dernier là où passent tous les DJs qui ont le vent en poupe : à la Boiler Room. « J’ai essayé de rendre ça visuellement plus intéressant qu’un type lambda derrière ses patines entouré de mecs en train de se faire chier ou sur leur téléphone », raconte-t-il. Et ça a marché. Harvey était, comme à son habitude, en pleine forme et a régalé le public de Milan d’un set où se télescopaient cosmic disco, tubes boogie new-yorkais, nappes de percussion et même un putain d’édit de la reprise de « I’m Not In Love » de Petula Clark. En somme, tout ce qu’on pouvait attendre d’un set Boiler Room de DJ Harvey. Il a même pris le micro pour souhaiter un bon anniversaire à Suzanne Kraft à la fin - en profitant pour balancer « Pure Imagination » de Gene Wilder, extrait de la bande-originale de Charlie et La Chocolaterie.


Un choix totalement représentatif de DJ Harvey — il n’a jamais été de ceux qui évitaient les dérapages et les fautes de goût durant leurs sets, pour peu que ce soit justifié. « L’occasion s’est présentée naturellement. ‘Come with me to a world of pure imagination !’ Je veux que le public m’accompagne dans ce monde imaginaire quand je joue ! Je communique grâce à la musique. C’est ma manière de m’exprimer. » Il sait pourtant que les gens comme moi interprètent un peu trop ses sélections de morceaux. « Les gens peuvent interpréter des trucs auxquels je n’avais absolument pas pensé me dit-il. On en revient à ces trucs de légende, les rumeurs et les ont-dit. Mais le choix du morceau de Charlie et la Chocolaterie n’était pas plus réfléchi que ça. Je pensais juste que c’était un très beau morceau et qu’il attirerait l’attention du public. Ça m’a permis d’effectuer une transition pour changer de tempo. Rien de plus. »

La Boiler Room, c'est aussi le straming, les nouvelles technologies - bref, des éléments qui ont redéfini notre vision du clubbing. Et Harvey a le même âge que mon père. Je lui ai donc demandé -en prenant un maximum de pincettes- si ça lui arrivait de se sentir vieux ? « Je ne suis pas vieux, c’est aussi simple que ça. Je connais des DJs qui ont plus de 70 ans. Un homme a l'âge de la femme qu’il aime. Donc, j’ai 23 ans. Je ne suis pas au bout de ma vie, mais je ne suis pas au début non plus. C’est la fin du début, mais pas le début de la fin de ma vie. Mais par contre, c’est vraiment la fin du début. »

Perso, j'ai toujours considéré que le clubbing était un truc de jeunes, qu’il fallait avoir une vingtaine d’années pour en profiter à fond. Là encore, Bassett n’était pas du même avis. « Quand j’étais ado, je pensais que le disco était faite pour les gens qui avaient 30, 40 ou 50 ans. Ce n’était pas un truc de jeunes. Le vrai clubbing c’est pour les gens d’âge mûr. Les kids n’ont qu’un avant-goût de tout ça. La folie, l'énergie, l'hystérie, ce n'est que le premier niveau du truc. Regarde les photos du Studio 54, il n’y a pas un seul ado, personne n’a moins de 35 ans dessus. Le clubbing moderne, avec les débuts de l’acid house, n’était pas une fin en soi mais un moyen. Les gens allaient en soirée pour danser et célébrer la vie. Puis ils se sont rendus compte qu’ils pouvaient en tirer de l’argent, et ils en ont fait un business. Aujourd'hui, le clubbing est partout. C’est devenu un produit. Si une entreprise veut vendre sa camelote, elle va organiser une fête. »

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Nous en sommes finalement revenus là où nous avions commencé : au Pikes Hotel. Le Pikes est une institution d’Ibiza connue à travers le monde pour être un haut lieu de la débauche et d'excès en tous genres. Le clip de « Club Tropicana » y a, entre autre, été tourné. Ces dernières semaines, Bassett y jouait tous les lundi soirs pendant 6 heures environ — « un rêve devenu réalité », me dit-il. On pourrait voir la présence d’Harvey sur l'île comme un élément permettant d'apporter une dimension plus mystique et moins conventionnelle à l'expérience Ibiza. Pas selon lui : « Enchaîner les bières 1er prix sur la plage à San Antonio, c’est une expérience aussi authentique que lorsque Bianca Jagger commande des quaaludes au service de chambre. Regarde ‘Club Tropicana’ de Wham, c’est un hymne à West End autant qu’au Pikes. Je ne passe pas une semaine sans jouer ce tube, ça fait partie intégrante du truc. »

Avant de raccrocher, je pose une dernière question à Harvey. Ibiza mérite-t-elle vraiment d'être aussi idolâtrée et adulée ? « Oui. Mais Ibiza ne sauvera pas ta vie.Il y a des légendes et des histoires qui remontent au temps des orgies romaines, qui se sont perpétrées avec l'arrivée du son baléarique, puis avec les hooligans qui débarquaient d'Angleterre. Quel sera ton histoire à toi ? Toi seul le sais. Ibiza est une très belle toile sur laquelle tu dois peindre ta propre expérience. »


La Mercury Rising de DJ Harvey a lieu tous les lundis soirs à l'Ibiza Rocks House, jusqu'au 17 août.

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